Renversements et variations

Il n’y a aucune règle pour une bonne photographie, il y a seulement de bonnes photographies – Ansel Adams

J’ai toujours un appareil photographique sur moi. Pour fixer les détails les plus infimes du quotidien. Je règle l’exposition en quelques secondes, en fonction du sujet : la vitesse plus ou moins rapide de l’obturateur, l’ouverture plus ou moins grande du diaphragme et la sensibilité ISO, toujours la plus basse possible. Le doigt relâche le déclencheur, je suis déjà passé à autre chose. Plus tard, je retrouve des instants volés, à peine entr’aperçus, que je peux désormais explorer à loisir. Voler du temps au temps, c’est ça, la photographie.

J’ai dit les trois points auxquels il faut être attentif lorsqu’on prend une photo, mais combien de photos ratées pour une photographie réussie ? Une sur trente-six ? Deux ou trois par planche contact ? Le photographe est un animal solitaire qui se confronte seul à ses échecs.

À force de prendre des photographies, les réglages nécessaires deviennent des automatismes, et l’appareil du photographe un objet abstrait, purement utilitaire. Un rectángulo en la mano, disait Sergio Larrain. À ce moment, il est possible de rêver les photographies sans avoir à les prendre. À ce stade, la photographie est un art zen. Une méditation.

J’ai dit les règles d’expositions. J’ai dit la solitude du photographe. J’ai dit le rêve éveillé. Mais je n’ai rien dit de la lumière.


Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Abécédaires des villes : Valparaiso, 1963

CHILE. Valparaiso. 1963.
CHILE. Valparaiso. 1963.

Le rectangle dans la main de Larrain est un rectangle d’or. Il nous donne à voir ce que l’on ne voit pas. Larrain utilisait souvent la verticale pour ses photos, pour jouer avec notre perception. Là, non. Le visage, au premier plan, est celui d’un homme, il est flou. Il est flou, mais on pourrait dire qu’il est confiant. Quelque chose dans le port de sa tête, sa bouche aux lèvres serrées, son visage tourné vers la gauche, son regard droit qui paraît ignorer complètement la jeune femme qui elle regarde peut-être le photographe, les mains croisées sous sa poitrine comme en une supplication, ses yeux et son sourire tristes, ses pommettes saillantes pourtant, sous ses yeux fatigués comme pour dire une joie de vivre, un enchantement. Ses cheveux en désordre retombent sur ses épaules, le chignon est défait, il est tard. L’homme est sûr de lui et la femme blessée. Ou peut-être que la jeune femme joue avec l’homme. L’homme se détourne. Il ravale sa fierté, ne veut pas se montrer humilié. La femme incline la tête vers la gauche et croise ses mains parce qu’elle sait déjà qu’elle a gagné. Cette femme, c’est la Joconde. Son sourire dit la tristesse et la fragilité, il dit aussi l’assurance et la conquête. Son vêtement sage cache parfaitement ses seins, mais son cou dégagé et les mèches de ses cheveux qui tombent sur son buste soulignent sa sensualité. Elle est innocente, ingénue, presque angélique. Elle est tout à la fois sûre d’elle et irrésistible, presque dangereuse. À côté d’elle, empilées, des cagettes de bouteilles Limon soda. Derrière, un mur de pierre peint en blanc, des inscriptions que l’on devine. C’est sans importance.
Sergio Larrain. Un bar. Valparaiso, 1963.


Photo © Sergio Larrain/Magnum Photos
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La texture instantanée

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Le monde conventionnel est un paravent, il faut en sortir — quand on photographie.
Sergio Larrain, lettre à Sebastian Donoso, son neveu, 1982

La lune qui se reflète en cristaux argentiques sur papier souple photosensible est le signal de la duperie standardisée. Le renoncement facile à la sincérité m’assaille parfois en demi-teintes, mais je résiste au danger invisible. Je pèse les choses et les rends égales. Je suis celui qui demeure dans un état d’abandon. L’attente n’est pas un espoir vide, et les temps ne sont pas encore accomplis. Les contours sensibles de l’exposition sont stables, c’est la dominante rêvée qui augmente en densité. Il y a une constante à la persévérance : dans le combat, c’est la composante principale de la lumière.
La réussite calme équilibre le destin. On ne peut tout atteindre d’un seul coup, voilà le seul secret.


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Écrire la lumière

« À quoi reconnaître qu’on est arrivé si l’on ne s’arrête jamais ? » fait dire Paul Morand à l’un des personnages de son roman L’homme pressé.

Des années, je n’ai fait que courir, incapable de rester longtemps au même endroit, me précipitant d’une ville à l’autre, d’un lieu à un autre, sans jamais pouvoir me fixer ni prendre le temps de me poser. J’ai déménagé souvent, d’ouest en est, du nord vers le sud, mais sitôt mes valises défaites, j’étais pressé, déjà, de repartir.
Dans les rues, je marchais d’un pas rapide, et tournais en rond chez moi, tout entier projeté dans mon prochain mouvement — le coup suivant —, sans prendre la peine de savourer l’instant présent. Il me semblait que le temps jouait contre moi, mais à trop courir, je ne prenais pas même le temps de vivre. Tout au plus, j’écrivais sur le temps perdu, nostalgique après coup d’un moment dont je me souvenais à peine.
Et c’est peut-être cela qui m’a conduit vers la photographie : j’aime la photo parce qu’elle est mélancolique. Ou plutôt, j’aime la photo quand elle est mélancolique. C’est presque un oxymore : la photo fige un moment et nous offre de l’épuiser à loisir, mais nous rappelle aussi que ce moment, sitôt la photo prise est un moment du passé — un moment passé —, définitivement disparu : la photo est là pour nous rappeler que rien ne dure jamais. C’est aussi pourquoi la photo ne m’intéresse pas quand elle est purement formelle, reposant uniquement sur une prouesse technique. J’attends d’une photographie qu’elle m’émeuve, qu’elle me transporte. Elle doit faire sens. La maîtrise technique, si elle est indispensable, ne peut être qu’un outil pour faire passer une émotion.

La révélation est l’une des étapes du procédé chimique propre au développement de la photographie argentique, mais il faut le prendre aussi au sens théologique du terme : la photo révèle un secret. Elle nous révèle à nous-mêmes (ainsi, voyant une photo de soi, ne s’étonne-t-on pas souvent : c’est moi, ça ?) et elle nous révèle notre propre fin : celui qui est représenté sur la photo n’est plus — « ça-a-été », dit Roland Barthes (1) —, tandis que nous continuons d’avancer inexorablement vers notre fin. La photo nous ramène à notre condition de mortel : « la photographie me dit la mort au futur » (2)

Construit avec le préfixe « photo — » (φωτoς, photos : lumière, clarté) et le suffixe « — graphie » (γραφειν, graphein : peindre, dessiner, écrire), le mot « photographie » se traduit littéralement « peindre avec la lumière ». (3)
Ne peut-il pas aussi vouloir dire « écrire la lumière » ? Et si le photographe écrit la lumière, alors il donne à lire, et en ce sens la photo n’est jamais réaliste, elle n’est jamais objective : elle est le reflet d’une subjectivité, une lecture possible du monde.

Nos appareils modernes offrent au photographe plusieurs modes semi-automatiques qui l’aident dans sa pratique. Les plus utilisés sont certainement les modes Ouverture et Vitesse. On privilégie le mode Ouverture pour faire entrer la lumière, le mode Vitesse pour figer l’instant : la photographie est un apprentissage de la sagesse. En apprenant à regarder, on découvre la patience. En acquérant la patience, on s’ouvre à la sagesse. En devenant sage, on apprend à ne plus voir que l’essentiel, qui comme chacun sait, « est invisible pour les yeux ».
Dès lors, ayant laissé entrer la lumière en nous, capable de figer le moment présent, nous sommes plongés dans un état contemplatif, l’appareil photo comme extension de l’œil, l’esprit libre de toute pensée parasite. Ouvert au monde, enfin !

« C’est beaucoup de vagabondage, s’asseoir sous un arbre n’importe où… C’est une déambulation solitaire dans l’univers, que l’on regarde soudain. Le monde conventionnel est un paravent, il faut en sortir — quand on photographie. »
Sergio Larrain, lettre à Sebastian Donoso, son neveu, 1982 (4)


Notes :
(1) Roland Barthes : La chambre claire, co-édition Les cahiers du cinéma – Gallimard – Seuil, p. 120.
Et plus loin, il dit encore : « La photographie ne dit pas (forcément) ce qui n’est plus, mais seulement et à coup sûr, ce qui a été. (p. 133)
(2) Roland Barthes, opus cité, p. 150
(3) source : wikipedia
(4) in Sergio Larrain, monographie dirigée par Agnès Sire, éditions Xavier Barral