Deux contes macabres pour Halloween ! 🎃 đŸ‘»

Ma derniĂšre infolettre Ă©tait une spĂ©ciale Halloween : j’y parlais de dinosaures, de fantĂŽmes et… de rock’n’roll, le tout accompagnĂ© d’une nouvelle fantastique. Si vous ne l’avez pas lue, il n’est pas trop tard pour vous abonner !

Comme je pense Ă  vous, et qu’Ă  mon avis, on n’a jamais assez d’Halloween, voici, rien que pour vous, deux nouveaux contes macabres !đŸ§Ÿâ€â™€ïžđŸ§Ÿâ€â™‚ïž

Halloween Ă  Chicago, 2013

(This is Halloween par Danny Elfman | ℗ 2006 Walt Disney Records)


Le fantĂŽme de la femme albinos

Chaque annĂ©e, Halloween est aussi l’occasion pour les morts de venir se mĂȘler aux vivants pour s’assurer discrĂštement qu’ils vont bien. Personne ne les remarque, mais leur prĂ©sence est rĂ©elle. Simplement, ils font en sorte qu’on ne les reconnaisse pas. Un regard bienveillant de leur part, un geste de la main, parfois Ă  peine esquissĂ©, suffisent Ă  apaiser bien des peines. Ils reviennent pour prendre soin des vivants et personne ne le sait. D’autres reviennent pour se venger, et de ceux-lĂ  on en parle. Ils font l’objet de croyances, et sont le sujet de bien des films projetĂ©s les soirs d’Halloween. Les plus tĂ©mĂ©raires, souvent des adolescents, vont Ă  leur rencontre, et il n’est pas de lieu plus propice pour ces rendez-vous que les vieux cimetiĂšres.
Celui de Rochester se trouve dans la banlieue nord-ouest de Topeka. C’est ici que repose toute ma famille depuis des gĂ©nĂ©rations, et ce sera lĂ  ma derniĂšre demeure et celle de ma femme Deborah. On prĂ©tend que ce cimetiĂšre est hantĂ©. Cette histoire de fantĂŽme prend ses racines au dĂ©but des annĂ©es 60. Il y avait ici, Ă  Rochester, une femme albinos qu’on voyait traĂźner la nuit dans le quartier et qui la journĂ©e regardait avec insistance passer les enfants sur le chemin de l’école. Les adultes l’évitaient et les gamins du voisinage la traitaient de tous les noms lorsqu’ils la croisaient. Elle vivait seule, ayant perdu ses parents trĂšs tĂŽt, et les anciens se souvenaient qu’enfant, elle Ă©tait dĂ©jĂ  la cible de terribles moqueries de la part de ses camarades de classe comme des parents et mĂȘme des professeurs.
C’était une trĂšs vieille femme lorsqu’elle mourut en 1963, mais elle partit dans des circonstances Ă©tranges et jamais Ă©lucidĂ©es. Peu aprĂšs, les gens du quartier commencĂšrent Ă  signaler la prĂ©sence d’une silhouette luminescente qu’ils voyaient errer dans les rues, plus particuliĂšrement prĂšs des berges du ruisseau Shunganunga Creek. Or, la femme albinos (dont le nom s’est perdu avec les annĂ©es) avait Ă©tĂ© enterrĂ©e au cimetiĂšre Rochester, dans le carrĂ© des indigents, prĂšs de lĂ  oĂč passe le cours d’eau.
Aujourd’hui encore, des ouvriers de l’usine Goodyear, situĂ©e tout prĂšs, disent la voir rĂ©guliĂšrement, et certains habitants du quartier prĂ©tendent la croiser au moins une fois par semaine. Moi-mĂȘme, je l’ai rencontrĂ© deux fois, mais je n’ai plus peur d’elle maintenant, et je vais vous raconter pourquoi.
La premiĂšre fois que je l’ai vue, c’était au mois d’aoĂ»t 1964 et j’étais occupĂ© Ă  essayer des vĂȘtements dans la cabine d’essayage au second Ă©tage du grand magasin JC Penney oĂč travaillait ma grand-mĂšre. La rentrĂ©e scolaire Ă©tait proche, et il Ă©tait temps de me rhabiller. Je m’apprĂȘtais Ă  rentrer en primaire. Soudain, la porte de la cabine s’est ouverte et devant moi se tenait une grande femme maigre, entiĂšrement vĂȘtue de noir. Un voile recouvrait son visage, mais je discernais ses yeux rouges qui me fixaient alors qu’elle tendait vers moi une main gantĂ©e. La chair de son bras entre sa manche et le gant Ă©tait trĂšs pĂąle, presque bleutĂ©e. Je poussai un cri et elle se figea dans son mouvement. Je vis apparaĂźtre derriĂšre la grande silhouette effrayante ma grand-mĂšre, qui cria Ă  la femme de partir : « vous n’ĂȘtes pas la bienvenue ici ! » La femme voilĂ©e fit demi-tour et, alors que ma grand-mĂšre lui intimait Ă  nouveau l’ordre de partir et de ne plus revenir, elle se glissa lentement jusqu’aux escaliers avant de disparaĂźtre comme elle Ă©tait venue. Je devais apprendre bien plus tard que la femme que j’avais vue surgir devant moi dans la cabine Ă©tait morte un an plus tĂŽt. Et ce n’est que quatre ans plus tard que je sus pourquoi elle Ă©tait venu me chercher ce jour-lĂ .
Une nuit de 1968, le gardien du cimetiĂšre de Rochester et sa femme, eux aussi, virent de prĂšs son fantĂŽme. Alors qu’ils s’apprĂȘtaient Ă  garer leur voiture devant leur maison, ils aperçurent une ombre qui courait au milieu des tombes. Ils crurent qu’il s’agissait d’un gamin qui leur faisait une blague, et le gardien tourna sa voiture de maniĂšre Ă  l’éclairer avec les phares, au moment oĂč la silhouette s’agenouillait devant une stĂšle. Lorsque le gardien sortit de sa voiture et s’approcha, la forme se leva d’un bond et le fixa d’un air mauvais, avant de disparaĂźtre dans les allĂ©es du cimetiĂšre. Le gardien appela aussitĂŽt la police, mais les agents eurent beau patrouiller tout le cimetiĂšre, ils ne trouvĂšrent rien.
Au fil du temps, le spectre de la femme albinos rĂ©apparaissait Ă  intervalle rĂ©gulier. Il suivait un parcours toujours identique, si bien qu’un type du quartier put l’observer Ă  loisir, certains soirs, qui passait sur sa pelouse lorsque la nuit Ă©tait claire. Peu Ă  peu, disait-il, le fantĂŽme commençait Ă  marquer des pauses de plus en plus longues, de plus en plus prĂšs de la maison, jusqu’à ce qu’un soir, il s’approche de la fenĂȘtre qui donnait sur la chambre des enfants et s’arrĂȘte pour les regarder. L’homme fut pris d’une peur panique, mais le fantĂŽme ne fit rien de plus que regarder dormir les enfants. Ce ne fut pas la seule maison oĂč le fantĂŽme de la femme albinos s’arrĂȘta pour regarder Ă  l’intĂ©rieur les enfants assoupis

Par une chaude nuit de l’étĂ© 1968, je somnolais dans ma chambre, mon lit avait Ă©tĂ© rapprochĂ© de la fenĂȘtre entre-ouverte pour m’apporter un peu de fraĂźcheur (ma famille avait peu de moyens, et nous n’avions pas la climatisation). Quelque chose gratta Ă  la fenĂȘtre qui me rĂ©veilla. Encore dans un demi-sommeil, je crus d’abord que c’était mon chat, Blue boy qui cherchait Ă  rentrer. J’ouvris les yeux, mais Blue Boy se tenait devant moi, le poil hĂ©rissĂ©. DerriĂšre la vitre, la femme albinos me fixait de ses yeux rouges. Je hurlais et me prĂ©cipitais hors de ma chambre, manquant de renverser ma mĂšre qui arrivait en courant, alertĂ©e par mes cris. Lorsqu’elle vit l’apparition Ă  la fenĂȘtre, Ă  ma trĂšs grande surprise, elle n’eut pas peur. Au contraire, elle s’approcha et, comme si elle la connaissait, elle s’adressa Ă  la femme en lui demandant de nous laisser en paix. « Je suis dĂ©solĂ©, d’accord. Je suis dĂ©solĂ©, maintenant, s’il vous plaĂźt, laissez-nous tranquilles ! », dit-elle Ă  la silhouette qui se tenait toujours devant la fenĂȘtre. Puis ma mĂšre me prit dans ses bras et m’entraĂźna hors de la chambre en claquant la porte derriĂšre elle. Elle me raconta cette nuit-lĂ  que lorsqu’elle Ă©tait enfant, elle habitait dĂ©jĂ  dans le quartier et avait bien connu la femme albinos. Ma mĂšre et ses amies faisaient partie de ceux qui se moquaient de la pauvre femme chaque fois qu’ils la croisaient, en partant pour l’école, et le soir en rentrant. Les excuses de ma mĂšre ce soir-lĂ  ont-elles suffi ? Je n’ai plus jamais croisĂ© la femme albinos. Mais on raconte qu’elle rĂŽde encore la nuit dans la forĂȘt qui s’étend Ă  l’intĂ©rieur du cimetiĂšre de Rochester. Chaque annĂ©e, Halloween est l’occasion pour les morts de venir se mĂȘler aux vivants pour s’assurer discrĂštement qu’ils vont bien. Personne ne les remarque, mais leur prĂ©sence est rĂ©elle. La femme albinos, elle voudrait simplement qu’on lui demande pardon pour le mal qu’on lui a fait autrefois.


(photo : Nouveau Mexique, août 2018)

Une visite au cimetiĂšre de Rochester

Halloween, ça ne voulait strictement rien dire pour moi. Depuis un mois on ne me parlait que de ça ici, les citrouilles Ă  l’effigie de Jack-o’— lantern avaient envahi les fenĂȘtres des maisons aux façades dĂ©corĂ©es de toiles d’araignĂ©es. Toute la ville s’était mise aux couleurs de la fĂȘte, jusqu’aux feuilles mortes ramassĂ©es en tas aux pieds des arbres.
Le jour venu, les enfants du quartier piaffaient d’impatience, Ă©touffant Ă  moitiĂ© sous leurs costumes bariolĂ©s. On m’avait chargĂ© de les accueillir. Je me tenais prĂšs de la porte d’entrĂ©e que j’ouvrais d’un coup sec, me prĂ©cipitant dehors Ă  leur rencontre dĂšs que retentissait la sonnette. EnveloppĂ© dans une cape noire, muni de dents de vampire du plus bel effet, j’espĂ©rais leur faire peur, mais il en fallait plus pour effrayer ces gamins rodĂ©s depuis toujours Ă  l’exercice. Ils m’accueillaient d’un « Trick or treat! » collectif et menaçant, et, vaincu, je remplissais leurs sacs de bonbons acidulĂ©s et de chocolats.
Mais Ă  mesure que la nuit tombait, les ombres s’allongeaient et les figures qui sonnaient aux portes se faisaient plus inquiĂ©tantes. Les adultes avaient pris la place des enfants, les biĂšres remplaçaient les friandises, les corps se frottaient dangereusement, la fĂȘte paĂŻenne pouvait commencer. Il devait ĂȘtre pas loin de minuit quand Mel proposa d’aller voir la femme albinos au cimetiĂšre de Rochester. « Il y a longtemps, une femme albinos habitait North Topeka, » m’expliqua Mel. « Elle vivait seule, Ă  l’écart du monde, et les gens l’évitaient lorsqu’ils la croisaient. BientĂŽt elle prit l’habitude de ne sortir qu’à la nuit tombĂ©e, traĂźnant sans but du cĂŽtĂ© de Rochester. Comme on te l’a peut-ĂȘtre dit, et aussi Ă©trange que cela puisse paraĂźtre, le cimetiĂšre est un lieu de rendez-vous pour les jeunes couples d’ados, qui viennent ici faire l’amour Ă  l’arriĂšre des voitures, Ă  l’abri des regards. Une lĂ©gende urbaine raconte que le fantĂŽme de la femme albinos vient parfois frapper aux carreaux pour les effrayer. Nous avons tous fait des excursions lĂ -bas dans le but de la voir, sans grand succĂšs ! »
Nous Ă©tions dans le salon des parents de Mel, qui nous avaient laissĂ© la maison pour la soirĂ©e. Mari Ă©tait blottie contre moi. Il y avait Laura, Jennifer, Ron, Andy, et peut-ĂȘtre aussi Wes et Plantman, je ne me souviens plus. On a traĂźnĂ© un peu avant de finalement partir. Mel conduisait le break El Camino de son pĂšre, j’étais avec Mari Ă  l’arriĂšre. Andy et Lynn nous suivaient en moto. La route Ă©tait mauvaise et nous avions tous bu, et Mel a fait une embardĂ©e et la voiture a fini dans le bas-cĂŽtĂ©, nous projetant Mari et moi dans le coffre. On est tous sortis pour pousser la voiture, et enfin, nous sommes arrivĂ©s Ă  Rochester. Nous nous sommes sĂ©parĂ©s en trois groupes, chacun partant dans une direction opposĂ©e. Le cimetiĂšre Ă©tait plongĂ© dans le noir, les arbres projetaient des ombres inquiĂ©tantes sur les tombes. À un moment, profitant d’ĂȘtre seuls Mari et moi, nous avions voulu faire ce que font les couples adolescents lorsqu’ils viennent au cimetiĂšre de Rochester, mais Mel a surgi Ă  cĂŽtĂ© de nous sans prĂ©venir, nous fichant une peur bleue qui stoppa net nos ardeurs. Nous repartĂźmes peu aprĂšs, finalement soulagĂ©s de n’avoir vu aucun fantĂŽme.


Photos © Philippe Castelneau
Musique by Danny Elfman ℗ 2006 Walt Disney Records

6 réflexions sur “Deux contes macabres pour Halloween ! 🎃 đŸ‘»

  1. Je viens ici. Pour le dire.
    Parce que j’aime ton 3 novembre.
    Ce moment avec toi, prĂšs de toi, dans le train.
    Incursion chaude. En mots et en noir et blanc.
    Ton espace. Intérieur.
    Cette forte impression d’y ĂȘtre.
    Alors je viens ici. Pour pouvoir dire « j’aime ».

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