Étiquette : Topeka

  • Revenir | tout un été d’écriture #01

    Un parfum. Son parfum. Il avait oublié le nom du parfum. Un parfum sans prétention ; un parfum sans qualités, sinon celle d’avoir été porté par une jeune fille, en un lieu et un temps qu’il avait traversé autrefois. Il était dans un magasin où il travaillait, son cœur s’est serré — expression toute faite, mais cette histoire qui remontait, le souvenir de la jeune fille et de ce lieu, il avait voulu l’idéaliser au risque de la caricaturer —, son cœur s’est serré, oui, et la voix féminine au fort accent américain avec les années aurait pu être la sienne, comme le parfum était le sien. Le parfum l’emportait sur la voix, il se retourna, tremblant (cette fois, c’était vrai, pas un cliché), et ce n’était pas elle, mais celle-là qui parlait, sans le savoir, charriait avec elle, dans son parfum, le rappel d’un territoire, non pas oublié, mais rangé dans un coin de mémoire, et cet endroit tout à coup, dans le parfum de cette femme, se déployait dans le temps et l’espace — il était de retour dans cette ville moyenne du Midwest, il sentait à nouveau sa main dans la sienne, pressant ses doigts dans le froid piquant de l’hiver, il avait dans sa bouche le goût de métal de l’air glacé qui brûlait ses poumons alors qu’ils marchaient le long des larges avenues pour rentrer chez elle, il sentait sur sa peau sa peau nue, leurs corps enlacés dans son lit dans la petite chambre où ils s’efforçaient de faire l’amour sans bruit pour ne pas réveiller sa mère somnolant devant la télé dans la pièce à côté, il sentait sur ses lèvres un baiser échangé en face du lycée après une violente dispute à la toute fin du printemps dans l’odeur des pins, il la sentait étreignant son corps dans ses bras à l’été sur un parking désert, attendant le bus qui l’arracherait à elle. Les scènes défilaient, les lieux ; l’odeur du parfum ravivait des odeurs qui n’étaient pas là, des sensations, des sentiments : c’était comme une bulle fragile qui l’enveloppait, l’isola du monde quelques instants, le transporta dans cet ailleurs si lointain, naguère si proche, avant d’éclater et de tout simplement disparaître.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • SAMEDI SOIR SUR SOUTH KANSAS AVENUE, DOWNTOWN TOPEKA — (No direction home)

    Coby

    « Une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue, aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement (…) pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. » (Guy Debord)

    On appelle ça la croisière de nuit, ils disent cruising, en France on dirait la maraude. Parce que dès 16 ans on a son permis, que là-bas, la voiture c’est un mythe et qu’au volant on se sent libre, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, on roule sans but le long de Kansas Avenue, pare-chocs contre pare-chocs, l’alcool dans des sacs en papier épais planqué sous les sièges, fenêtres ouvertes et musique à fond — lente dérive urbaine qui s’ignore encore. Au fil de la nuit les passagers changent, passent d’une voiture à l’autre au gré des arrêts, amitiés passagères et inimitiés durables se forgent à la faveur des rencontres et des invectives.


    Les vendredis et samedis soirs, sur Topeka Boulevard, au croisement de la 32e rue et de Topeka Avenue, au General Cinema Theatres, se jouait à minuit le Rocky Horror Picture Show. Nous y allions toutes les semaines, le vendredi ou le samedi, parfois les deux. Veste sombre, t-shirt à l’effigie du film, lèvres et ongles peints en noir, en attendant l’heure du midnight movie, nous parcourions sans but Kansas Avenue dans les deux sens, la musique à plein volume, une bouteille de gin caché sous le siège passager. Après le film, souvent, nous nous retrouvions downtown chez Por’e Richards pour dîner.


    Coby sortait avec Yvonne, j’étais avec Mari. Les deux étaient amies. Coby avait une voiture, nous sortions tous ensemble, dérivant sans but sur Kansas Avenue. À un moment, on s’arrêtait pour quelques heures dans un motel, une chambre, deux lits doubles, préservatifs, cigarettes et quelques packs de bières. On raccompagnait ensuite les filles chez elles, et parfois nous roulions encore, Coby et moi, jusque tard dans la nuit, sans avoir pourtant grand-chose à nous dire. Nous étions bien, voilà, encore un peu ivres, sexe et alcool mélangés.


    Topeka Journal, dimanche 13 octobre 1985, rubrique faits divers : « Coby R. Sullivan a reporté hier soir à la police que quelqu’un avait percuté et vandalisé sa voiture alors qu’il se trouvait à l’angle de Kansas Avenue et de Croix ». J’ai découpé l’entrefilet, que j’ai gardé précieusement dans un carnet.


    Por’e Richards. 705 S. Kansas Ave. Kelly : je m’en souviens, c’était ouvert jusqu’à 4 h du matin. C’était l’endroit où aller à Topeka. Je n’ai jamais vu nulle part ailleurs un coin équivalent, sauf peut-être à St Louis, du côté de Central West End, mais c’est tout. Por’e Richards à lui seul justifiait de venir à Topeka. (Je me souviens d’un soir, il faisait très, très froid, et nous nous sommes retrouvé chez Por’e Richards après être sorti. Je n’avais presque plus d’essence. On est resté jusqu’à deux heures du mat ou à peu près, et ensuite impossible de redémarrer la voiture, l’essence avait gelée dans le réservoir, si c’est possible. J’ai dû appeler mon père pour qu’il vienne nous chercher… Il n’avait même jamais entendu parler de Por’e Richards ! ) — Por’e Richards, c’est là où, après une nuit passée dehors, les chasseurs devenaient les proies. La bouffe était géniale, et les gens étaient géniaux. — J’adorais les juke-box à chaque table. C’était super d’aller manger là-bas avec des amis et de pouvoir choisir sa musique. — Ah oui, les juke-box ! Moi, quand j’entends Nights in White Satin des Moody Blues à la radio, je me retrouve aussitôt chez Por’e Richards, assis dans la demi-pénombre sur les banquettes en skaï rouge. Si on voulait se faire remarquer de la serveuse, il fallait se caler contre le distributeur de cigarettes, le seul truc qui diffusait un peu de lumière là-dedans !
    Steve : un soir tard, j’ai mis trois fois de suite Revolution #9 sur le juke-box. Les tables se sont vidées, et il ne restait bientôt plus que mes potes et moi et la serveuse… Elle était super, la serveuse ! (Quand les bars fermaient, que je n’étais toujours pas prêt à rentrer chez moi, l’alcool pas encore métabolisé par mon organisme, si j’avais rencontré quelqu’un au comptoir, on allait prendre le petit-déjeuner de deux heures du mat chez Por’e Richards avant de rentrer ensemble pour regarder le soleil se lever depuis le lit).
    Moi, c’est Elliott. Nous avions 20 ans en 1985, sûrs de notre avenir. Chez Por’e Richards, au cœur de la nuit, nous étions des philosophes réunis pour réfléchir à notre destin et comment changer le monde. Certains des meilleurs moments de ma vie se sont passés là, à partager le premier repas du matin avec les meilleurs amis qu’on peut rêver avoir.


    Taches d’huile sur le bitume, odeurs d’essence et de pins
    Enseignes des motels et des liquors stores
    Le lent ballet des voitures, samedi soir sur Kansas Avenue.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

    Photo : New York, août 2012
    Licence Creative Commons
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  • Samedi 6 juillet 1985 — (No direction home)

    I’m out here a thousand miles from my home
    Walkin’ down a road other men have gone down
    I’m seein’ your world of people and things
    Your paupers and peasants and princes and kings
    (Bob Dylan – Song to Woody)

    Ça commence comme ça : le samedi 6 juillet 1985, en début d’après-midi, à bord d’un petit avion de ligne au-dessus des États-Unis. Il y a peu de passagers, personne à côté de moi, et pour la première fois de ma vie, j’ai conscience d’être seul. D’être absolument seul. Je ne me souviens plus de l’heure exacte. Je ne me souviens plus du nom de la compagnie ni du modèle de l’appareil, mais je me souviens du vertige qui me prend, regardant par le hublot, quand commence notre descente à l’approche de l’aéroport de Kansas City, Missouri — un vertige qui n’a rien à voir avec l’altitude.
    C’est là, assis dans cet avion, dans un pays inconnu où l’on parle un anglais auquel je ne comprends rien — si étranger à mes oreilles que mes rudiments appris au collège semblent s’appliquer à une tout autre langue —, contemplant les plaines du Middle West qui s’étendent sous moi, par un après-midi rayonnant de l’été 1985, que je réalise désormais être seul. Seul, et libre.

    Les adieux aux parents, c’était il y a presque une semaine, autant dire une éternité. J’avais quitté Paris en bus au petit matin pour Orléans, où nous étions une trentaine d’étudiants. Une semaine ensemble au cœur de l’été sur un campus déserté, ultime préparation avant l’immersion totale dans un pays étranger. Je me souviens des nuits blanches et des discussions enflammées, je me souviens écouter en boucle Marcia Baila des Rita Mitsouko et les deux premiers albums d’Étienne Daho, en qui nous voulions voir un grand frère. Nous sommes dehors, on a branché une sono et nous dansons. Il n’y a pas d’alcool, mais nous sommes ivres, ivres de fatigue et de liberté, comme au bord du vide, hésitant encore à sauter. Je tiens une fille par la main. Je ne me souviens plus de son nom, mais je sais que je ne la lâcherai pas avant New York. Je me souviens aujourd’hui du goût de ses baisers, de mes mains sous son pull. Je me souviens que ça n’est pas allé beaucoup plus loin. Je me souviens aussi qu’elle pleurait quand, quelques jours plus tard, sur un autre campus, à deux heures de Big Apple, nous nous sommes embrassés pour la dernière fois. Et un an plus tard, au même endroit, elle reviendra vers moi, affichant un sourire triste. Elle m’a attendu, elle dit, mais déjà elle sait que je l’ai oubliée. J’ai oublié nos promesses, j’ai oublié nos baisers, le goût de ses lèvres et les heures passées à écouter Daho dans le noir. J’ai oublié Orléans, j’ai oublié les huit heures de vol au-dessus de l’Atlantique, occupées à boire et à nous embrasser. J’ai oublié New York que nous avons traversé en bus, j’ai oublié nos adieux et cet autre aéroport où j’embarque seul. J’ai oublié à peu près tout de ma vie d’avant, rangé dans un coin les 17 années qui précèdent cet après-midi du samedi 6 juillet 1985. Et là, tandis que je m’avance dans les couloirs de l’aéroport, quand devant moi je vois une jeune fille et ses parents et le panneau qu’elle tient sur lequel est inscrit mon nom, je sais que je peux poser mon fardeau, effacer les blessures du passé, me réinventer auprès de ces inconnus qui m’attendent ; imaginer ma vie, renaître, pour être enfin moi-même.

    Premier contact et premier choc culturel : si je serre la main de Bob, Angela et Angelina, je les embrasse sur les deux joues, mais ici, le baiser, on le garde plutôt pour l’intimité. Et je suis ce garçon qui débarque dans leurs vies, précédé des clichés que les Américains prêtent aux Français, alors elles se figent, gênées, moi je ne comprends pas bien ce qui se passe, voilà trois jours que je n’ai pas dormi, j’essaie vaguement de dire quelque chose de cohérent, il y a un moment de flottement, puis très vite Bob reprend les choses en main — comme il le fera toujours, quelle que soit la situation, dans les moments heureux comme dans les moments graves —, il me prend par l’épaule et nous voilà tous partis pour récupérer mes bagages.

    Dans la voiture, sitôt quitté l’aéroport, le trajet est comme un éblouissement, c’est la première fois que je vois l’Amérique comme ça, en vrai, les highway, les voitures, les enseignes, les feux de signalisation. À la radio, les pubs se succèdent, le DJ lance un disque de Phil Collins, les S. à tour de rôle essaient de me parler, et l’on ne se comprend pas, mais je les fais rire avec mon accent, et c’est un début. Plus tard, lorsque Bob me présente à ses amis, il dira : voici mon nouveau fils.

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    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

  • No direction home : notes sur un projet

    young americanHow does it feel
     To be on your own
     With no direction home ?
     (Bob Dylan - Like a rolling stone)

    No direction home, ça peut se traduire de deux façons : sans foyer où revenir, et aussi sans indications de retour. À la fois homeless, et perdu loin de chez soi.

    À 17 ans, je passais une année complète à Topeka, Kansas, aux États-Unis. Ça aurait pu être ailleurs, n’importe où sur le globe, dans n’importe quel autre pays, n’importe quelle autre culture et n’importe quelle autre langue : le choc aurait été certainement le même, un ébranlement de toutes les certitudes, une ouverture en grand des portes sur le monde, tous les possibles soudain à portée de main.
    Ça aurait pu être ailleurs, n’importe où, mais pas à un autre moment : à 17 ans, j’étais une page vierge sur laquelle j’étais libre de tracer une carte, dessinant à grands traits les routes possibles de ma vie future — naïf peut-être, ignorant encore tout des chemins de traverse. Je plantais là, au cœur du Nouveau Monde, mon axis mundi, point de passage entre le réel et le rêvé, le lieu non pas idéal, mais où prit forme un idéal. Mon lieu totem d’où partaient toutes les pistes qui reliaient tous les points du globe, éternelle invitation au voyage.
    Mais en y revenant, je me perdais sans cesse. À 17 ans, j’étais un brouillon sur lequel j’écrivais mes obsessions futures. J’avais tracé une carte, et oublié d’y inscrire mes points cardinaux : sans boussole, il me fallait tout reprendre, tout parcourir, citoyen du monde, en mouvement et sans domicile fixe, explorant de nouveaux lieux, repassant par des routes mille fois traversées, cherchant à faire sens, à épuiser le réel pour retrouver le chemin d’un rêve.

    No direction home est le récit de ce voyage.