Streets of New York

15 août 2018, New York – 7h45

Alors que je lisais jusque tard il y a deux soirs, n’arrivant pas à trouver le sommeil, j’entendais au loin siffler les trains qui autrefois étaient ceux de la Atchison, Topeka and Santa Fe Railway (la BNSF aujourd’hui), avec leurs cent vingt wagons tirés par deux, trois ou cinq locomotives, qui, comme me l’a expliqué Bob, sont là aussi pour permettre au train de freiner. Hier, nous avons vu à l’orée du désert un roadrunner, vif comme l’éclair, et dans le lointain, on entendait les coyotes hurler. Il y a quelque chose de Tex Avery ici, au Nouveau-Mexique : des coyotes malheureux, des Géocoucou de Californie, et des trains longs comme des villes.

Après un café, nos valises bouclées, nous sommes partis tous les quatre prendre notre désormais rituel petit-déjeuner mexicain chez Abulita’s. Bob vient ici depuis 40 ans, il fait partie de la famille, et les propriétaires viennent nous montrer les photos de leurs enfants. Ensuite, l’aéroport (…). Vol sans encombre depuis Albuquerque jusqu’à Chicago, puis de Chicago jusqu’à Newmark, NY. Le taxi nous laisse près de notre hôtel, à Manhattan. Le même qu’en 2012. Six ans après, il est toujours en travaux. Il y a des pompiers, une ambulance et la police qui bloquent la rue. Les pompiers ont envahi le hall et condamné les ascenseurs. Rien de grave, nous dit-on. Un départ de feu maîtrisé dans les étages. Après avoir posé nos bagages, nous ressortons acheter de quoi dîner chez Fairway, à un bloc de là. C’est là aussi où nous avions nos habitudes, en 2012. Nous nous endormons devant la télé, il est 1 h du matin.

(…)

Vendredi 17 août, New York – 8h44

Levé vers 7h30. Sommeil agité. Réveillé plusieurs fois par la clim qui fait un bruit d’enfer. Hier matin, nous sommes allés en ferry jusqu’à Brooklyn. Petit déjeuner rapidement expédié dans un Starbuck, puis nous avons marché, Dumbo, Brooklyn Heights, et enfin nous laissant porter au hasard de rues de plus en plus calmes, bordées de maisons de type brownstone, en grès rouge, où la porte d’entrée est au premier étage, accessible depuis un escalier en pierre. Nous n’avons pas croisé Paul Auster, ni même le fantôme de Truman Capote, mais nous avons discuté brièvement avec deux habitants de la vie du quartier.

(…)


Journal, 2018 (extraits). Photos : New York, août 2018.

Speak, memory

24 octobre, dans l’avion qui va d’Albuquerque à Chicago. Il est 18 h 30 dans l’Illinois, une heure de moins au Nouveau-Mexique.

Bob, contrairement à son habitude, s’est réveillé tard, aux alentours de 8 h 30 — disons que c’est tard pour lui comme pour moi ! —, et je me suis occupé comme j’ai pu en l’attendant. Après avoir écrit dans mon journal, j’ai consulté les dernières informations sur le site du Monde, et pour finir, je suis sorti faire quelques photos de la maison.

Bob levé, j’ai bu un café avec lui. Nous avons évoqué des gens que j’avais connus ici autrefois, et ce qu’ils étaient devenus. J’ai pris des notes, recopiant des noms, des dates, quelques anecdotes oubliées. Bob m’a aussi parlé de lui, des origines de sa famille : « Mes arrières-grand-parents, tant paternels que maternels, étaient, selon la rumeur, Indiens pur-sang. D’un côté Chactan, de l’autre Cherokee. Nous aurions eu également des ancêtres qui se seraient battus pendant la guerre d’indépendance des États-Unis, entre 1775 et 1783 ». Difficile d’en savoir plus : les registres ont disparu, effacés sans doute volontairement par un ancêtre qui, shérif, fut appelé à voyager d’un bout à l’autre de son territoire et qui préférait que l’on ne sache pas qu’il menât une double vie, deux fois marié avec des enfants de chaque côté, ni que l’une de ses femmes fût indienne. Et de toute façon, dans un pays où l’histoire s’écrit au présent, le XVIIIe siècle ressemble à la préhistoire.
De son enfance, Bob me dira qu’il fut élevé avec ses frères dans un milieu très pauvre, par sa seule mère, dans l’immédiat après-guerre. « Mon père a été tué lorsque j’étais enfant. » Il n’en dira pas plus.

Lorsque tout le monde fut levé, Bob et Angelina nous ont fait prendre place, non pas dans la cuisine comme nous en avions l’habitude, mais dans la salle à manger, réservée aux grandes occasions, pour un copieux breakfast : bacons, muffins et œufs pochés sont au menu. Ensuite, nous parcourons ensemble de vieux albums photo, avant de sortir pour une ultime promenade le long des berges du Rio Grande. En chemin, nous croisons un voisin, un vieux monsieur de 93 ans, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, qui s’entretient un moment avec nous. Il a fait le débarquement en Normandie et la bataille des Ardennes. « Ces cimetières américains que vous avez en Europe, il me dit, ils sont vides. Les morts, on les enterrait comme on pouvait, à la va-vite. Les morts, ou ce qu’il en restait… » Puis, tout à coup il sourit et se met à plaisanter. Angelina lui demande comment va sa femme. Il se penche vers elle, et sur le ton de la confidence, il lui dit : « Je crois qu’elle est à nouveau enceinte ! » et il éclate de rire. Je discute encore avec lui un moment, et il est vraiment très drôle, mais, me dira Angelina plus tard, il n’a plus toute sa tête.

Alors que nous nous apprêtions à rentrer, un colibri est apparu, longeant la rivière, magnifique petit oiseau bleu volant vers nous dans la lumière du matin, comme un présage pour les temps futurs. À peine le remarquai-je, et déjà il avait disparu.

De retour à la maison, le temps de boucler nos valises, et c’est le moment de partir. En route, nous nous arrêtons à Cosco pour faire développer une pellicule photo pour Bob et manger une pizza sur le pouce. À deux tables de nous, le vieux monsieur de ce matin apparaît comme par enchantement, et entame la discussion avec une parfaite inconnue. Décidément, cet homme me plait. Nous trainons un peu dans les rayons, et L. reste stupéfaite devant les palettes de médicaments disponibles sans ordonnance, présentés comme chez nous les lessives.
Après avoir fait le plein d’essence, nous roulons encore une vingtaine de minutes pour rejoindre l’aéroport. Nous enregistrons nos bagages rapidement et nous attendons tous ensemble, la boule au ventre, devant la salle d’embarquement. Enfin, c’est l’heure d’y aller, et c’est encore le temps des adieux. L. pleure dans les bras de Bob et nous avons tous les larmes aux yeux.

Après deux heures de vol, nous amorçons la descente vers Chicago. Il est temps de ranger mon carnet, de relever la tablette placée en face de moi et de redresser mon siège en vue de l’atterrissage.
Une nouvelle page se tourne.

Une photo par jour : 209 — Cactus, au bord du Rio Grande, NM
Speak, Memory est le titre d’un livre autobiographique de Vladimir Nabokov, traduit en français par Autres rivages.
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Easy rider (portrait de Randy)

Do not pass

Je me suis levé tôt et j’ai pris mon café avec Bob, en contemplant pour l’avant-dernière fois le lever du soleil au-dessus des Sandia mountains.
Plus tard, nous avons tous ensemble pris le petit déjeuner et, après une douche, alors que L. se reposait, j’ai fait une longue promenade avec Bob et Angelina le long du Rio Grande.
Ensuite, nous sommes sortis faire quelques courses et nous sommes arrêtés chez Sellers, un magasin d’occasions. On y trouve de tout, et les vêtements y sont classés par tailles et par époques. Les années 70 sont largement représentées, et l’on peut se faire à bon compte une garde-robe authentiquement vintage, de la veste à frange à la chemise col pelle à tarte, où plus classiquement, s’offrir un costume deux pièces bleu-pastel et pantalon patte d’eph du meilleur effet. Je me contenterai d’une chemise à damier récente à seulement 4 $.

L’après-midi, nous avons eu la visite de Randy. Randy est un sacré personnage, aussi gros qu’il est grand. Blond, les yeux bleus, les cheveux mi-longs, il fait plus de deux mètres et pèse dans les 120 kilos. Il porte un jean usé et une chemise à carreaux, sous un blouson de cuir. Il a été pilote d’hélicoptères Black Hawk pour l’armée et a été marié trois fois. Il n’aime pas les Français, me dit-il, mais il veut bien discuter un peu avec moi. Son épouse actuelle s’appelle Debbie, et il me la passe au téléphone pour que je lui dise deux mots. Randy vit au Nouveau-Mexique et en Arizona, selon son humeur. Il a une chouette moto et passe la plupart de son temps sur la route. C’est un chasseur, et il va souvent chasser avec Bob. Dans quelques jours, ils prévoient de partir dans le Kansas pour deux semaines. Personnage entier et attachant, bavard et souvent très drôle, il est un peu trop porté sur la bouteille, et devrait sans doute garder sa bouche fermée plus qu’il ne fait, en particulier quand il s’agit de politique et de religion.

Lorsqu’il part, sa moto ploie sous son poids, mais il a fière allure.

Une photo par jour : 207 — Do not pass, road sign, NM
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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