Madchester united

Peter Hook & The Light, en concert au Rockstore à Montpellier, le 4 mai 2019.

Peter Hook était en concert hier soir au Rockstore, à Montpellier. Le Rockstore n’est pas l’Haçienda, et Montpellier n’est pas Manchester, mais lorsque les lumières se sont éteintes, que le groupe est arrivé sur scène, lorsque la foule a commencé à onduler doucement au rythme lourd de la basse portée bas, comme il se doit, par Hooky, les distances se sont effacées, et le temps a entamé une lente spirale inversée. Comme si nous étions tous, à ce moment, plongé dans un vortex temporel imaginé par Philip K. Dick, nous remontions peu à peu le temps à mesure que le concert avançait. À un moment, une heure et demie peut-être après le début du concert, les tubes de New Order une fois égrenés (un Blue Monday et un Perfect Kiss d’anthologie), le groupe a quitté la scène. Mais, alors qu’on assiste dans ces cas-là à des acclamations, des applaudissements à n’en plus finir, les cris pour le rappel, nous étions tous alors, comme en transe : interdits. Un brouhaha étrange planait dans la salle, nous restions sur place, plus tout à fait sûrs de savoir où nous étions… 2019 ? 1989 ? 1979 ?
Le groupe est revenu après de longues minutes. En silence, chacun a repris son instrument. Les premiers accords de basse ont résonné, et la foule s’est mise en mouvement. Les vagues s’échouaient sur le devant de la scène à mesure que progressaient les morceaux de Joy Division. Nous n’étions plus les mêmes, bientôt nous nous jetions les uns sur les autres, les gobelets de bière à moitié vides volaient dans la salle, les voix s’époumonaient en soutien à un Peter Hook maintenant presque aphone. J’ai senti en moi vibrer mes années adolescentes, et si j’avais déjà vu New Order sur scène, le 8 décembre 1987 à la Mutualité à Paris, le 4 mai 2019 je n’étais plus à Montpellier, j’étais tout aussi bien le 25 janvier 1978 au Pip’s Disco de Manchester, et je voyais Joy Division sur scène.
Peter Hook accompagnait Ian Curtis ; bientôt Ian Curtis était là, avec nous, sur scène avec son vieil ami. Son ombre se mouvait dans la lumière tout à coup stroboscopique des projecteurs, prenant peu à peu chair et sang sous la peau de Hook. La voix devenait plus grave, plus forte. Pour paraphraser Bayon : notre James Dean gothique, réincarné, se jetait de nouveau à corps perdu dans la vie, c’est-à-dire le vide.
Love will tear us apart, en final, nous laissa KO debout, réintégrant tant bien que mal nos enveloppes fatiguées de 2019, laissant une fois encore nos corps élastiques adolescents s’éloigner vers un lointain passé.
Mais nous savions désormais que nous pouvions les rejoindre à volonté, voyager dans le temps par la magie d’une opération alchimique conduite par un barde magicien, lui-même possédé par un fantôme qui l’accompagne depuis ce funeste dimanche matin de mai 1980 où Ian Curtis a choisi de mettre fin à ses jours.


Dans mon livre, L’appel de Londres, j’évoquais New Order et Manchester. En voici un extrait :

Manchester est un ancien bastion ouvrier qui a longtemps porté les stigmates des crises économiques du siècle passé, une cité triste de briques rouges sous un ciel bas et lourd. Manchester, c’est aussi pour quelques-uns Factory Records, maison de disques fondée par Tony Wilson, et c’est l’Haçienda — Fac 51 Haçienda — qu’il ouvre en 1982 avec les membres du groupe New Order.

« Et toi oubliée, tes souvenirs ravagés par toutes les consternations de la mappemonde, échouée au Caves Rouges de Pali-Kao, sans musique et sans géographie, ne partant plus pour l’hacienda où les racines pensent à l’enfant et où le vin s’achève en fables de calendrier. Maintenant c’est joué. L’hacienda, tu ne la verras pas. Elle n’existe pas.

Il faut construire l’hacienda. »(1)

Voilà pour le programme et pour le nom du club, emprunté à Gilles Ivain, compagnon de route des situationnistes. Le feu qui nait là embrase bientôt toute la planète : c’est l’émergence des raves parties. L’haçienda est l’épicentre d’un phénomène mondial qui vaut à la ville d’être rebaptisée Madchester. C’est une utopie merveilleuse, une zone d’autonomie temporaire aussitôt retournée par le spectacle : £18 millions de pertes, et la mort par overdose d’une jeune fille de 21 ans en 1997 — l’hacienda où les racines pensent à l’enfant et où le vin s’achève en fables. L’hacienda, tu ne la verras pas : le bâtiment est détruit en 2002. L’hacienda, c’est Sodome et Gomorrhe, l’Atlandide disparue, c’est Troie, Babylone, Shangri-La, Cíbola et Quivira, c’est le royaume promis que l’on porte dans nos cœurs ; l’hacienda, c’est Madchester et Madchester est une chimère : elle n’existe pas.

Avant Madchester il y a New Order, et avant New Order il y a Joy Division et son chanteur Ian Curtis qui se suicide par pendaison en 1980 à la veille de leur première tournée américaine. Épileptique, sombre et dépressif, à l’exacte image de son époque, il est le Jim Morrison de ma génération : aussi introverti que le roi lézard était exubérant, sur scène il est un papillon de nuit aux mouvements désordonnés, une apparition, un diamant noir à la beauté spectrale, quand l’autre, tableau mouvant lascif s’exhibait nu et cuir dans la lumière. C’est sur la plage de Venice Beach que Morrison rencontre Ray Manzarek avec qui il va former les Doors ; Ian Curtis, lui, fait la connaissance de Bernard Sumner et de Peter Hook à un concert des Sex Pistols. Les Doors disparaissent peu ou prou à la mort de leur chanteur. Les membres restant de Joy Division transcendent leur perte et créent New Order, dont l’influence sur les deux décennies suivantes sera considérable.

Lorsque j’écoute New Order aujourd’hui, ce qui m’arrive finalement assez peu, je suis chaque fois surpris. Plus que tout autre, ce groupe a eu sur moi un impact profond, et pourtant je trouve leur musique bancale, les compositions maladroites, les paroles souvent faibles. Mais c’est peut-être là qu’est la clé, dans ce quelque chose qui s’écrit sur le fil, sans jamais un regard en arrière, au risque de se casser la gueule : la prise de risque permanente. Et derrière les mélodies faciles et les nappes du synthétiseur, il y a la guitare acide et la basse lourde, il y a le punk qui nous dit que tout est toujours possible. New Order, c’est le groupe de l’absolue contemporanéité ; la bande-son idéale d’une adolescence de révolte contenue. Je me souviens acheter Low Life en 1985 à sa sortie. Je m’apprêtais à partir un an aux États-Unis, j’habitais une petite ville étriquée de la banlieue parisienne où il ne se produisait jamais rien, j’ai vu en ce disque une promesse, avant même d’en avoir écouté la première note. L’élégante et énigmatique photo en noir et blanc, le calque posé par dessus, frappé du nom du groupe : la pochette, conçue par Peter Saville comme une œuvre à part entière, m’a suffisamment intriguée pour que j’acquière aussitôt l’album. Je l’écouterais en boucle jusqu’à mon départ, et j’en ferais une cassette qui m’accompagnera à 8.000 kilomètres de là, dans mes moments de plus noire solitude. Quelques mois après mon retour sortait l’album Brotherhood et je retrouvai de vieux amis. Low Life était mélancolique et sombre, c’était comme un miroir, Brotherhood plus léger, presque joyeux, un an plus tard, était à l’image de celui que j’étais devenu.

De ces années-là, je garde aussi les Smiths, autre groupe de Manchester, dont la découverte me rappelle une anecdote que Dylan a souvent évoquée : nous sommes en 1964, dans le Colorado, il fait beau et la radio joue à fond. Ils sont quatre dans la voiture, Paul Clayton, Victor Maymudes, Pete Karman et Bob Dylan ; tous les quatre, dans cette voiture, font en vingt jours le tour de l’Amérique, et chaque soir ou presque, c’est un concert. Dylan a trois disques au compteur, mais seulement un succès d’estime, et pas encore de bus climatisé. Lorsqu’il entend à la radio les Beatles, la chanson I wanna hold your hand, un déclic se produit, « ils s’arrêtent plein vent plein ciel, ouvrent les portières et Dylan danse sur le bitume, les bras au ciel. »(2)
En 1964, Dylan a 23 ans. J’avais 18 ans à peine en 1986, adolescent pareil, et sur la route qui me conduisait avec trois amis à Lawrence, Kansas, il faisait également beau, et nous roulions fenêtres ouvertes, le poste à plein volume calé sur une college radio locale, quand ont retenti les premiers accords de la chanson The Boy With The Thorn In His Side. Johnny Marr avait quatre ans de plus que moi, Morrissey à peine huit, leur musique était la nôtre, ce groupe n’appartenait qu’à nous. Longtemps, les Smiths furent mes Beatles, jusqu’à ce que je rencontre les Beatles.

En 1984, Manchester, pour moi, ça n’est encore rien de tout ça. C’est, au mois de juillet, dans la chambre de mes correspondants les centaines de numéros entassés dans un coin des revues 2000AD et Warrior, c’est When Doves Cry de Prince qui passe à la radio, le transistor dans la cuisine où nous prenons le petit déjeuner, antenne dépliée, poignée noire, armature métallique et revêtement de bakélite, bouton chromé pour la recherche des fréquences inscrites sur une plaque de plastique noire devant laquelle passe l’aiguille rouge translucide, un poste de marque Grundig peut-être, ou Philips — en France, celui de mon père, c’est un Radiola qu’il allume en préparant son thé selon un rituel immuable, et de ma chambre, au-dessus de la cuisine, j’entends le grésillement des voix suivi du sifflement de l’eau sur le feu, juste avant qu’il ne vienne me réveiller, portant sur lui la senteur douce de l’Earl Grey —, ce sont les t-shirts aux slogans gentiment provocateurs imaginés par Paul Morley pour promouvoir Frankie Goes to Hollywood dont la chanson Relax est interdite de BBC, les épisodes de Doctor Who que l’on regarde le soir à la télévision. Je reviendrais de Manchester avec sous le bras mes premiers disques vinyles, et dans la tête le souvenir enchanteur des bandes dessinées lues allongé sur le sol d’une chambre d’adolescent, V for Vendetta et Marvelman, Judge Dredd, Zenith, Harlem Heroes, Robo-Hunter et Rogue Trooper.

Un mois à Manchester, dans une famille, deux garçons de mon âge ou à peu près, mais chacun garde ses distances. La journée se passe au collège, et le soir, à la maison, le repas est austère. Une fois, juste après être allé me coucher, je me relève pour boire et quand j’arrive dans la salle à manger, ils sont tous de nouveau à table, et c’est un festin qui est dressé pour eux. La mère esquisse un sourire gêné qu’elle cache comme elle peut derrière son verre de whisky déjà vide. Moi je fais comme de rien et remonte me coucher. Ma sœur est logée chez leurs cousins, elle ne s’entend pas non plus avec Zoé, sa correspondante, mais son frère Tim qui vit à Londres descend pour un weekend, et ça rattrape les trois semaines un peu mornes qui viennent de passer. Le dimanche les deux familles se retrouvent. Les visages fermés s’illuminent, les cousins se parlent, les parents boivent toujours, mais ils n’ont plus l’alcool triste. L’après-midi, tous ensemble nous regardons Alien en vidéo, les volets tirés. Après, nous jouons au foot dans un parc. Quelqu’un a allumé un poste de radio, on entend la chanson Wake me up before you gogo de Wham ! « Un jour, moi aussi je serais numéro un ! » crie Tim. Le soir, il me fait écouter ses chansons.

Je n’aurais jamais la moindre nouvelle des deux frangins, Tim lui viendra quelques années plus tard me voir à Paris. Je saurais alors les blessures secrètes, les drames cachés qui se jouaient cet été-là derrière les sourires crispés. Paris, les années d’insouciance, les soirées folles, les balades la nuit dans la ville à attendre le premier métro, les rêves, la musique et les mots. Tim habite quelques mois chez mes parents, le temps s’écoule et les projets filent, mais le temps est un ruban de Möbius que l’on parcourt sans fin, de plus en plus vite, jusqu’à ce qu’il casse soudain et nous projette sans prévenir dans l’âge adulte. On se retrouve face contre terre, hagards, pas tout à fait dégrisés, et il faut se relever et avancer dans un monde devenu hostile. 30 ans ont passé, les rêves sont enfuis, mais il reste les mots, et il reste la musique ; il nous reste l’amitié.

À la fin du mois de juillet 1984, c’est le retour en voiture jusqu’à Southampton avec ma mère venue nous chercher, c’est la campagne anglaise, les champs, l’herbe verte et les moutons qui ruminent en troupeau, les petites routes où l’on est toujours surpris de croiser une voiture qui vient à contresens, avant de réaliser que non, c’est nous qui roulons du mauvais côté. La chambre d’hôtes, en chemin, une maison basse en bord de route, un arbre, le portail en bois, le petit déjeuner du matin avec la maitresse de maison, la route encore, et une photo devant le Bargate de Southampton, la photo posée devant moi sur mon bureau aujourd’hui, à 30 ans de distance, seule trace tangible qui me reste de ce voyage. Je ne crois pas que nous ayons fait d’autres étapes : il y a moins de 400 kilomètres entre Manchester et Southampton, et presque toujours en ligne droite. Northampton, sans doute, nous aurions pu y passer, mais je doute que nous ayons fait le détour. Il n’y a rien à voir à Northampton, sinon un magicien qui alors commençait tout juste son apprentissage, un homme dont j’ignorais encore jusqu’au nom, mais qui venait de me jeter un sort sans que j’en sois conscient. Alan Moore, grand type à la chevelure rousse et à la barbe longue, est à la fois Merlin, Gandalf et Dumbledore, sorte d’Aleister Crowley affable et velu. Il a grandi dans les années 60 dans le Boroughs, un quartier défavorisé de Northampton, dépourvu d’infrastructures et avec un fort taux d’illettrisme. Il ne s’en soucie guère, il aime les gens, et il aime lire. Il lit si bien qu’il est premier de sa classe au primaire, et ses résultats lui valent d’aller faire ses études secondaires à la Northampton Grammar School, d’habitude réservée aux enfants issus de la classe moyenne. Le choc est violent, et il refuse bientôt de s’intégrer au système. Plus tard, il sera exclu pour avoir dealé du LSD ; il croyait bien faire. Peu lui importe, il a commencé d’écrire, publie son propre fanzine, et vit d’expédients. Lorsque sa femme tombe enceinte, il sait qu’il doit faire un choix, se ranger définitivement ou se lancer coûte que coûte. Il s’essaie à l’écriture de scénarios, publie ses premières bandes dessinées dans 2000AD, avant d’être repéré par les éditeurs américains qui lui offrent de travailler sur les héros de son enfance. Alan Moore est un alchimiste qui puise dans la matière la plus vile pour la transformer en or, il prend au pied de la lettre la notion de « sense of wonder » associée à la science-fiction des années 50 et la transpose aux comic books : il y avait un sens caché dans ces illustrés bon marché, et il en est le révélateur. C’est son œuvre au noir, sa danse des ombres, la carte s’anime et devient territoire ; dans From Hell, il place dans la bouche d’un personnage une prophétie autoréalisatrice : « Le seul endroit où les dieux existent incontestablement est dans l’esprit humain ». Il parle désormais la langue des oiseaux. Il a 40 ans en 1993, il s’avance et il dit : je suis un magicien, et bien sûr il l’est aussitôt. Le pouvoir des mots est sans égal.

« I believe that magic is art, and that art, whether that be music, writing, sculpture, or any other form, is literally magic. Art is, like magic, the science of manipulating symbols, words or images, to achieve changes in consciousness … Indeed to cast a spell is simply to spell, to manipulate words, to change people’s consciousness, and this is why I believe that an artist or writer is the closest thing in the contemporary world to a shaman. »(3)

En 1993, j’ai 26 ans et je ne sais pas bien où j’en suis. Mais je lis Alan Moore et voilà que ça s’éclaire. Alors je m’avance et tout doucement je dis : je suis un écrivain, et je commence d’écrire.

Le pouvoir des mots est sans égal.


Le texte ci-dessus est extrait du livre L’appel de Londres, paru aux éditions publie.net. Vous pouvez le commander ici.
Pour un exemplaire dédicacé, c’est là.

Notes :
(1): Gilles Ivain – Formulaire pour un urbanisme nouveau (1954)
(2): François Bon — Bob Dylan, une biographie (Albin Michel – 2007)
(3): « Je crois que la magie est art, et que l’art, que ce soit la musique, l’écriture, la sculpture, ou toute autre forme d’art, est littéralement de la magie. L’art est, comme la magie, la science de la manipulation des symboles, mots ou images, destinée à provoquer un changement de conscience… De fait, jeter un sort c’est simplement épeler les mots, les réarranger de manière à changer la conscience des gens, et c’est pourquoi je crois qu’un artiste ou un auteur est, dans notre monde contemporain, ce que nous avons de plus proche du chaman. » — Alan Moore, 2008 (Propos tirés du documentaire The Mindscape of Alan Moore — Shadowsnake Films).

Un de ces jours : Pink Floyd, une fiction — de Benoît Vincent

Parfois, un évènement vient bouleverser le quotidien, qui agit comme un révélateur. Un accident de la route, évité de justesse en 2013, amène Benoît Vincent à s’interroger sur une chanson de Pink Floyd, Mudmen, un instrumental de 1972 qui l’obsède depuis avant l’accident et résonne ensuite de plus en plus fort. Mudmen, « Hommes de boue » (comme pour Local Héros : Dire Straits, une fiction, son précédent livre et premier volet d’une série de fictions sur le rock, qui est réédité pour l’occasion, l’auteur a choisi de traduire les titres des albums et chansons) : dans cette glaise, qui attend d’être pétrie pour en faire sortir la pierre angulaire de tout l’édifice esthétique du groupe, c’est aussi toute l’histoire de Pink Floyd qui semble être contenue à l’état latent, de l’ascension à la chute.

Pour tenter de comprendre Pink Floyd, il faut se replonger dans l’époque. Retourner à Londres, un Londres d’avant la « évolution culturelle des swinging sixties. Là où quatre garçons se mettent ensemble pour faire de la musique. Il faut oublier les clichés construits a posteriori. Casser les images toutes faites qui lui collent à la peau, qui voudraient à toute force rattacher Pink Floyd au mouvement hippie. C’est ailleurs, peut-être dans leur parcours universitaire qu’il faut chercher ce qui fera leur spécificité. L’architecture, étudiée à la London Polytechnic, comme source des constructions sonores et scéniques à venir. Et aussi l’esprit « o British des quatre, empreint d’ironie et de second degré. Le groupe qu’ils forment n’est pas particulièrement sensible à l’air du temps. Il trace son sillon dans un monde en plein bouleversement, emmené par Syd Barrett, figure lunaire décisive. Celui dont le départ forcé, le cerveau définitivement cramé par les drogues, plutôt que de détruire le groupe, l’obligera à se réinventer.

La découverte de cette musique, mêlée à la découverte du monde, jusqu’à quel point contribue-t-elle aussi à nous construire. Comment reçoit-on Pink Floyd quand on le découvre au mitan des années 80, à l’heure des premières expériences sexuelles, des premières cigarettes. Peut-être parce qu’elle accompagne un bouleversement intime, cette musique est aussi un ébranlement pour celui qui alors la reçoit : une expérience inouïe… la musique comme un océan vierge (…) Le sentiment de transgression, caressée par la contre-culture, pulsait à fond dans nos corps et nos veines avec la découverte vers 13-15 ans, du rock’n’roll. Mais nous avions quinze ans de retard, c’étaient les années 80. Qu’importe : l’âge d’or du rock, ce ne sont pas les années 50, 60 ou 70 (ni même les années 80), non, l’âge d’or du rock’n’roll, c’est quinze ans, quand la conjonction de plusieurs facteurs permet la transmutation alchimique quand le rock est vécu comme une initiation, et qu’il a l’adolescence comme adresse.

Et c’est là qu’in fine, réside l’échec de Pink Floyd : avoir voulu porter le rock vers un contradictoire âge adulte. Mais, quand il excelle, le groupe compose génialement avec le réel : en déviant légèrement les paroles, en tordant légèrement les choses. Et c’est précisément ça que fait Benoît Vincent : en tordant légèrement les choses, avec le soutien dérivant de la fiction, il change notre perspective et nous oblige à regarder (et réécouter) autrement une histoire qu’on tenait pour acquise.

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Extrait

Les obsessions, on ne sait pas d’où elles viennent, comment elles s’installent, et à mon avis, il n’est pas utile de chercher à comprendre : elles sont là pour de bon. La musique, en un certain sens, est l’une des formes civiles qu’a trouvée l’homme pour domestiquer ses obsessions. Un thème lancinant qui revient : un accord de piano plaqué, une caisse claire dont la sécheresse est renversante, quelques glissandos de guitare. Rien ne laisse supposer la soupe d’orgue Hammond qui arrive, les roulements des peaux et le crissement des cymbales, enfin les cris d’orfraie de la guitare : il y a bien deux moments dans la chanson, pivotant autour d’un bref silence qui est un soupir dans la vie. Une déglutition. Rarement un morceau a pu montrer la cohésion du groupe : non seulement les instruments et leurs voix se fondent en une couleur inédite, mais l’ambiance sonore, dévolue au mixage et au matriçage, leur rend une imparable justice.

C’est une histoire collective, peut-être, qui se joue.

Cet air, dans le film, coïncide avec une scène où l’héroïque Bulle Ogier fait la rencontre des « hommes de boue », des indigènes de la tribu des Mapugas à la peau grise de la boue dont ils se griment et portant de magnifiques masques effrayants. Elle se retrouve ici seule femme au centre d’un groupe d’hommes, et un étrange ballet a alors lieu.

Paradoxalement, c’est-à-dire sans doute inconsciemment de la part de tous les protagonistes, du réalisateur aux acteurs, des musiciens aux producteurs, cette scène portée par ce morceau représente sans doute toute l’ironie tragique, toute la puissance symbolique, et toute l’indécente ingénuité de la contre-culture, dont les uns comme les autres se sont révélés des lecteurs critiques quand on leur prêtait des allures de chantres.

Car nul n’est dupe dans l’histoire, à part peut-être Gaëtan-Jean-Pierre Kalfon qui aura toujours cru, sans doute un peu trop, au sens de l’histoire (ce qui ne retire rien à son jeu exceptionnel, au contraire même), et bien sûr Viviane-Bulle Ogier, dont c’est précisément le rôle pathétique dans le film.

Mais Schroeder comme Pink Floyd a trop fréquenté les mouvements hippies et psychédéliques pour ne pas prendre les vessies pour des lanternes.

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UN DE CES JOURS : PINK FLOYD, UNE FICTION

136 pages
ISBN papier 978-2-37177-562-6
ISBN numérique 978-2-37177-200-7
14€ / 5,99€

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Mezcal y cigarrillo

 


Tony et Sue veulent savoir où j’ai appris à parler leur langue, et comme souvent les Anglais, tous deux affichent une mine contrite quand je leur parle de mon année aux États-Unis, comme si je venais de révéler avoir souffert d’une grave maladie, dont j’étais désormais guéri. Sue s’étonne que je sois si souvent venu à Londres et me demande, curieuse, ce qui m’attire ici, et je suis bien en peine de lui répondre.
C’est une chose ancienne qu’accompagne un sentiment joyeux teinté de nostalgie, comme le souvenir d’un bonheur révolu, un soleil qui perce dans un ciel obscurci de nuages sombres ; c’est un soulagement et un poids. C’est une chose qui remonte à la prime enfance, à un temps du début des temps, une chose dont l’origine est dans ma préhistoire, qui remonte au temps de mon père qui à 16 ans avec son père entend depuis Le Caire l’appel de Londres en juin 40 et s’engage aux côtés des Anglais. C’est, bien plus tard, mon père encore qui m’emmène aux Marches du Val de Marne dont il est l’un des organisateurs, une compétition sportive où se retrouvent chaque année des militaires de tous pays. Ce sont les soldats britanniques qui m’embarquent avec eux, j’ai peut-être 8 ans, et c’est sur leurs épaules que j’accomplis fièrement les derniers kilomètres de l’épreuve. C’est, dans les mêmes années, à la Maison de la radio, à une vente de charité au profit de la France Libre, le stand anglais devant lequel je reste comme interdit, fasciné par les objets proposés, mélange improbable de kitch et d’élégance, vidant mes poches pour m’offrir un petit carnet rouge et or, que je garderai longtemps passé le temps de l’enfance. Ce sont les livres, l’apprentissage de la lecture et ce souvenir ébloui que je porte encore du premier texte, à six ans, lu seul de bout en bout, un texte anodin et peut-être sans qualité, sinon celle merveilleuse d’avoir allumé une flamme qui plus jamais ne s’éteindra. Le livre raconte les aventures d’un petit pantin de bois au costume coloré et à la voiture jaune, et après Oui-Oui, ce sera le clan des sept, le club des cinq et bientôt les aventures de Benett et de son ami Mortimer au sein d’un pensionnat anglais, toutes des séries des bibliothèques rose et verte, signées Enid Blyton ou Anthony Buckeridge. Ce sont les disques des Beatles, enfin, oubliés par mes frères depuis longtemps partis, que j’écoute en silence pour me rapprocher d’eux, les pochettes scrutées des heures durant, recherchant dans ces images une innocence perdue, reconstruisant par bribes la mémoire d’un temps heureux, un temps qui précède mes dix ans, l’ébranlement intime qui viendra tout détruire ; un temps d’avant le divorce de mes parents.

(Un extrait de L’appel de Londres, éd. publie.net)


Photo : Londres, Borough market, janvier 2018