There goes my everything

J’ai parlé cette nuit avec Elvis Presley. Je lui ai dit : Elvis, tu as dû voir passer du monde, ces derniers temps. Tes chansons nous ont été données pour combler un besoin d’amour. Seulement, personne ne s’intéresse vraiment à la musique. J’affirme, moi, qu’il y a une plus grande vie que celle qu’on nous promet. Nous sommes des agneaux déconcertés par le spectacle télévisé. Entendez comme ça chuchote de toute part. Si vous voulez savoir, je crois qu’on a perdu la foi. La machine à penser est cassée, le trône est vide, les instructions s’affichent désormais dans une langue qui nous est étrangère.
Mais je me lève encore chaque nuit en rêve pour bâtir une nouvelle église. Je vole s’il le faut, je fais couler le sang, ma parole déchire le voile qui recouvre le monde. Les plafonds des cathédrales s’effondrent et sous le ciel étoilé je renverse les autels pour y mettre le feu.

Mais quand l’aube se dessine, des bras envoyés par vous me maitrisent et je suis condamné aux flammes : le juge punit généralement le mauvais type, celui qui a les yeux des fous. La foule réjouie se réunit pour le sublime divertissement, mais je n’ai pas peur de la mort et c’est là mon secret. Je n’ai demandé qu’une chose, c’est d’habiter tous les jours de ma vie. Je n’ai pas fait grand-chose d’autre que me tromper souvent, mais je me suis levé en rêve et dans la nuit la lune était d’or et d’argent. Tant pis, je sais que tout finira mal, mais je continue de croire en mon étoile et je ne suis plus seul. Je marche avec mes morts et nous sommes les disciples des songes inachevés portés par un élan magique. J’ai toujours agi de mon mieux et si ce soir un homme est décédé par hasard, renversé par le clair de lune, c’est la petite affaire de Dieu ; moi, je n’y suis pour rien.

Allez, j’ai déjà écrit ce texte un bon million de fois, vous n’étiez pas obligé de me lire. Vous pouvez retourner vous coucher.

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Night clubbing

Je me suis levé pour danser, et on a commencé à boire. Après un certain temps, mon ami déclara : il ne te revient pas d’épuiser les possibles. Cette parole, tu l’as entendue de ma bouche, j’ai fait, et il a ricané. Porté par la musique, il s’envola sur la piste au milieu des danseurs ; une nuée vint le soustraire à mes yeux. Et comme je fixais le plafond étoilé par la boule à facettes, voici que devant moi se tenaient deux hommes vêtus de cuir qui m’intimèrent l’ordre de sortir et d’attendre dehors. Je résistai et, leur indiquant l’endroit où avait disparu mon ami, j’ai dit : vous ne comprenez pas, il est parti, mais il va resurgir. L’un d’eux appuya sa main sur mon bras, et c’était comme une promesse feutrée. Enfin, mon ami retomba la tête la première sur la piste de danse, son ventre éclata, et ses entrailles se répandirent. On a trop bu, je crois, je lui ai dit en l’aidant à se relever, et il m’a dit : tu es mon frère, tu sais, même si on sait bien tous les deux que je n’existe pas. Il fallait ce soir que ton écriture s’accomplisse pour vaincre nos vies de misères, nos salaires d’injustice. Notre terre promise est peut-être un désert, mais c’est un domaine enchanté où personne d’autre que nous n’habitera jamais. C’est cela qui est dit dans les livres que tu n’as pas écrits.
Puis, comme il les voyait s’avancer, il s’adressa aux videurs : vous qui connaissez tous les cœurs, désignez lequel vous avez choisi !
Les types nous firent prendre la porte. Nous demeurâmes devant, un moment hébétés. Quand arriva le jour, un bruit survint du ciel tel un violent coup de vent ; nous étions assis sur le trottoir à dégueuler encore, des voix bruissaient derrière le silence apparent, comme un incendie sous un filet d’eau froide.
Dans mon premier livre, j’ai dit, c’est étrange, j’ai parlé de tout ça. D’autres ont pris ta charge, il m’a répondu sans sourire. Il y a des personnes qui t’ont accompagné depuis le commencement de la nuit qui paie à présent tes pêchés. Allez, viens, ne trainons pas, partons. Il te reste à écrire des livres de merveilles dans une langue qu’on dira de feu.
Mais comme les derniers fêtards sortaient du club, il éleva la voix : vous tous, sachez ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Non, ces gens-là ne sont pas ivres comme vous le supposez. Nous sommes vos prophètes maudits qui changeront la lune en sang, le soleil en ténèbres ; un seul de nos songes contient plus que toutes vos existences réunies.
Qu’est-ce que cela signifie ? fit l’un, qui avait l’air mauvais. Ils se rassemblèrent en foule autour de nous. Certains montraient déjà les poings. D’autres disaient : laissez, voyez comme ils sont pleins de vin !
L’écriture, dis-je, est une mijaurée dans un boudoir. La vie se mesure dans la rue.
Je me suis levé pour me battre, mais je ne tenais pas debout. Quelqu’un a ri, et les hommes sont partis en haussant les épaules. Seulement, après, une fille s’est retournée et c’est pourquoi mon cœur est aujourd’hui en fête, et ma langue exulte de joie. Cette fille était une promesse, elle est mon espérance. Je suis revenu de mon séjour des morts. J’ai laissé mon ami. J’appartiens à une génération tortueuse, comme arrivée trop tard, mais tant pis : je me suis remis à écrire.

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L’homme au mojo triste (pour Jim Morrison)

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La vie réelle s’étire en longs après-midis passés à ne rien faire. Je vais de motel en motel, l’ennui est mon royaume et l’avenir a comme un air mutant.
À minuit, à l’heure où dansent les morts avec des filles nues dans la boue, je sers aux hommes-chiens leurs repas de sang frais. Ma tristesse se dissipe dans la nuit, mais elle m’entraine si loin que je ne suis pas sûr de retrouver ma route. Je vois bien la lumière en haut de la tour du guet, mais c’est celle de l’écran vide d’un poste de télé. La folie imprévue, une maladie étrange, a congédié mon âme ; elle me conduit dans un fracas d’enfer et m’abandonne au carrefour d’un chemin et moi je fais un vœu au corbeau qui s’en vient creuser ma tête bleue, couchée sur le côté, cheveux au vent, sur le bord du sentier.


Il y a 45 ans, le 3 juillet 1971, James Douglas Morrison mourrait à Paris.
Il est enterré au cimetière du Père Lachaise. La photo a été prise en novembre 2014.

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La dévorante manière

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Je creuse ma douleur, mon soleil noir, ma dévorante manière. À minuit, les ombres de la forêt portent haut ma chanson. La lune est mon désespoir et mon unique lumière, mon ambition blessée d’étoile vive. Je laboure l’abattement des jours faux, je crie dans le vide dans l’obstination des mots à ne plus vouloir se taire. Mais les chiens n’aboient que pour combler l’abime.
Et je sais qu’à la fin il n’y a rien, on finit toujours seul.


Photo : Coucher de soleil près du Pic Saint Loup, janvier 2016

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Le corps maigre ruine d’étoffe

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Paris en 1984 nous nous trainions par terre sans trop savoir pourquoi, la peau pâle, le corps maigre ruine d’étoffe, ignorant que nous étions vivants quand nos princesses mouraient l’une après l’autre. L’habitude ténue des jours laids portait la découverte sans importance, nous n’aimions plus que l’apport singulier des calmants vagues dans nos veines coincées sous nos doigts de poètes. Nous n’avions plus d’amour, mais le désespoir en bouquet.

Nous allions dans les rues dans l’ennui des quartiers chauds confronter n’importe quelle attirance aux rêves des soirs d’octobre, où la littérature brûlait comme de l’acide. Nous marchions dans l’erreur avec rien dans la tête qui retient l’attention, et les coups nous arrivaient au cœur.

Les rues depuis ont changé d’éclairage, on s’y perd un peu plus tard. Nos fantômes sont partis. L’impression également que nos idées s’y brisent.


à la mémoire de Daniel Darc, et de quelques autres perdants magnifiques

Photo : dans Paris, juillet 2014

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La route de nuit

Demande à ceux qui ont enfoui leurs réticences sous le trottoir : nos rêves nous conduisent en enfer, nous glorifions la nuit tant on a mal au jour. Les cauchemars s’adressent à l’âme de ceux qui inventent la route, seuls, submergés de désirs déglingués qu’on retrouve au matin, hésitants.
L’humanité se perd, moi je chante le changement allongé dans ma nuit mentale, nos bouches enlacées de tendresse dans la solitude de nos yeux perdus dans le vague. La route danse parfois, la route secrète où s’avance le verbe, garce résolue qui toujours, toujours ira plus loin que nous. On est seul sur la route, baigné dans la lueur des phares qui font coucher la vie. Qu’importe la démence, nous sommes des enfants fous couronnés de détresse, la folie au fond des yeux c’est le génie de Dieu, notre abstraction commune.
Et dire que dehors, c’est déjà la fin du monde.


La musique dans l’autoradio : Anouar Brahem – Impossible Day (album Souvenance) http://www.anouarbrahem.com/fr/

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Rêve de Providence


Musique Lilac Flame Son / Texte Philippe Castelneau

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