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mon grand projet, toujours en cours d’écriture

  • DUBHGHALL MURPHY, CAPTAIN NEW YORK — (No direction home)

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    Dubhghall a les cheveux longs, qu’il porte la plupart du temps lâchés ; la plupart du temps, il sourit : c’est un sourire franc qui le rend sympathique.
    Dubhghall a une formule, une phrase culte, qu’il répète comme un mantra : Tu es qui tu fais croire aux autres que tu es. Il dit que la citation est d’un célèbre auteur New-Yorkais, seulement elle est de lui : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Dubhghall est né dans le Queens, à New York City, état de New York, États-Unis en juillet 1964. Ainsi, Dubhghall est un vrai New Yorkais. À ces amis, il dit qu’il a renoncé aux croyances religieuses après le 11 septembre 2001. Il dit que c’est pareil pour la politique.

    Dubhghall, né dans le Queens en juillet 1964, en vrai New Yorkais est fier de ses racines européennes. Il dit qu’un jour il a fait un pèlerinage sur les terres de ses ancêtres, en Irlande, et qu’il a pu remonter son arbre généalogique sur mille ans. Dubhghall dit aussi qu’il possède un don rare, celui du bavardage mystique, qu’il revendique comme un droit imprescriptible. Il dit qu’il est issu d’une longue lignée de conteurs irlandais, qu’il a ressuscité l’art céleste du fabuliste, qui inspire et stimule ceux qui l’écoutent.

    Il dit qu’il a été boxeur, lutteur et acteur professionnel, qu’il a joué le rôle d’un personnage récurrent dans une série télévisée quotidienne. Il ne dit pas le nom de la série ni sur quelle chaine elle était diffusée.
    Il dit qu’il a été commis dans un cabinet juridique, chasseur de primes, garde du corps et capitaine de remorqueur. Josh Randall ou Boba Fett, Bartleby et capitaine Achab tout à la fois : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Les murs de son appartement sont recouverts de livres. Il dit qu’il les a tous lus. Il dit aussi que la chose qu’il aime le mieux faire, c’est de raconter des histoires.

    À 18 ans, il rêve d’aventure, de voyage au long cours. Il veut être écrivain ; Conrad en 1874, Kerouac en 1942 : Dubhghall entend l’appel de la mer. Il s’engage dans la marine pour quatre ans, en 1982. Il servira à bord du USS Manitowoc et du USS Bainbridge. En septembre 1982, le USS Manitowoc est le bateau qui conduit les troupes américaines au Liban, dans le cadre de la Force multinationale de sécurité à Beyrouth. Il dit qu’il échappe à un attentat suicide. Sans doute était-il resté à bord. Qu’importe : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Après la mer, les airs : de 1989 à 1992, il travaille comme agent d’escale pour la Pan American World Airways. Les avions, il se contente de les voir partir : il est aux guichets d’accueil des passagers, au Worldport, le terminal 3 de l’aéroport international JFK de New York. Comme pour tous les métiers d’accueil du public, l’agent d’escale doit avoir un bon équilibre nerveux pour faire face à des situations parfois stressantes, dit la définition de poste. Sans doute aussi qu’un don pour raconter des histoires n’est pas superflu.
    Après la PanAm, de 1993 à 1995, il s’engage à nouveau dans la Navy et rejoint les Forces Speciales. Il n’en dit guère plus.
    Ensuite, dit-il, il étudie le jeu d’acteur à l’Université de Columbia, participe à des ateliers d’écriture à la New York University.
    En 1996, il décroche un boulot comme homme de pont sur ces bateaux qui proposent des visites touristiques de New York. Trois semaines qu’il est là, et le guide se fait porter pâle. Dubhghall quitte son poste, s’empare du micro et assure la visite. Il vient de décrocher un nouveau job : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Le jeudi 15 janvier 2009, à 15 h 31, un Airbus A320 de la US Airways se pose en catastrophe sur les eaux glacées de l’Hudson. Grâce au sang froid du pilote, les 150 passagers et 5 membres d’équipage seront sains et saufs.
    Dubhghall dit que son navire fut le premier sur place à porter secours à l’Airbus, et quand il raconte ça, pour tous, il est à la proue du navire, dirigeant les manœuvres, le premier à tendre la main aux rescapés ; pour tous, il est celui qui, s’il y avait une photo, tiendrait serré dans ses bras un enfant en pleurs, emmitouflé dans une couverture de survie. Pour tous, il est un héros, il est Captain New York : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    En son for intérieur, Dubhghall brille de mille feux. Il est un phénix, une étoile qui nous éclaire et nous montre la voie. En son for intérieur, il est un soleil qui nous illumine tous.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

    Photo : New York, août 2012
    Licence Creative Commons
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  • LOST IN TRANSLATION — (No direction home)

    Topeka

    Le temps du trajet, pas que je compris grand-chose, mais je posais des jalons, définissais un territoire. Un lieu clôt, quatre personnes fixées dans l’espace, siège conducteur, siège passager, banquette arrière. Sourires échangés, des mots vagues accompagnés de gestes désordonnés, un ou deux éclats de rire… L’impression, quand même, qu’on va y arriver. C’était fragile, mais une complicité commençait de s’ébaucher. La voiture s’engagea dans l’allée devant la maison : now Philippe, this is your new home ! Bob, je comprenais à peu près ce qu’il disait. Angela et sa mère m’avaient déjà perdu. Le petit porche, la porte avec la moustiquaire, et nous voilà dedans. Bob disparaît (be right back !), Angela et sa mère m’entrainent à l’étage. J’essaie tant bien que mal de noter mentalement où sont les toilettes, la salle de bain, ma chambre. On redescend et la maison est tout à coup envahie de gens qui tous veulent me toucher. L’on me serre dans ses bras — give me a hug! — ou l’on me tend une main molle, selon qu’on m’a par avance adopté ou que l’on me regarde comme une bête curieuse. Nous sommes dans la cuisine, il y a derrière moi l’ouverture qui conduit à la salle à manger, mais je ne le sais pas encore, et tous sont venus pour moi, je ne peux plus reculer, ni m’enfuir. On m’adresse quelques mots en français, alors je réponds d’abord en français, lentement. Vous avez fait un bon voyage? On me demande. Oui, merci. Grand sourire, satisfaction réciproque de s’être compris. Une jeune fille rousse s’avance, elle me tend une assiette sur laquelle sont disposés des cookies encore chauds. Je les ai faits pour toi, elle dit. Je fais oh! parce que je ne comprends rien, mais je vois bien à son sourire que les biscuits sont pour moi. Je la remercie comme je peux, elle me dit quelque chose encore, sa mère — je devine que c’est sa mère qui se tient derrière elle, la même bouche aux lèvres épaisses, les mêmes dents — lui souffle quelque chose à l’oreille, elle la pousse un peu et la fille me tend l’assiette. Elle veut que je goûte aux cookies. Je n’ai pas faim, mais j’obtempère. C’est bon. Je dis : c’est bon. Je tente en anglais, ils rient, je ne m’en sors pas trop mal. Il y a d’autres cookies, d’autres personnes avec d’autres gâteaux, je ne vais pas pouvoir goûter à tout. Je n’ai pas faim, je suis fatigué, je ne sais dire ni l’un ni l’autre. Impossible de retrouver les mots, je suis complètement perdu, soudain presque terrifié. La fille rousse aux lèvres épaisses ne me lâche pas. Elle me prend par le bras, m’entraine avec elle d’une pièce à l’autre : ne t’inquiète pas Philippe, avec Angela on va s’occuper de toi, on va te présenter nos amis, tiens, voici le salon — Montre-lui le sous-sol! — Ah oui, là c’est le sous-sol, on se retrouve souvent ici pour regarder des films en mangeant du pop corn… Tu aimes le pop corn? (Quelqu’un lui a montré sa chambre? Il est peut-être fatigué, non?) Quels sont tes films préférés? Tu connais Rob Lowe? — Hey, Shannon, tu crois vraiment qu’ils connaissent Rob Lowe en France? — (N’hésite pas à te servir dans le frigo, hein? Fais comme chez toi… Ici, c’est chez toi, maintenant, d’accord?) — J’adore Rob Lowe, il est tellement mignon! — Tu as vu Sixteen Candles for Sam ? Molly Ringwald ? Non? L’actrice qui joue dedans? Elle est rousse, comme moi? Ça ne te dit rien? (Shannon, je crois qu’il ne comprend rien à ce que tu lui dis!) Pff! Ne les écoute pas! Tu comprends ce que je dis, hein? Oui? Hey, Angela, il dit qu’il comprend! Tu as vu The Breafast Club ? Non plus? Angela! Angela! Il n’a pas vu The Breakfast Club! — Eh! Quelqu’un a vu Retour vers le futur? Mais si, ça vient de sortir… Avec Michael J. Fox! C’est un s.u. p. e. r. film! Il faut qu’on emmène Philippe le voir, il va adorer! Tu vas adorer Philippe… Tu vas au cinéma, en France? — (Il sait où sont les toilettes? Quelqu’un lui a montré où étaient les toilettes?) Voici Steven, voici Natasha… Angela ton correspondant est trop mignon — so cute! — Et moi je la suis, je ne comprends pas un mot de ce qu’elle dit, je ne vois que ses lèvres épaisses qui bougent, je ne vois que ses dents.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

    Photo : Google Street View

  • L’IMPOSSIBLE RETOUR — (No direction home)

    … Et puis, le retour ; l’impossible retour.
    Les portes du bus s’ouvrirent enfin, je sortis sur le trottoir, et mon père qui m’attendait ne me reconnut pas.
    J’étais revenu chez moi. Pourtant, chez moi, désormais, me semblait être ailleurs. On prit mon sac et l’on me prit par l’épaule. On me tirait par le bras, on me palpait : on s’assurait que j’étais bien là. La main qui me serrait, c’était de l’amour, mais c’était aussi une prison.

    La ville, les rues paraissaient étroites. Mes parents me semblaient vieux. Ils me posaient des questions auxquelles je ne savais pas répondre, et quand je leur parlais, ils ne comprenaient pas. Mes parents étaient sourds.

    L’impossible retour… Il fallait faire cependant bonne figure. Il fallait ne pas paraître ingrat. Les amis, la famille, le défilé incessant des premiers jours, et pour chacun un mot, un sourire. Il fallait réapprendre les liens, se remémorer les non-dits, convoquer d’anciens souvenirs déjà presque oubliés. Il fallait ne pas se tromper, ne pas décevoir ; les fils étaient ténus, mais il fallait s’y raccrocher.

    Il fallait faire illusion. Sans jamais se mentir, sans se perdre, jouer le jeu, faire au moins semblant d’être là avec eux. Les autres me scrutaient, les autres semblaient ne pas être dupes. Il me fallait trouver les mots, réapprendre la langue. Il fallait être attentif, conciliant. Il fallait se montrer humble.
    Les autres perdaient patience, ils ne comprenaient pas. On ne s’expliquait pas mon envie de si tôt repartir.
    L’impossible retour… Mon cœur pesait lourd, je portais les stigmates d’un amour lointain, un premier amour que je dépliais en moi comme on déplie une carte pour y tracer des routes, les chemins d’un ailleurs fantasmé. Mais déjà la carte, sous le poids de ma plume, se déchirait par endroits.

    Les autres ne comprenaient pas. Les autres croyaient savoir, leur cœur était sec. Il aurait fallu ne jamais partir pour grandir avec eux. Le bleu du ciel trop pâle, la lumière, les odeurs me pesaient. La torpeur envahissait tout. Et l’on me retenait encore. On voulait me garder ici, me garder pour soi. Les fils que j’avais tirés s’emmêlaient, m’enserraient, ils me maintenaient prisonnier.
    Dans le ciel, je voyais les avions passer, de plus en plus haut ; ils partaient de plus en plus loin et je n’avais d’autre choix pour l’instant que de rester ici.

    Ici, le soir et jusque tard dans la nuit, je m’asseyais dans la chambre, dans le fauteuil près du lit. La pièce était grande et je redoutais maintenant de m’y perdre. Les murs aux teintes pastel, c’était moi qui les avais peints autrefois, mais je ne m’y retrouvais plus. Le lit, un matelas posé à même le sol, la stéréo posée à côté, de façon à pouvoir l’éteindre sans avoir à me relever, c’était moi qui l’avais ainsi installée.
    Sous mes doigts, les touches n’étaient pourtant plus les mêmes. Le souffle des enceintes ne m’était plus rien de connu et le bruit du lecteur de cassettes arrivant en fin de bande me faisait à chaque fois sursauter.
    Au-dessus du lit, éclairés par le vasistas qui faisait dans la nuit danser sur les murs des ombres blafardes, les posters aux couleurs passées, fixés par des punaises rouillées, représentaient des groupes qui pour moi ne représentaient plus rien.
    Restait le chien, couché à mes pieds. Dans le noir, quand mes larmes coulèrent, le chien poussa un soupir. Le chien savait. Le chien, je l’avais reconnu.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte, comme le précédent, a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

  • LA DERNIERE PHOTO — (No direction home)

    La voiture, une Blackhawk III de 1973, noire, intérieur rouge en cuir, est à l’arrêt, au point mort, devant le 3746 Elvis Presley Boulevard. Sur le trottoir de droite, il y a un policier en uniforme, et deux femmes qui s’avancent. Le policier porte une chemisette parce qu’on est en été. L’une des deux femmes, chemisier et foulard rose, un large chapeau sur la tête, se penche pour mieux voir les occupants du véhicule. Ils sont quatre à l’intérieur, une femme et trois hommes — la femme est assise à l’avant sur le siège passager —, mais de là où nous sommes, de l’autre côté du véhicule, en face de la femme en rose, seul le chauffeur est visible.. La femme en rose porte des lunettes de soleil, comme l’homme qui conduit la voiture. Or, c’est la nuit. Vous auriez l’heure ? a demandé Nancy à une dame qui se tenait près d’elle. il est minuit passé de vingt-huit minutes, elle a répondu. La réponse peut paraître étonnamment précise, mais voilà, nous sommes en 1977, c’est le temps des premières montres à quartz à affichage digital.
    De la main droite, le chauffeur tient son volant. Il a levé la main gauche, comme pour faire un signe à quelqu’un, mais c’est un signe étrange, sa main est ouverte et ses doigts écartés. Il sourit, on peut dire qu’il sourit, et il doit sourire à la personne à qui il adresse un signe, pourtant son regard semble déjà tourné ailleurs. Il porte une chemise à jabots bleue, et par-dessus un blouson noir à rayures blanches. Tout près de sa vitre, il y a une femme qui porte une enfant dans ses bras. Elle a les cheveux bruns, longs, tirés en arrière. La petite fille est blonde, soquettes blanches et robe à frou-frou. Derrière elles, un homme, Robert Call, cheveux mi-longs, moustache tombante, chemise hawaïenne à fleurs, jean et baskets, tient à la main un appareil photo muni d’un flash, un Kodak Instamatic, qu’il a acheté 20,95 $ chez lui, à Pierceton, dans l’Indiana. Je n’oublierais jamais comment ça s’est passé : je tenais Abby dans mes bras, pratiquement collée à la vitre de la Blackhawk. Elle hurlait littéralement de joie, en faisant de grands signes de la main. Il a arrêté la voiture l’espace de quelques secondes, s’est tourné vers nous et a souri à la petite en lui faisant un signe de la main. Robert était derrière avec son appareil, c’est là qu’il a pris la photo.
    Le policier, bracelet-montre doré au poignet gauche, semble indifférent à l’agitation autour du véhicule. La scène, de toute façon, ne dure pas plus d’une minute.
    12 h 28 quand je déclenche le flash. À 12 h 30, la voiture a disparu. Comme je suis le seul a avoir pris une photo, il y a ces deux femmes, elles s’appellent Sharon Reardon et Rose Finley — Rose me dit qu’elle est de Berkeley, Montana —, qui sont venues me demander de leur en envoyer une copie. Robert et Nancy ont quatre enfants, mais on ne connaît qu’Abby. On ne connaît qu’elle, parce que c’est à elle qu’il a souri, qu’Abby a quatre ans et qu’elle souffre d’un cancer de la peau qu’on ne peut plus soigner. Pourtant, c’est lui qui meurt le premier, à peine quelques heures plus tard. On a appris la mort d’Elvis en rentrant, à la télévision. C’était terrible. Nous venions tout juste de voir cet homme, et il riait et nous faisait des signes de la main. Alors Abby a dit la chose la plus adorable qui soit. Elle a dit : je parie qu’il va devenir un ange.

    National Enquirer

    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.