La canne de monsieur Claude

Monsieur Claude est entré en coup de vent, a posé son journal, sa canne et son chapeau sur l’une des tables.
« Vous allez bien, monsieur Claude ? »
— Ça va, ça va, il a répondu en souriant à la jeune femme derrière son comptoir.

Des examens qu’il a passés, il ne dit rien, ou presque. Il est bientôt 14 h, et monsieur Claude commande un plat pour deux à emporter. Cependant qu’on prépare son paquet, il picore, goûte les fromages, les jambons, les antipasti, il va d’un coin à l’autre de la vitrine réfrigérée, passe la tête dans l’arrière-boutique pour saluer la personne qui s’affaire, là derrière : monsieur Claude est un habitué. Il traine, monsieur Claude. Il parle de tout et de rien, il questionne, fait mine de s’intéresser aux détails et écoute à peine les réponses. Il éprouve le temps, c’est tout, la légèreté relative de la vie quand les minutes s’étirent, élastiques ; il repousse encore un moment le retour à la pesanteur, au vacarme du monde, aux années qui font plier les corps, la maladie qui gagne, l’immeuble deux rues plus loin qu’il faudra rejoindre malgré tout, les escaliers à grimper, madame qui ne peut plus sortir, madame qui l’attend, son cher amour malade, à qui il sourit chaque matin comme il a souri plus tôt à la jeune femme derrière la caisse, une étincelle et des larmes en plus dans les yeux, celles de l’amour fou, qui lui font mesurer, émerveillé, le trajet parcouru et s’étonner d’être là, comme au premier jour, au seuil du grand départ.


Photo : Paris, rue Caron, mars 2017

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Deus ex machina (microfiction)

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Pragmatique en toute chose, il trouvait toujours le premier les solutions aux problèmes les plus difficiles. Si bien que parfois, confronté à une complication quelconque qui pouvait révéler un certain illogisme — comme il arrive qu’on en rencontre en de rares occasions dans la nature —, et auquel cependant il apportait rapidement une réponse, il se disait que c’était lui, tout aussi bien, qui aurait dû construire le monde.


Photo : non loin de Montpellier, un soir de juin 2016
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Nous sommes les justes

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La vie est peut-être la fête des Morts. Il y a une guerre qui vient et il y a un monde qui finit, mais il nous reste un peu d’amour et des éclats de rire et des éclats de joie, un peu de tendresse et la mélancolie. Une fois encore, une dernière fois, j’allume ma bouche au feu de ta bouche en sachant que ce moment-là ne reviendra pas. Déjà, nos corps fourbus s’épuisent, nos carcasses se traînent dans la rue et les draps ne gardent plus de notre étreinte qu’une forme en creux et de la poussière d’étoiles.

L’heure est venue, mon ange, la nuit s’enfuit, elle meurt — comme nous mourrons —, sans jamais se retourner.
La mort bientôt se glissera entre nous, ses lèvres se poseront sur nos lèvres avant l’arrivée du soleil et nous nous mélangerons à elle dans une ultime caresse. Au moment de la chute, une voiture passera les vitres baissées sous nos fenêtres ouvertes et entendant nos cris ses occupants croiront entendre quelques pêcheurs. Nous n’irons pas ailleurs, nous sommes les justes, pris dans la trajectoire d’un monde conduit par un Dieu fou.

Nous sommes venus au jour pour nous aimer et qu’importe si c’est l’amour qui nous consume ; au moins, nous partirons heureux, à l’heure de la toute fin du monde.


Photo : un samedi soir à Montpellier – avril 2016.

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L’aveu (microfiction)

Longtemps que je le sais. À l’adolescence, bien sûr, c’était une certitude, mais dès avant, dès l’enfance j’ai su que j’étais différent, différent de toi, papa, et diffèrent de mes frères. Mes attirances n’étaient pas les vôtres. Je ne partageais pas vos choix. Quand j’en ai eu vraiment conscience, je me suis dit qu’il valait mieux attendre : une fois majeur, parti de la maison, je pourrai bien faire ce que je veux, et puis surtout, je ne voulais pas blesser maman. Toi, je m’en foutais un peu. Tes partis pris seront toujours plus forts. Les humiliations quotidiennes que je subissais, tu ne pouvais pas savoir, hein ? Tu n’imaginais pas ça possible, pas sous ton toit, pas la chair de ta chair.
Tu n’avais pas de mots assez durs pour ces gens-là, et le soir, devant le journal, le dimanche midi, à table, après l’église, tu t’en délectais d’en dire du mal. C’était devenu une obsession. Des années que ça durait. Les préjugés étaient tes certitudes. Moi, je ne disais rien. Et puis, il y a eu la manif pour tous, et nous devions te suivre dans la rue ; la première fois qu’on défilait, et pour toi aussi, je crois que c’était la première fois. Tu y voyais une grande cause, mais pour moi c’était le trop-plein. Je ne pouvais plus prendre sur moi, faire semblant d’être ce que je n’étais pas. C’est pour ça que je suis venu te voir dans le salon. Tu étais assis dans ton fauteuil. Mes mains tremblaient, alors j’ai serré les poings et sans baisser les yeux, l’aveu si souvent ravalé, je te l’ai jeté à la gueule. Maman a poussé un soupir d’effroi, mais toi tu n’as rien dit. Ton regard était noir et tu avais la colère en travers de la gorge : tu t’étouffais à l’heure de ma confession. J’étais libéré, tellement soulagé que je te l’ai dit une deuxième fois, pour être sûr que tu comprennes : « papa, je suis de gauche. »


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Microfiction

Il voulut se suicider par noyade, mais ne disposant que d’une douche, il ne réussit qu’à vider le ballon d’eau chaude. Il mourut tout de même, quelques semaines plus tard, d’une pneumonie, sans que personne sache rien de ses intentions premières.


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