Là tout auprès mais… | tout un été d’écriture

Je dormais dans ta mémoire
Et tu m’oubliais tout bas
Ou c’était l’inverse histoire
Etais-je où tu n’étais pas
— Louis Aragon

Il a scruté les cartes, fatigué ses yeux sur les vues satellites ; il s’est promené virtuellement dans le quartier, il a regardé des vidéos aériennes prises par des drones, mais il n’a jamais retrouvé la rue ni le block. Il se souvient pourtant rejoindre downtown en bus, l’arrêt en face des buildings abritant Macy’s et la Power & Light co., emprunter, derrière la gare routière, les petites rues jusque chez Mari.
Macy’s a disparu. La Power & Light co. s’appelle aujourd’hui Westar Energy Inc., toujours au 818 S Kansas Ave., mais il ne reconnaît rien. SW 6th Ave., SW 7th Ave., SW 8th Ave. ? Non. SW Western Ave. ? SW Willow Ave. ? Pas plus. Ni l’immeuble où vivait Mari, ni le petit pavillon où habitait Donna, à quelques centaines de mètres de chez elle. Donna et son fils trisomique. Il n’a pas oublié les discussions avec cette femme qui élevait seule son gamin, qui leur laissait son fils et sa maison les week-ends, serveuse dans des lieux improbables avec des horaires impossibles. La maison, typique, avec son porche en bois, un fauteuil à bascule, la moustiquaire sur la porte d’entrée. À l’intérieur, la cuisine, tout de suite à droite, donnait sur une arrière-cour, minuscule et envahie par les mauvaises herbes ; à gauche, le séjour, quelques chaises autour d’une table, où s’entassaient les papiers : factures, brochures et coupons de réduction découpés dans le journal et regroupés en tas. Tout de suite à droite en entrant dans le séjour, il y avait la chambre. À peine la place pour le lit, et les volets jamais ouverts : Donna part avant le jour et rentre à la nuit tombée, et tous les week-ends, quand le gosse fait sa sieste, Mari et lui font l’amour dans ce lit.
Certaines nuits en semaine il dort chez Mari, et la mère inquiète ne sait plus comment gérer sa fille, elle a peur qu’elle fasse comme l’autre, la demi-sœur, enceinte à 16 ans, mère-fille et sa vie foutue, et lui, bien sûr qu’elle l’aime bien, la mère de Mari, et elle le croit sérieux quand il lui dit qu’il veut épouser sa fille, ça l’a fait sourire, mais elle sait aussi qu’il doit repartir : un jour tu ne seras plus là, elle lui dit, et lui il dit : pas si j’épouse Mari. Si je l’épouse, je reste, et Mari elle s’agace, elle dit ça suffit, on a école demain, maman ! et elle l’entraîne dans sa chambre et claque la porte, et la mère crie depuis son fauteuil dans le salon : be nice, kids, try to be nice, mais déjà ils ne l’entendent plus, déjà Mari est nue et il se jette sur elle.
Parfois, il se réveille la nuit, et il sort sur le perron. Il ne faut pas, lui dit Mari, tu sais que c’est dangereux. Il sort quand même et il s’assoit en haut des marches, il fume une cigarette en regardant passer les gens qui sortent du liquor store au coin de la rue, pressant le pas lorsque la plainte de la sirène d’une voiture de patrouille vient déchirer la nuit. Un soir, il entend un coup de feu, et tout de suite après, deux voitures les gyrophares et la sirène hurlante passent en trombe sous ses yeux. Voilà : ça, c’est l’Amérique ! il se dit.
Le dimanche matin, parfois, il regagne seul le centre-ville à pied, traversant le quartier, les gamins jouent dans la rue au baseball, une voiture est montée sur des parpaings, capot ouvert et le propriétaire s’extirpe de dessous au moment où il passe, jean sale, t-shirt blanc avec roulé dans la manche son paquet de cigarettes. Sans doute que des gamins jouent toujours dans la rue, le dimanche matin. Un type doit bien réparer sa voiture, quelque part. Certains soirs, les flics s’élancent toujours, sirène hurlante. Il n’a pas retrouvé la rue ni le block, ni rien reconnu du quartier. Ni la maison de Donna, ni l’appartement de Mari. Mari n’est plus là, de toute façon. Mais ça n’a pas d’importance. Au fond de lui, il sait. Ça n’est pas elle qu’il aime, c’est son absence : la mélancolie.


Tout un été d’écriture #7. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Le gardien du phare

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Je suis le gardien du phare, le voyageur immobile. J’ai dans mes veines un fluide toxique, une encre noire qui fait battre mon coeur.
Tu es la fille du large qui parle à mon oreille endormie. Ma tête est une coquille vide où se dispersent tes rêves. L’horizon trace une ligne inutile depuis longtemps franchie — j’ai mis mes pas dans tes pas d’infini.
Je m’accommode encore de tes allures singulières, pourtant, tes griffes sur mon visage sont moins réelles que la mort aveugle qui me grignote le cerveau.


Photo : Le Phare de la Méditerranée, Palavas-les-Flots, mars 2017

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élégie de rien

ici repose

Au matin du dernier jour au moment de partir pour mon plus long voyage quand mon cœur trop lourd finira par lâcher je veux une dernière fois réchauffer mes vieux os à la chaleur d’un feu. Pas de prêtre : flammes de l’enfer ou non, le bien, le mal, ma vie et ce que j’en ai fait, la messe est déjà dite. Que l’on me joue Blue Moon, ou une fanfare ou ce que vous voudrez, mais pour finir s’il vous plait quelques notes de musique ; et mes amis, si d’aventure il s’avère qu’il m’en reste, qu’ils aillent ensuite jeter mes cendres aux quatre vents, qu’ainsi on me laisse partir, rejoindre mes démons, mes fantômes et mes rêves, rejoindre mes souvenirs et disparaître enfin, il sera plus que temps.

Une photo par jour : 312 – mars 2014

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