L’auteur n’est plus disponible, il se cherche une nouvelle forme

Depuis un an environ, Coline Pierré et Martin Page ont lancé monstrograph, qui propose à la vente des objets faits maison, ainsi que quelques livres que nos deux auteurs ont choisi d’éditer eux-mêmes : titres épuisés, essais, textes courts. Il y a quelques semaines, François Bon à son tour a lancé Tiers-Livre Éditeur : plus d’une dizaine de titres sont déjà disponibles. Thierry Crouzet lui, vient de récupérer les droits de plusieurs de ses livres qu’il entend désormais proposer seul. Ainsi, qui chercherait à acquérir La mécanique du texte, en allant sur son blog tomberait sur cette mention : « Le texte n’est plus disponible, il se cherche une nouvelle forme. » Il me semble que sa formulation peut facilement s’appliquer à l’auteur du XXIe siècle.

Nous assistons depuis dix ans à un changement en profondeur du livre que presque tous nous feignons d’ignorer. Le marché du livre, comme on l’appelle, s’est modifié en profondeur, et pas comme on pouvait l’imaginer ou le craindre : fragilisées par la vente en ligne et le développement des chaines en périphérie des villes, les librairies indépendantes s’accrochent pourtant, et les ouvertures sont aujourd’hui plus nombreuses que les dépôts de bilan ; les grands groupes d’éditions fusionnent à tour de bras et réalisent trop tard qu’ils ont des pieds d’argile qui supportent mal leur nouveau poids, quand les petits éditeurs qu’on croyait disparus réapparaissent et font des succès de librairie qu’on n’espérait plus (ainsi, des éditions Finitude, Monsieur Toussaint L’Ouverture, ou encore Gallmeister).

Le livre numérique n’a pas été le fossoyeur, ni des librairies ni de la littérature, comme certains se plaisaient à l’annoncer. Simple support (au même titre que le poche), mais qui cristallisa en son temps toutes les craintes et sur lequel on déversa des tombereaux d’injures, il fut la poutre dans l’œil qui cacha à tous la montée en puissance vertigineuse du numérique, aujourd’hui établi bien au-delà du point de bascule. L’impression à la demande, par exemple, est rentrée dans les usages : savez-vous que la plupart des livres de fonds proposés en librairie, une fois le tirage initial épuisé, sont imprimés par ce biais ?
Les auteurs indés, ainsi qu’ils aiment à se dénommer, n’ont plus peur de revendiquer le statut d’auteur autoédité, et pour un nombre croissant, l’auto-édition est un choix assumé. Leurs livres, bien souvent, sont en bonne place sur les tables des libraires qui, sans trop se faire prier, acceptent de les prendre en dépôt.

C’est qu’au cœur de cette révolution, c’est l’auteur qui souffre le plus du changement de paradigmes actuellement à l’œuvre. Et pourtant, il est, peut-être, celui qui a le plus a y gagner.


Qu’en est-il désormais de la « littérature » et de sa dissolution ? De l’écriture dont on parle en somme toujours trop ? Du texte en général ? Du déchiffrement ? Qu’en est-il de l’histoire, du sujet, de la représentation — catégories soumises à un démembrement dont le langage s’est fait le porteur actif ? Qu’en est-il du signe, du sens, de la langue ? (…) Que devient la bibliothèque et le rapport ébranlé entre « œuvre », « auteur », « lecteur » ? Quelle scène se creuse dans le mouvement de ce travail obstiné, rongeur, mais qui règle déjà son autre côté retourné ? Quelle action ? Quels déplacements ? Quelle politique ?

On pourrait croire ce texte écrit à l’aune des changements dont je parle. Il est extrait de la quatrième de couverture d’un livre que j’ai acheté chez Emmaüs l’autre jour, imprimé en décembre 1968 : Tel Quel, Théorie d’ensemble (un impressionnant recueil de textes de Foucault, Barthes, Derrida, Kristeva, Ricardou, Roche, Sollers et j’en passe).

La réflexion menée par les auteurs sur leur statut et le statut de leurs écrits ne date pas d’hier, on le sait. Simplement, avec l’Internet et les outils numériques désormais accessibles pour rien, ils ont aujourd’hui à leur disposition des moyens dont ils n’auraient même pas rêvé en 1968, ni même 10 ans en arrière. Reste à trouver la formule qui leur permettra d’en tirer des revenus suffisants.
Les exemples cités en introduction sont des pistes à suivre de près. Monstrograph, Tiers-livre éditeur : c’est là peut-être, dans cet entre-deux, ce libre choix par l’auteur de passer ou non par un éditeur, en fonction du contenu de son livre, que se trouve une des solutions. Une démarche joyeuse et porteuse d’espérance et de liberté, qui n’est pas sans rapport avec le punk de la fin des années 70 et l’émergence du Do It Yourself porté en étendard.

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Enfin, au cœur de ce dispositif, Internet permet à l’auteur un échange direct avec ses lecteurs, par le biais de son site Internet, de son blog et/ou des réseaux sociaux. Depuis une dizaine d’années, les musiciens se sont servis de ces outils (je pense à Arctic Monkeys et plus encore aux Libertines), il serait temps que les écrivains y recourent plus souvent. L’écrit, après tout, est leur moyen d’expression premier.

Chacun trouvera la forme qui lui convient le mieux. Warren Ellis, auteur anglais très présent sur Internet depuis la nuit du web, s’exprime aujourd’hui principalement par le biais de sa newsletter hebdomadaire, informative, passionnante et drôle. Thierry Crouzet, sur un rythme mensuel, propose à ses lecteurs de recevoir dans leurs boites mails, un journal du mois écoulé, en complément de ses billets sur son blog. François Bon multiplie les vidéos sur YouTube : « la vidéo est une simplification du geste cinématographique, mais c’est cette simplification même qui la rend virale et nous permet cette appropriation individuelle qui la transforme en outil pour dire le réel, en outil d’écriture », écrit-il.

Comment l’auteur aujourd’hui doit-il appréhender l’Internet ? Est-ce pour lui un support ? Une vitrine ? Un journal ? Un lieu où il propose des suppléments aux lecteurs, comme on trouve des scènes coupées dans les bonus des DVD ?
À chacun sa réponse. La seule certitude, c’est qu’il devient de plus en plus difficile de faire sans.


Addenda :
François Bon propose sur son site un article bilan sur le premier mois d’activité de Tiers Livres Éditeur, et c’est aussi pour lui l’occasion de poser, comme il dit, « quelques réflexions sur la douce révolution en cours. » Une lecture indispensable pour qui s’intéresse au sujet.

Le livre de Thierry Crouzet, La mécanique du texte, est à nouveau disponible ICI.

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Ici, nous sommes libres

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Étrange semaine qui vient de passer. La gueule de bois prévisible des Européennes et de mauvaises nouvelles d’éditeurs qui plient boutique ou réduisent la voilure, la crise est là qui frappe à la porte.

Quelle que soit l’énergie dépensée, la qualité du travail accompli, un livre n’est rien s’il ne trouve pas ses lecteurs. Roxane Lecomte, qui s’occupe du pôle numérique chez publie.net, écrit sur Facebook : « je ferais bien mieux de fabriquer des carnets blancs, ça me tarauderait pas de savoir si quelqu’un les ouvre et les lit. »

Sur France Inter, lundi dernier à 9 h, il fallait entendre Ana Navarro Pedro, correspondante à Paris de l’hebdomadaire portugais Visao, parler des gens qui chez elle meurent de l’austérité. Trop de phrases convenues juste avant, sans doute, pour continuer à se taire.

À Sète, au festival Images singulières, Carlos Spottorno, en retournant les clichés, s’attaque au cynisme de la presse financière anglo-saxonne qui sous l’acronyme The Pigs — les cochons — désigne le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne qu’elle juge responsable de la faillite de l’Europe.

« L’imagination est une force intime et politique », écrit Martin Page dans son Manuel d’écriture et de survie. « Elle est le contraire du “There is no alternative” des libéraux de gauche et de droite. C’est la raison pour laquelle elle est critiquée et dépréciée. Il s’agit de nous asservir et de briser notre désir, de nous empêcher à la fois d’inventer de nouvelles modalités d’existence et de parler des tragédies qui s’annoncent. Nous sommes bien décidés à ne pas nous laisser faire. »
Et vraiment, il faut lire Martin Page.

À Sète encore, Johann Rousselot dénonce avec Phallocracia la violence faite aux femmes en Égypte aujourd’hui. Là-bas, comme ailleurs, mais plus fortement qu’ailleurs, la révolution n’est pas pour tout le monde.
Voyant le plus jeune de mes fils arrêté devant le visage de cette jeune Égyptienne, je mesure combien ce monde-ci est plus dur, plus complexe, que celui dans lequel j’ai grandi.

Dans mon pays déchiré, les roses sont fanées et les lendemains déchantent. Mais nous sommes vivants, et ici, nous sommes libres. Alors, essayons de ne rien abdiquer. Quoi qu’on nous dise, ce monde nous appartient. Et pour le temps qu’il nous reste à vivre, tâchons d’être nous même : soyons libres, et reprenons notre dû.

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