S’éloigner du rivage, gagner la haute mer

 

Beaucoup d’envies ces temps-ci, pas toujours conciliables avec l’emploi du temps. Le temps est relatif, croit-on savoir, on essaie de le plier à sa volonté, et tant pis pour la fatigue.
Le temps, on voudrait justement l’employer autrement, sortir du banal, du répétitif, de l’habituel, de l’ordinaire. On voudrait un quotidien exceptionnel, surprenant, inédit. On voudrait écrire plus, lire plus, voyager plus. Se coucher tard et se lever plus tôt. Ne plus dormir du tout.

Aux heures changeantes de la nuit, quand la fatigue nous balaye mais qu’on tient bon dans la tempête, la main s’ouvre et dans sa paume on tient le monde, on tient sa vie, boule de gaz bleue en suspension qui tourne devant soi. Une pression du doigt à la surface et la boule se défait comme une pelure d’orange. Il n’y a rien à l’intérieur, mais la pelure forme un ruban dont on attache ensemble les deux extrémités après lui avoir appliqué une torsion à 180°. La vie comme une surface compacte à une seule face, une courbe sans fin que l’on explore à l’infini.
Et miracle, voilà que rien n’a disparu, ne disparait, ni ne disparaitra, les doigts courent sur le ruban comme ils courent sur le clavier pour en fixer les contours, relever les reliefs, tracer la carte des instants mémorables. Plongée profonde dans les abysses d’une vie ordinaire pour en explorer les recoins perdus, les abîmes oubliés, les surfaces planes qui cachent peut-être un mot, un simple mot, de ceux qui ouvrent un livre.

La vie est un arc paramétré qui s’écrit

equation

La vie est une formule mathématique. Elle se lit « Je est un autre. »


Beaucoup d’envies ces temps-ci, envie d’écrire surtout, envie de prendre du temps aussi. Se lever tôt un dimanche, en profiter pour refaire des photos : absolument seul, le monde pour soi. L’appel du large qui cogne, les envies se moirent à la surface de l’eau dans la lumière de l’heure dorée. Instants fragiles de plaisir absolu.
L’écriture, toujours, qui bat la mesure au rythme du cœur, l’écriture qui bat la chamade. Des projets comme s’il en pleuvait, un recueil de nouvelles bientôt bouclé, un roman sur le feu et une envie d’utiliser Wattpad pour une idée aux contours encore flous, qui murit peu à peu.

L’écriture, parfois ça coince, mais il y a des outils, et justement ce matin, ce tweet de François Bon :

Les outils du roman de Malt Olbren disponible en version ebook, et le livre est aussitôt dans ma liseuse. Oubliez les manuels, l’écriture pour les nuls, les comment écrire un roman en deux, trois ou cinq jours : tout ce dont vous avez besoin, vraiment, c’est de ce no guide.


Autre plaisir de la semaine passée, la lecture du livre de Cory Doctorow, Information doesn’t want to be free : laws for the Internet age.
Formidable réquisitoire contre les DRM et autres protections apposées sur les fichiers numériques, c’est aussi un brillant rappel des enjeux de l’internet, et un plaidoyer pour la création à l’âge du numérique.

En 2009, lors d’une conférence, il énonça une formule imparable, reprise ensuite sous le nom de Doctorow’s law et qui résume assez bien le présent livre : « chaque fois que quelqu’un met un verrou sur quelque chose que vous possédez, si c’est contre votre gré, qu’il ne vous en donne pas la clé, alors c’est qu’il ne le fait pas pour vous rendre service ».


Beaucoup d’envies ces temps-ci. Alors, l’écrire, poser les mots, se laisser emporter, s’éloigner du rivage et gagner la haute mer.


 

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S’asseoir dehors (Projet 52 – épisode 8)

 

Il fait beau, alors aller s’asseoir dehors. S’asseoir, de préférence à l’ombre. Il y a des gens autour. Parce qu’il fait beau, tous ont eu la même idée, tous, l’envie de profiter de la chaleur et du soleil, profiter des sièges disposés là et de l’ombre des parasols.
On sort son livre, qui n’est pas un livre, qui n’est pas même une liseuse, mais c’est pareil pour nous. On est sorti pour s’acheter un sandwich à emporter, on pensait rentrer et le manger au bureau, où sont des livres et la liseuse, mais la chaleur est douce sur la peau, on est bien dehors et on s’assoit et on sort son téléphone. Beaucoup à lire de toute façon, des textes sauvegardés pour plus tard, A guide for creative writing de Malt Olbren traduit par François Bon, et on commence à lire et à manger, tout ensemble : nourriture pour le corps et nourriture pour l’esprit. Au début, on a du mal à se concentrer, alors on finit le sandwich et on lit après, mais toujours les bruits autour qui parasitent, un couple qui parle, un téléphone qui sonne, un bébé qui pleure, mais la lecture est forte et on finit par ne plus entendre les bruits et on oublie les gens. On oublie jusqu’au monde tout autour. On est bien, bien dans le livre et bien dans la chaleur de ce début d’été. On finit le texte en cours et on le laisse infuser, on est bien et on voudrait s’allonger. On se déplace, on se met au soleil et on ferme les yeux. Quelques minutes, on se dit. Quelques minutes assis au soleil, les yeux fermés. On sent la fatigue qui commence de nous engourdir, on sent le sommeil qui voudrait nous emporter, mais il y a les bruits et les gens autour. Les yeux fermés, on entend mieux. L’esprit au repos, il nous semble que l’on entend tout. On se prend à se laisser porter par les fragments de conversations que le vent porte jusqu’à nous. On laisse les mots venir, on les laisse nous emporter. On ne cherche pas à faire sens, on se laisse doucement partir avec eux… Il y avait plein de feuilles, je lui ai dit… Sa fille, au fond du jardin… Non mais, apparemment il avait l’air bien… Enfin, c’était leur fille aînée pourtant… On a beau dire… Bienvenue au club, elle a dit… C’est l’époque qui veut ça…. Ils font ce qu’ils veulent, hein… C’est pas possible, tu vois… Ils ont envie de rester… Elle est institutrice… Non mais, en même temps, j’veux dire…
Un sursaut, on reprend conscience, on prend conscience que l’on a dormi, porté par les mots et les bruits, les mots des gens qui s’entrelacent et commencent en nous de raconter une histoire. On resterait bien encore un peu, là, assis au soleil. On se laisserait bien encore dériver un peu vers les rives du sommeil, mais on n’arrivera pas à repartir comme ça, on le sait, et puis le temps a tourné, on a trop chaud et il faut repartir travailler. De toute façon, on doit partir.

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