Le journal de « L’appel de Londres »

DSC05448.jpg

Go where we may, rest where we will,
Eternal London haunts us still.
Thomas Moore

De passage à Londres en octobre dernier, je tombais dans une librairie sur un petit livre que je ne connaissais pas, Here is New York, d’Elwyn Brooks White. À l’origine, White doit écrire un article sur Big Apple pour le journal Holiday. Aussi, au mois d’août 1948, il s’enferme dans une chambre d’hôtel à Manhattan, et dans la chaleur moite de l’été, à une époque où il n’y a pas encore d’air conditionné, avec la fenêtre ouverte pour récupérer un peu d’air frais et capter les bruits de la ville, il écrit en quelques jours un court essai un peu nostalgique, une ode aux New-Yorkais et à leur ville. Une ville, déjà, qui semble disparaître sous ses yeux. Trop long pour un article, son texte paraîtra finalement en livre l’année suivante.

De retour en France, inspiré par White, j’ai eu très vite envie d’écrire un livre court consacré à Londres, qui me fascine depuis l’enfance : si je ne suis pas Londonien de fait, je le suis assurément de cœur.
Peu de temps auparavant, Thierry Crouzet s’était lancé le défi d’écrire un livre en trois jours : il n’y était pas complètement arrivé, mais au moins avait-il un premier jet solide. Séduit par cette idée d’écrire très vite un texte, je me fixais un objectif de 7500 mots (grosso modo la taille du livre d’E.B. White) et 15 jours pour le faire, sachant que je ne disposais que d’une à deux heures par jour.
J’avais mon journal de voyage, un peu de documentation et pas encore de titre, mais une idée assez claire d’où je voulais aller (sans forcément savoir comment y arriver). Le premier jour, j’écrivais 667 mots. Le 8 novembre, je notais dans mon journal : autour de Londres, le projet d’écriture se poursuit. Écriture libre, sans trame ni but défini. Le défi, modeste : 7500 mots minimum pour un premier jet, terminé au plus tard le 15 novembre. À mi-parcours, 4095 mots. Pour le moment, ce qui compte, c’est avancer sans s’arrêter.

Le 13 novembre, j’avais atteint mon objectif, et j’avais un titre : L’appel de Londres. Surtout, j’avais encore des choses à écrire. Je m’accordais quelques jours supplémentaires. Le 20 décembre, enfin, je notais dans mon journal : le voyage à Londres est fini. L’écriture est finie.
J’envoyai bientôt le texte à publie.net accompagné d’une note d’intention : c’est Londres, mais c’est tout à la fois l’Angleterre, et c’est aussi Paris. C’est un récit de voyage et un rêve, un fantasme et une mélancolie, ce sont des larmes et du sang et quelques notes de rock’n’roll.

Début mars, Guillaume Vissac et Matthieu Hervé commençaient avec moi le travail de relecture et d’édition. L’envers du décor, la tambouille interne : échanges, suggestions, Matthieu insistant sur la structure d’ensemble, Guillaume sur les détails, plusieurs semaines d’un long et stimulant travail pour aboutir au texte définitif. Depuis le 29 mai, le livre est disponible dans la collection publie.rock, sous une belle couverture réalisée par Roxane Lecomte, qui a également réalisé le fichier numérique du livre, absolument superbe. Il s’accompagne d’une page dédiée proposant une playlist, des vidéos, une carte, trois lectures du texte et une sélection de mes photos.
Guillaume, Matthieu et moi avons chacun enregistré une lecture, toutes les trois différentes, et, pour celles de Matthieu et de Guillaume tout au moins, très réussies. D’habitude, je n’aime pas beaucoup entendre ma voix, mais cette fois, peut-être parce que je sortais d’une petite opération qui m’avait laissé un peu groggy, j’acceptais aussitôt la suggestion de Guillaume et me prêtais au jeu de l’enregistrement, et même, je proposais à un ami musicien, Lilac Flame Son, de mettre tout ça en musique. Je suis extrêmement heureux du résultat, tout à fait dans l’esprit du livre, avec un arrangement très années 80 : « petit délire synth pop… beaucoup d’eighties… on y entend Londres… on y entend Tokyo… Orchestral manoeuvre in the dark of the night, en quelque sorte », résume Lilac Flame Son.

Sept mois se sont écoulés entre le jour où j’écrivais les 667 premiers mots et la publication de L’appel de Londres. À l’arrivée, le texte fait quelque chose comme trois fois la taille que je m’étais initialement fixée. Il est publié par un éditeur dont j’admire particulièrement le travail, et dans une collection qui m’est chère. Enfin, mon livre ne ressemble en rien au Here is New York de White, et ça, pour moi, c’est plutôt bon signe.

Photo : Londres, octobre 2014


Licence Creative Commons
Flattr this

En passant du coq à l’âne (Pet Sounds, en quelque sorte)

MMMay211966

L’autre jour, sur Facebook, Peter Milton Walsh, le chanteur-compositeur de The Apartments, citait Marc Ribot : « If guitars could vote, all guitars would vote to play surf music. That’s what guitars like. »
Brian Wilson, la « surf music », il l’a inventée, avant de l’entrainer vers des sommets que lui seul pouvait atteindre (et où personne n’a jamais pu le rejoindre, d’où son pétage de plombs intégral en 1967). François Bon, c’est plutôt Dylan qui l’anime en ce moment, l’irrésistible désir de bifurcation : « tout d’un coup le voile se déchire sur un détail, et ça te bloque complètement sur tout le reste – de nouveau tu te refais happer dedans par le Dylan de I’m not there (I don’t belong…) et tu sais que c’est pas bon signe, que t’es à un cheveu d’elle, la nouvelle bifurque ». De comment on fait quand on est attiré par les sommets, mais qu’on nous jette des cailloux tranchants sur la route et qu’on marche pieds nus, et qu’autour ça roule à toute blinde en Range Rover. On s’obstine, voilà tout, et on avance.
Pour la sortie de L’appel de Londres chez publie.net la semaine prochaine, j’ai enregistré une lecture, mise en musique par Lilac Flame Son (pour l’instant réservée aux abonnés publie.net). Ça c’est fait comme ça, avec une facilité qui nous a surpris tous les deux, et ça a ouvert des possibilités. Des années qu’on en parle de faire ça, ça remonte même à nos 17 ans, quand on avait loué un studio pour enregistrer une poignée de chansons écrites par nous.
La vie est courte, alors tant pis pour les obstacles, tant pis pour les cailloux qui vous entaillent la plante des pieds tandis qu’on avance, il faut faire fi de la douleur tant qu’on peut et avancer quand même. Lilac Flame Son et moi, on avance : un recueil de textes, Récits de la grand’ route, dont on a pu avoir ici et un aperçu en son temps sur nerval.fr, qu’on va mettre ensemble en musique, et rendez-vous est pris pour un enregistrement, une semaine en studio, pas loin de chez lui, à San Francisco, peut-être avant la fin de l’année. Ce qu’il en adviendra, on verra le temps venu, et si personne n’en veut, « alla founjia della malagente ! » comme dit ma chérie (elle est sicilienne, ma chérie !) : « À la gueule des mauvaises gens » ; tant pis pour les cons, en quelque sorte !

Brian Wilson, c’est pareil, une obsession qui remonte à loin, et voilà l’envie d’écrire sur lui qui revient, seulement cette fois je ne la laisse pas passer : time to pay respect where respect is due, comme disent les Américains. Envie d’écrire pour témoigner aussi, de l’émotion qui me prend à l’écoute de ses chansons, de la beauté qui me met à genoux, et parler de cet homme pourtant rongé par les doutes et l’incertitude, si souvent seul contre tous, en qui je me reconnais trop souvent.

Et si la surf music vous laisse de marbre, jetez donc une oreille au dernier album de The Apartments, No Song, No Spell, No Madrigal, album désespéré et d’une beauté à couper le souffle. Un disque qui, en passant, a vu le jour grâce au financement participatif, quand à côté de ça les maisons de disques mettent des millions sur les belles gueules creuses de la télé-réalité. De François Bon à The Apartments, c’est dur pour tout le monde, dès lors qu’on est un peu sincère.
Eh tiens, pour finir, le nouveau disque des Lilac Times est sorti ces jours-ci. Contre vents et marées, là aussi, Stephen Duffy a conduit sa barque, sans jamais rien perdre de son intégrité. On le retrouve aujourd’hui apaisé et heureux, toujours fidèle à sa devise : Bohemia forever (et voilà, en quelque sorte, qui nous ramène à Dylan et aux rêves fracassés de Brian Wilson).


Image : Article du Melody Maker du 21 mai 1966, il y a 49 ans presque jour pour jour.

Pet Sounds est un album des Beach Boys sorti le 16 mai 1966, imaginé de bout en bout par Brian Wilson quand le reste du groupe était en tournée et lui resté seul à Los Angeles. À leur retour, les boys, surpris et décontenancés par la musique écrite par Brian, prétendirent que certains sons sur le disque ne pouvaient être entendus que par des animaux, d’où le titre du disque. Mike Love, qui pensait compte en banque avant de penser musique, eut cette belle formule : « Brian, don’t fuck with the formula! ». Aujourd’hui, Pet Sounds est considéré comme l’un des albums les plus influents de l’histoire de la musique rock.

Licence Creative Commons
Flattr this

Piccadilly sous la pluie

DSC04955.jpg

Photo : Piccadilly Circus, Londres, octobre 2014


Licence Creative Commons
Flattr this

Coach & Horses

DSC05254.jpg

Photo : Coach & Horse, Covent Garden, Londres, octobre 2014


Licence Creative Commons
Flattr this

L’attente

l'attente

L’affaire n’est pas encore tout à fait officielle, mais bon, à vous, je peux le dire : le texte sur Londres que j’ai écrit en fin d’année dernière va être publié en 2015, et il sera disponible en version numérique et papier. Je préfère ne pas donner encore le nom de l’éditeur, mais c’est pour moi une grande joie, et une grande fierté, de rejoindre son catalogue.
Pour l’heure, commencent les relectures. Et commence l’attente.


photo : Roissy-Charles-de-Gaulle, mars 2015.


Licence Creative Commons
Flattr this

Portobello ReCollection

Portobello ReCollection

There’s a brick wall in Nottin Hill near Portobello market that I would rather look at for hours than go to Madame Tussaud’s and it’s totally free and full of history
Joe Strummer

La photo des Rolling Stones de l’album Out of our heads est prise en 1965 par Gered Mankowitz à St James, devant le 9, Mason’s Yard. Celle des Clash qui figure sur la pochette leur premier album est prise douze ans plus tard au Stables Market de Camden.
Le Stables Market de 2014 n’a plus grand-chose à voir avec le marché underground de 1977. Le punk aujourd’hui n’effraie plus, il est devenu tendance, peut-être même vintage. Les boutiques à touristes qui occupent les anciennes écuries de l’époque victorienne l’ont recyclé et en vendent les artefacts : fringues et bijoux, t-shirts et badges, et tout est fait en Chine. Subsistent encore quelques authentiques disquaires, mais les prix y sont prohibitifs. Nous mangeons sur le pouce, fast food à l’iranienne, chelow kabab, koukou, addasse polow à emporter, à califourchon sur des fauteuils de vieux scooters installés en rang devant des tables en bois, ambiance mods tendance kitch. Nous nous promenons encore un peu dans les autres marchés, il y en a cinq en tout ici : le Stables Market, le Buck Street market, le Camden Lock market, le Camden Lock village et le marché couvert de l’Electric Ballroom. Au fil des ans, Camden a perdu son âme au profit du profit, mais vaut quand même encore pour le lieu, assez exceptionnel, et le souvenir d’une pochette datant de 1977.

Nottin Hill, c’est pareil, on y passe parce que c’est Nottin Hill, et touristes contraints perdus au milieu des touristes, on y déplore le nombre de touristes. De Nottin Hill, je garde le souvenir de la petite boutique Rough Trade au 130 Talbot Road où j’achète en 2010 le magnifique et désespéré Grace/Wastelands de Pete Doherty, d’une librairie d’occasion où je trouve pour une poignée de pennies quelques vieux comics de Jack Kirby, et du mur du son de Portobello, un projet artistique réalisé par la plasticienne Natasha Mason et la photographe Teresa Crawley. Partant d’une citation de Joe Strummer évoquant l’héritage musical du quartier, elles transforment 100 mètres de Portobello Road en une étagère géante de vinyles, rangés sur la tranche, tous genres confondus, mais suivant un ordre chronologique, une sorte de discothèque idéale élaborée avec l’aide de DJ locaux, de musiciens, de producteurs et de disquaires.

Photo : Portobello Road, Portobello ReCollection, novembre 2010
Texte extrait d’un projet en cours d’écriture, provisoirement intitulé L’appel de Londres.


Licence Creative Commons
Flattr this

Carnaby Street

DSC05127.jpg

C’était en 1978 ou 1979. Le vendredi après-midi, le professeur de sports nous emmenait du collège boulevard des Batignolles jusqu’à la porte Dorée, courir autour du lac Daumesnil. Nous étions quelques-uns à nous laisser distancer par le groupe alors que nous allions en rang rejoindre la station Rome, et sitôt la tête du troupeau disparue dans l’escalier du métro, nous nous éclipsions discrètement dans les rues transversales. Nous prenions la rue Puteaux au pas de course, rejoignant la rue de Rome que nous descendions jusqu’à pont Cardinet. Nous nous arrêtions square des Batignolles, faisant ensuite une longue boucle qui nous conduisait jusqu’à place de Clichy, allant par deux ou trois, désœuvrés, nous aventurant dans les petites rues, les halls d’immeuble, avec devant nous trois heures à tuer. Parfois nous remontions jusqu’au collège, prenant alors la rue de Rome dans l’autre sens jusqu’à la place de l’Europe, certains jours jusqu’au boulevard Haussmann et les Grands Magasins. D’autres fois, nous poussions plus loin encore, prenant le métro et descendant au hasard, et nous dérivions dans les rues, portés par la chance, au risque de nous perdre.
Lorsque j’étais seul, j’aimais pousser la porte des librairies. Il y en avait plusieurs sur mon trajet à faire de l’occasion, et comme j’aimais alors tenir entre mes mains d’enfant ces vieilles éditions des œuvres d’Hugo ou de Chateaubriand (je me souviens précisément de ces deux-là, peut-être pour en avoir lu déjà des pages en classe de Français), certes pas des ouvrages rares, plutôt des tirages bon marché, mais des livres suffisamment anciens pour m’impressionner positivement et me donner le goût du vieux papier.
Au-dessus de la place de Clichy, rue Lecluse ou rue Biot, rue des Dames ou rue Nollet, j’en ai aujourd’hui perdu l’adresse, il y avait une librairie avec un fort rayon de bandes dessinées, et je me souviens des Tarzan chez Arédit, des Superman et des Batman que j’achetais avec mon argent de poche le mercredi après-midi, m’empressant de rentrer ensuite chez moi, boulevard de Leningrad, et si je n’avais pas les clés et que personne n’était encore rentré, je lisais assis dans l’escalier dans la lumière déclinante de la cage jusqu’à ce que ma mère revienne. D’autres fois, je descendais jusqu’à la rue de Lisbonne : la mairie du VIIIe abritait une bibliothèque de quartier où je passais des après-midi entières.
Le vendredi soir, souvent je dormais chez mes grands-parents à Levallois, je prenais alors le métro ligne 3 jusqu’à Anatole France. Je ne lisais pas le temps du trajet, je m’installais à l’avant du train et regardais par la vitre de la cabine le tunnel qui s’ouvrait devant nous, mais arrivé à destination, j’achetais au kiosque à journaux le dernier numéro de Best ou de Rock’n’Folk, de Gloria ou d’Actuel que je lisais en écoutant radio Nova dans le salon du deux-pièces rue Édouard Vaillant. Je me souviens de Taxi Girl et de Bashung, de Japan, Siouxie et Robert Smith, de Manu Dibango et de la sono mondiale.

Quelques mois plus tard, j’aurais quitté Paris pour la banlieue, et même dans cette petite ville, en ces années, il y a une radio libre. J’y vais un soir, une émission sur les comics, et l’on m’interviewe, un gamin de 14 ans aux rêves imprimés en quadrichromie sur papier bon marché, soudain perdu dans un monde entre deux rives, où l’on écoute Kraftwerk, Bauhaus et Cabaret Voltaire.
Par petites touches et presque malgré moi, je me bâtissais un univers en propre, dont les figures mouvantes n’évoquaient rien même à mes frères, une galaxie dont les ramifications multiples semblaient toutes converger vers un même lieu, un centre à la gravité forte, le soleil noir de mes années sombres : ce lieu, c’était Londres ; c’était Kings Road, Denmark Street, Heddon Street ou Abbey Road, Waterloo Bridge, Montagu Square et Carnaby Street.


Photo : Londres, octobre 2014
Texte extrait d’un projet en cours d’écriture, provisoirement intitulé L’appel de Londres.


Licence Creative Commons
Flattr this