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  • Agité du bocal

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    À la mi-décembre j’ai terminé un texte ayant Londres pour prétexte, un texte intime et personnel — bien plus que je ne l’aurais cru —, et c’est chaque fois pareil : lorsque s’inscrit sur l’écran le point final, à l’euphorie de l’écriture succède le vide que vient très vite remplir le doute.
    Alors on repart, et c’est une nouvelle, écrite en quelques jours et terminée hier matin, qui s’est imposée à moi, imposée vraiment, parce que surgie de nulle part, quelque chose de noir et de désabusé que je ne soupçonnais pas porter.
    La nouvelle n’intéresse personne, dit-on, et pourtant, moi, elle m’intéresse. Des auteurs aussi différents que Morand, Nabokov ou Carver, Salter, Munro, Borges, Cortazar ou Schwob m’ont suffisamment impressionné pour que je considère le genre majeur.
    Alors, des nouvelles, j’en écris, et tant pis s’il n’y a personne pour les lire ou pour les publier. J’ai commencé de les organiser, mes nouvelles, et j’en ai quelques une en chantier que je voudrais finir avant de revenir à No direction home. Ce projet-là m’a occupé une bonne partie de l’année dernière, et je sens qu’il me faut un peu de temps avant de m’y remettre, une longue respiration avant le sprint final.
    Parlant de sprint, il parait que je m’agite la nuit, sans doute que je cours le 100 mètres. Pas eu la possibilité d’aller courir ces derniers temps : la pluie, le froid, la fatigue, mais ça me manque, et les jambes me démangent, la nuit aussi, visiblement.
    Bref, je m’agite. Placide, en apparence, agité du bocal dès que je relâche le frein à main.


    photo : aquarium, avril 2014.


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  • Baby, you can drive my car !

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    Moi, le froid, l’hiver, j’aime ça. Ma voiture un peu moins, elle s’enrhume, tousse, rien n’y fait, et voilà, hier matin, elle ne démarre plus. Un coup de pinces, et c’est assez pour relancer la machine et rouler jusqu’au garage, mais guère plus loin. Le 31 décembre, le garagiste, lui, ne chôme pas. Il me dit de l’attendre, il revient, une autre intervention, je reste dans le garage, je tourne et prends quelques photos. Le chien me connaît, depuis le temps. Il se frotte avant de s’éloigner doucement. Le vieux B. est là aussi, il me dit qu’il préfère laisser faire son fils, ma voiture il faut régler l’ordinateur, je ne sais pas si c’est un ordinateur, mais pour lui c’est pareil, c’est de l’électronique pareil, et c’est la bonne vieille mécanique qu’il aime. Un autre de son âge s’amène, un vieux paysan d’origine marocaine et ces deux-là se connaissent bien, bientôt ils sont tous les deux jusqu’au cou dans un moteur, pour le plaisir. Ils parlent, tantôt ils rient, tantôt ils sont graves. Le vieux Gérard est mort hier soir, ils disent. Il laisse deux tracteurs. C’est triste, deux bonnes machines et personne pour les reprendre.
    Le fils revient, s’affaire sur ma voiture. Le diagnostic est sans appel. Rapport de test, batterie HS. Le dernier jour de l’année, la batterie est à plat. Je le sentais ces derniers jours, j’avais du mal à l’allumage. Mais moi, les pièces peuvent être hors d’usage, on ne les trouve plus. La voiture, on déleste le compte en banque et ça repart. S’alléger pour mieux repartir, mû par une énergie nouvelle : finir l’année avec une fable moraliste.

    Le vieux marocain nous salue et s’éloigne. Ma voiture roule, je repars à regret. Je n’y connais rien en mécanique, rien de rien, vraiment, mais j’aime l’ambiance des vieux garages, les bidons d’huile, les carcasses ouvertes des vieilles bagnoles, l’odeur d’essence et les mains plongées dans le cambouis. J’aurais pu être écrivain mécano comme on est prêtre ouvrier, ou bien agriculteur, dès l’aube dans le champ à remuer la terre, vivre ma foi de l’écriture à l’épreuve du feu, être au plus près des hommes. J’ai choisi autre chose, plus dans mes cordes, croyais-je. Mais quand je partirais, je laisserais quoi ? Peut-être pas même l’équivalent de deux tracteurs.


    photo : Sauteyrargues, décembre 2014.


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  • Welcome to the barber shop

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    Ma tête ce matin, c’est Nicholson dans Shining. Je me penche vers l’évier, fais couler l’eau froide dans mes mains, l’eau glacée avec laquelle je frotte mes yeux pour me réveiller, sortir de la torpeur, le mal de crâne, l’ivresse des rêves, la nuit pas encore passée. Il faut relancer la machine, libérer les neurotransmetteurs dans l’espace synaptique, inverser transitoirement la membrane plasmique des neurones, libérer l’influx nerveux en lâchant dans les filaments du cerveau une séquence d’action potentielle, dépolarisation transitoire et locale de l’état de repos, repolarisation, hyperpolarisation des cellules non myélinisées, surmonter la première phase de la période réfractaire où toute stimulation est ignorée, les yeux dans le vide, l’eau froide sans effet ni sur les mains, ni sur le visage, attendre la deuxième phase, les nerfs qui deviennent hypoexcitables. L’information change de nature, le potentiel d’action dure entre 1 et 2 millisecondes. Relevant la tête, je croise mon regard dans la glace, je vois ma barbe de trois fois trois jours, les goûtes d’eau qui perlent dans les poils, les poils blancs par endroit alors que je n’ai pas un seul cheveu blanc. Les trains d’ondes de dépolarisation supportés par des courants électrochimiques sont convertis en codage par concentration de neurotransmetteurs dans la fente synaptique. Les voyants passent au vert. Il faudra encore le café pour que les idées se bousculent, un deuxième pour qu’elles viennent doucement jusqu’à mes doigts sur le clavier, qui les fixent sur la page blanche virtuelle comme des papillons épinglés sur le carton d’un lépidoptériste.
    Pour l’heure, dans le miroir le visage inconnu de la nuit, on sait qu’il faudra plus tard l’eau chaude pour dilater les pores et redonner tendresse aux poils, la mousse étalée machinalement sur le visage et plusieurs fois le passage du rasoir pour reprendre visage humain. Plus tard, peut-être demain. Un autre jour, le marqueur d’une année nouvelle. 2015, déjà. Demain, on rase gratis. Welcome to the barber shop.


    photo : Londres, novembre 2014.

    (Les notions relatives au fonctionnement des synapses, ici détournées de façon totalement arbitraire et non-scientifique, mais parfaitement assumée, sont empruntées à wikipedia).


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  • le long dialogue

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    Le voyage à Londres est fini. L’écriture est finie, vient le temps de la décantation. Des choses s’annoncent pour demain, des idées, de belles idées à deux fois quatre mains. Après, ce sera le retour au précédent projet, le retour dans l’arène du Grand Jeu.
    Le Grand Jeu, je le sens qui occupe déjà les espaces laissés vides. C’est l’heure de la dévalaison. Le temps dangereux des zones troubles. Lentement, je me laisse glisser dans les eaux profondes de la mémoire, à la recherche de mon continent noir. Ici, je ne croise que des fantômes, je ne parle qu’à des ombres. Dans la voiture lancée à tombeau ouvert, avalant les ténèbres, Townes Van Zandt est le compagnon de route des nuits épaisses. Commence le long dialogue avec mes morts ; on discute toujours mieux avec les morts.


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