Étiquette : François Bon

  • « Entrer dans des maisons inconnues »

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    J’avais roulé des heures à des vitesses excessives sur des routes désertes, comme en transe, et j’avais failli ne pas voir la station-service plongée dans le noir alors que je passai devant. Je conduisis encore un ou deux kilomètres, par pur réflexe, avant de faire demi-tour. Seuls mes nerfs paraissaient fonctionner, sous l’effet de la caféine ingurgitée à haute dose toute la journée. Je me garai à l’arrière, à l’orée du bois, craignant d’être repéré depuis la route. Mais j’avais suffisamment brouillé les pistes, et roulé si longtemps qu’il semblait impossible que mes poursuivants me retrouvent.
    Un chat passa mollement devant les pompes à essence dont l’accès était fermé par une lourde chaine métallique. Un panneau, fixé dessus, indiquait que les pompes étaient vides. Il était gras, le chat, ce qui signifiait que le lieu était toujours habité, ou qu’il était infesté de rats. Mais si des gens habitaient ici, alors c’est qu’ils se terraient comme des rats : alentour, la végétation commençait de tout envahir ; le bitume, craquelé, faisait place aux herbes folles. Un silence de mort pesait sur tout.
    Je me collai au carreau sale de la porte vitrée. Une lueur éclairait faiblement la salle, qui venait de la vitrine réfrigérée à l’effigie d’une marque de bière. La porte n’était pas verrouillée. Près du comptoir en aggloméré recouvert d’une fine couche de poussière, les journaux semblaient dater du début des évènements ; dans la pénombre, je n’arrivais pas à lire précisément les titres et les dates. Le tiroir-caisse, ouvert, avait été vidé, sauf pour quelques pièces de 2 et 5 cents. Je fis rapidement le tour. Je pris un pack de bière dans la vitrine et un paquet de gâteaux secs dans les rayonnages, et me dirigeai vers l’arrière-boutique. Le sol carrelé était sale, avec des traces brunes, ici et là. Du café ou du sang, me suis-je dit. Il faisait trop sombre pour savoir. À gauche, les toilettes, un placard (un aspirateur, un balai et un seau — bleu ou rouge, je n’aurais su le dire —, à moitié vide, où moisissait une serpillère humide), et à droite un escalier à angle droit. La chasse d’eau des toilettes ne fonctionnait plus. À l’étage, une seule pièce. La porte était entrouverte, et je me glissai à l’intérieur. La fenêtre donnait sur l’arrière, aucune lumière ne rentrait. Je tâtonnai dans l’obscurité jusqu’à trouver un fauteuil dans l’angle qui faisait face à la porte. Ensuite, je mangeai les gâteaux, et bus méthodiquement les bières. Peu à peu, mes yeux s’habituèrent à la pénombre. À côté du fauteuil, il y avait une commode. Un tableau, fixé de guingois, était accroché au-dessus. Le tiroir haut du meuble était resté ouvert. De là où j’étais, je n’arrivais pas à distinguer ce que représentait la toile. Je me penchai pour mieux voir. On aurait dit une scène de guerre ou de chasse. À côté de la porte, il y avait un matelas posé au sol. Le sol, du même carrelage qu’au rez-de-chaussée, était également sale. Les mêmes tâches brunâtres, plus larges et plus épaisses, peut-être, allaient jusqu’au matelas. Le matelas pouvait être bleu clair ou gris. Les coins étaient rongés. De petites touffes de laines en sortaient. Dans l’angle près du mur, il y avait une forme couchée en boule sous une couverture. On dit en chien de fusil, mais l’image qui m’est venue immédiatement, c’est celle d’un chien crevé. La forme, cependant, était vaguement humaine. La forme ne bougeait pas. J’ouvris la dernière bière, le pschitt du gaz libéré résonna dans la chambre. La forme ne bougea pas. Hormis le fauteuil, la commode, le cadre de guingois représentant une scène de mort et le matelas posé par terre, la pièce était vide.
    Je ne crois pas avoir dormi, cette nuit-là. Pourtant, quand le jour fit mine de se lever, je me sentis reposé. La nuit, de toute façon, ne pouvait pas ne pas finir. Le jour se leva, un jour pâle, sans soleil. Je commençai à mieux apprécier ce qui m’entourait. Le tableau, au-dessus de la commode, était un puzzle qu’on avait encadré. Ce que j’avais pris pour une bataille était la représentation d’une foule en liesse, une fête foraine. Certains morceaux du puzzle menaçaient de se détacher. Les murs étaient recouverts d’un papier blanc texturé qui se décollait par endroit. Le carrelage blanc présentait des motifs géométriques. La lumière, à travers les jalousies des volets, gagna lentement la pièce jusqu’à toucher le matelas. La forme couchée sur le matelas ne bougeait toujours pas.
    Quand le jour fut complètement levé, la forme bougea enfin. « Salut ! », je fis, quand elle se tourna vers moi, juste avant qu’elle ne crie.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • Approche du dialogue

    Après quelques semaines, j’ai repris la route, Rouyn-Neranda, Timmins, avant de passer la frontière et rejoindre Duluth, Minnesota où j’arrivais de nuit. Quelque chose là, dehors, aurait pu m’avaler écrivit Dylan qui a grandi ici. Deux ou trois jours encore, et je repartais en stop. Une Honda Prelude au moins aussi vieille que moi s’arrêta pour me prendre. Nous roulâmes à travers les zones froides sur des routes enneigées, et une fois les banalités d’usages échangées, nous sommes restés longtemps sans rien dire, nous laissant bercer par la musique et les voix des DJ des radios locales. À un moment, le gars à la radio a dit un truc. Un truc profond, je veux dire, même si je ne saurais pas dire quoi maintenant. Le genre de truc qui t’accompagne quand tu roules de nuit sur l’autoroute, tu vois ce que je veux dire ? Un truc qui autrement paraîtrait anodin, mais qui à ce moment précis sonna comme une révélation. Sans rien dire, le type au volant a sorti un paquet de clopes de sa poche et d’un geste m’en a proposé une, que j’ai refusée. Il en a allumé une pour lui, et quand le DJ a eu fini son discours, il a poussé un long soupir. Je l’ai regardé, et j’ai repensé aux raisons qui m’avaient poussé sur la route. On trimballe tous nos morts, j’ai dit. On marche sur les traces de ceux qui étaient là avant nous, mais ça ne fonctionne pas. Chacun doit tracer son propre chemin et creuser dans le vide qu’on a en soi. Creuser jusqu’à la douleur pour essayer d’en sortir quelque chose qui fait sens, tu crois pas ?
    Il m’a regardé bizarrement du coin de l’œil et il n’a rien dit. Je sais pas de quoi tu parles, il a fait, après quelques minutes. La vie, c’est juste un truc qui t’arrive et qui finit mal. Ensuite, chacun s’est calé dans son siège et on a roulé longtemps sans rien dire.

    À un moment, il a éteint la radio et il s’est mis à parler. Un jour, j’ai dansé avec une femme sur une chanson magnifique : Unchained melody des Righteous Brothers. Tu connais sûrement ; un morceau produit par Phil Spector, tu vois ? Tout le monde connaît cette chanson. J’ai dit à la femme que je l’aimais, et elle, elle a mal compris, elle a cru que je parlais d’elle. Elle s’est serrée contre moi, et elle m’a dit : tu m’aimes ? Alors, épouse-moi, et crois-le ou non, c’est ce que j’ai fait.
    Il tira longuement sur sa cigarette. L’essence du rock, tu piges ? C’est ça qui m’avait retourné le cerveau. Ce truc qu’il y a derrière la musique, comme une lave incandescente souterraine. Je saurais pas le définir mieux. Tu peux chanter une bluette et ça sera quand même du rock. Il y a des choses très douces qui portent en elles des révolutions. Il regardait fixement la route. Je voyais son profil dans l’ombre se découper à intervalles réguliers dans la lumière des phares des voitures que nous croisions. Quand c’est apparu, le rock, les gens disaient que c’était la musique du diable. Personnellement, je ne crois pas. Si tu veux mon avis, c’est même le contraire. Il y a longtemps qu’ici le diable a pris le pouvoir, avec la seule arme qu’il ait jamais possédée : le fric. Mais avec ça, il a réduit le monde en esclavage. On est tous à sa botte. Toi, moi, les types qui nous gouvernent. Le monde entier, asservi. Il soupira. Dehors, la nuit était totale, le ciel était dégagé, un tapis d’étoiles nous recouvrait. On dit que le monde est bien fait, que chaque chose est à sa place. Mais l’ordre n’est pas l’œuvre de Dieu, ça non. Regarde la nature : c’est le désordre qui mène la danse. Nous, on est comme morts.
    Il n’avait pas dit trois mots du voyage et maintenant qu’il était lancé rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Il ressortit son paquet de clopes. Toujours pas ? Il fit, en l’agitant dans ma direction, avant de le glisser à nouveau dans sa poche. La musique du diable, hein ? Foutaises : le rock, c’est la musique des anges. Seulement, vois-tu, les anges finissent par déchoir aussi. Personne ne peut affronter seul le chaos, personne. Heureusement pour nous, il y a toujours quelqu’un pour prendre la relève. La flamme est ténue, mais elle brûle encore, tu peux me croire. Il tira sur sa clope, souffla la fumée sur la vitre.

    Et la femme ? j’ai dit.
    Il ne répondit pas. Peut-être avais-je seulement pensé ma question sans la formuler à voix haute. Peut-être que je m’étais endormi. Peut-être que je rêvais. Je rêvais sans doute. Il y avait longtemps que nous ne parlions plus. Le chemin plutôt que la destination : c’était ma martingale, jusque là, mais après l’avoir écouté, je réalisais que c’était de la bouillie de hipsters. Des excuses pour ne rien faire. Tu vas me dire, il faut avoir un but, une idée fixe, et c’est vrai, on apprend en chemin, mais merde, c’est la révolte qui doit nous guider ; il faut qu’à la fin on ait renversé quelques tables, allumé quelques feux, non ? Sinon autant crever tout de suite, tu crois pas ?

    À un moment, le trafic s’est accéléré. Ou c’est nous qui roulions plus vite. Le profil de mon compagnon sortait de l’ombre à intervalles de plus en plus rapprochés. Effet stroboscopique. Je n’arrivais plus à détacher mon regard de lui. Qu’est-ce qu’il y a ? Il a dit. Rien, j’ai fait. Enfin, il alluma une cigarette et heureusement, le jour se leva.
    Le paysage défilait à ma fenêtre, partiellement caché par le givre déposé sur la vitre. Le ciel était bleu et sans nuages. Nous arrivions au Nebraska.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • Faux autoportrait vraie fiction

    J’ai 63 balais, un aspirateur et une brosse à chiotte. Ma femme dit que je n’ai pas d’humour. Ma femme ne m’aime pas. Je porte des lunettes épaisses, monture style rectangle en plastique. Je suis grand et maigre. Les gens disent que je fais sale. Je me douche comme tout le monde. J’ai une brosse à dents comme tout le monde. J’ai un fils de 20 ans. J’ai une arme à feu dans une boite à chaussures sous mon lit. Mon grand-père était Russe. Je bois comme un Polonais. Je dors mal. Je dors peu. Je vais au café tous les jours. Je joue au PMU presque tous les jours. Au café, je bois avec les habitués. Le patron me prend pour un habitué. Il me manque cinq dents. Je fais de la tachycardie. Je n’ai pas d’argent. Parfois je garde l’argent des autres. Je cache des liasses de billets dans la boite à chaussures sous le lit. Je n’ai pas d’amis. J’essaie de bien faire. Les gens ne m’aiment pas. J’habite au quatrième, un immeuble de six étages. J’aime le personnage de Lemmy Caution. Dans la boite à gants de ma voiture, il y a des cassettes de variétés italiennes. Je fume des Gauloises maïs sans filtre. J’ai une Renault 16 vert bouteille. Ma voiture est en panne depuis plus d’un an. La nuit, je parle fort au téléphone. Pas toutes les nuits. Les murs de mon appartement sont plus fins que le papier de mes cigarettes. Certaines nuits, je m’assois dans ma voiture pour fumer en écoutant Luigi Tenco. Mon fils m’aime bien, je crois. Ma femme ne sait pas qui j’appelle la nuit. J’ai des correspondants secrets. J’habite Nogent-sur-Marne depuis 40 ans. J’ai un cousin éloigné qui habite tout près. Je ne le vois jamais. J’ai grandi dans le huitième à Paris. J’ai habité rue de Londres, rue de Lisbonne et rue de Leningrad. Aujourd’hui, j’habite boulevard de Strasbourg. J’ai surtout voyagé en Europe. Je me souviens du métro aux banquettes en bois. Je me souviens de l’école buissonnière. J’ai un rasoir électrique. Je me rase la nuit. Je ne suis pas fou. J’ai des mystères. Je porte un tricot de corps, été comme hiver. Je porte une chemise blanche, tous les jours de l’année. J’ai trois chemises. J’ai un chapeau en tweed. J’ai un costume gris foncé élimé. Quand on me dit monsieur, c’est toujours avec condescendance. Les gens m’appellent par mon nom de famille. Ma femme aussi m’appelle par mon nom. Mon banquier m’appelle par mon nom. Mon fils m’appelle « papa ». Je n’ai jamais été amoureux. Je ne sais pas ce que ça veut dire. J’ai toujours bien aimé les gens. Je ne comprends pas le monde. Je n’aime pas lire. Je ne suis pas plus con qu’un autre. Je n’aime pas les politiques. Je suis transparent, dit ma femme. Ma femme n’aime pas Lemmy Caution. Ma femme n’aime pas Luigi Tenco. Ma femme ne sait pas tout ce qu’il y a dans ma tête. J’aimerais qu’un jour quelqu’un m’appelle par mon prénom. J’aimerais que quelqu’un m’appelle Roger. Je voudrais qu’on m’aime un tout petit peu. Je ne voudrais pas mourir seul.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.


    Passés dans l’essoreuse du langage écrit, mes souvenirs deviennent fiction, et la fiction qui dit « je » prend aux yeux du lecteur valeur de vérité. Ainsi je peux construire ma légende fragile.
    La première idée pour cet exercice, à mesure que je posais des mots tandis que défilait la vidéo explicative, c’était l’autoportrait. Cette idée, je l’ai finalement aussitôt abandonnée, parce qu’elle était trop facile : c’était refuser la contrainte, refuser le risque, refuser de sortir de ma zone de confort. Paradoxalement, j’ai l’impression que c’est dans la fiction que je me mets en danger : il n’y a ni filet ni parachute, au moment du saut dans le vide.

    Je me suis tourné vers le livre en cours, et j’ai choisi un personnage, un simple fantôme dans un chapitre à venir du récit. Je l’ai pris, lui, pour voir où cela me conduirait, si je le laissais s’épanouir.

    Je sais que je devrais faire ça, désormais : reproduire cet exercice pour chaque personnage de chacun de mes textes. Non pas seulement poser les grandes lignes d’une pseudo biographie, mais aller plus loin. Aller au cœur. Que le texte soit un texte en soi. Le travailler à la lame du couteau. En faire un texte écrit. Et que le « je » qui parle, parle comme si c’était moi.

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  • L’auteur n’est plus disponible, il se cherche une nouvelle forme

    Depuis un an environ, Coline Pierré et Martin Page ont lancé monstrograph, qui propose à la vente des objets faits maison, ainsi que quelques livres que nos deux auteurs ont choisi d’éditer eux-mêmes : titres épuisés, essais, textes courts. Il y a quelques semaines, François Bon à son tour a lancé Tiers-Livre Éditeur : plus d’une dizaine de titres sont déjà disponibles. Thierry Crouzet lui, vient de récupérer les droits de plusieurs de ses livres qu’il entend désormais proposer seul. Ainsi, qui chercherait à acquérir La mécanique du texte, en allant sur son blog tomberait sur cette mention : « Le texte n’est plus disponible, il se cherche une nouvelle forme. » Il me semble que sa formulation peut facilement s’appliquer à l’auteur du XXIe siècle.

    Nous assistons depuis dix ans à un changement en profondeur du livre que presque tous nous feignons d’ignorer. Le marché du livre, comme on l’appelle, s’est modifié en profondeur, et pas comme on pouvait l’imaginer ou le craindre : fragilisées par la vente en ligne et le développement des chaines en périphérie des villes, les librairies indépendantes s’accrochent pourtant, et les ouvertures sont aujourd’hui plus nombreuses que les dépôts de bilan ; les grands groupes d’éditions fusionnent à tour de bras et réalisent trop tard qu’ils ont des pieds d’argile qui supportent mal leur nouveau poids, quand les petits éditeurs qu’on croyait disparus réapparaissent et font des succès de librairie qu’on n’espérait plus (ainsi, des éditions Finitude, Monsieur Toussaint L’Ouverture, ou encore Gallmeister).

    Le livre numérique n’a pas été le fossoyeur, ni des librairies ni de la littérature, comme certains se plaisaient à l’annoncer. Simple support (au même titre que le poche), mais qui cristallisa en son temps toutes les craintes et sur lequel on déversa des tombereaux d’injures, il fut la poutre dans l’œil qui cacha à tous la montée en puissance vertigineuse du numérique, aujourd’hui établi bien au-delà du point de bascule. L’impression à la demande, par exemple, est rentrée dans les usages : savez-vous que la plupart des livres de fonds proposés en librairie, une fois le tirage initial épuisé, sont imprimés par ce biais ?
    Les auteurs indés, ainsi qu’ils aiment à se dénommer, n’ont plus peur de revendiquer le statut d’auteur autoédité, et pour un nombre croissant, l’auto-édition est un choix assumé. Leurs livres, bien souvent, sont en bonne place sur les tables des libraires qui, sans trop se faire prier, acceptent de les prendre en dépôt.

    C’est qu’au cœur de cette révolution, c’est l’auteur qui souffre le plus du changement de paradigmes actuellement à l’œuvre. Et pourtant, il est, peut-être, celui qui a le plus a y gagner.


    Qu’en est-il désormais de la « littérature » et de sa dissolution ? De l’écriture dont on parle en somme toujours trop ? Du texte en général ? Du déchiffrement ? Qu’en est-il de l’histoire, du sujet, de la représentation — catégories soumises à un démembrement dont le langage s’est fait le porteur actif ? Qu’en est-il du signe, du sens, de la langue ? (…) Que devient la bibliothèque et le rapport ébranlé entre « œuvre », « auteur », « lecteur » ? Quelle scène se creuse dans le mouvement de ce travail obstiné, rongeur, mais qui règle déjà son autre côté retourné ? Quelle action ? Quels déplacements ? Quelle politique ?

    On pourrait croire ce texte écrit à l’aune des changements dont je parle. Il est extrait de la quatrième de couverture d’un livre que j’ai acheté chez Emmaüs l’autre jour, imprimé en décembre 1968 : Tel Quel, Théorie d’ensemble (un impressionnant recueil de textes de Foucault, Barthes, Derrida, Kristeva, Ricardou, Roche, Sollers et j’en passe).

    La réflexion menée par les auteurs sur leur statut et le statut de leurs écrits ne date pas d’hier, on le sait. Simplement, avec l’Internet et les outils numériques désormais accessibles pour rien, ils ont aujourd’hui à leur disposition des moyens dont ils n’auraient même pas rêvé en 1968, ni même 10 ans en arrière. Reste à trouver la formule qui leur permettra d’en tirer des revenus suffisants.
    Les exemples cités en introduction sont des pistes à suivre de près. Monstrograph, Tiers-livre éditeur : c’est là peut-être, dans cet entre-deux, ce libre choix par l’auteur de passer ou non par un éditeur, en fonction du contenu de son livre, que se trouve une des solutions. Une démarche joyeuse et porteuse d’espérance et de liberté, qui n’est pas sans rapport avec le punk de la fin des années 70 et l’émergence du Do It Yourself porté en étendard.

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    Enfin, au cœur de ce dispositif, Internet permet à l’auteur un échange direct avec ses lecteurs, par le biais de son site Internet, de son blog et/ou des réseaux sociaux. Depuis une dizaine d’années, les musiciens se sont servis de ces outils (je pense à Arctic Monkeys et plus encore aux Libertines), il serait temps que les écrivains y recourent plus souvent. L’écrit, après tout, est leur moyen d’expression premier.

    Chacun trouvera la forme qui lui convient le mieux. Warren Ellis, auteur anglais très présent sur Internet depuis la nuit du web, s’exprime aujourd’hui principalement par le biais de sa newsletter hebdomadaire, informative, passionnante et drôle. Thierry Crouzet, sur un rythme mensuel, propose à ses lecteurs de recevoir dans leurs boites mails, un journal du mois écoulé, en complément de ses billets sur son blog. François Bon multiplie les vidéos sur YouTube : « la vidéo est une simplification du geste cinématographique, mais c’est cette simplification même qui la rend virale et nous permet cette appropriation individuelle qui la transforme en outil pour dire le réel, en outil d’écriture », écrit-il.

    Comment l’auteur aujourd’hui doit-il appréhender l’Internet ? Est-ce pour lui un support ? Une vitrine ? Un journal ? Un lieu où il propose des suppléments aux lecteurs, comme on trouve des scènes coupées dans les bonus des DVD ?
    À chacun sa réponse. La seule certitude, c’est qu’il devient de plus en plus difficile de faire sans.


    Addenda :
    François Bon propose sur son site un article bilan sur le premier mois d’activité de Tiers Livres Éditeur, et c’est aussi pour lui l’occasion de poser, comme il dit, « quelques réflexions sur la douce révolution en cours. » Une lecture indispensable pour qui s’intéresse au sujet.

    Le livre de Thierry Crouzet, La mécanique du texte, est à nouveau disponible ICI.

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