Étiquette : écriture

  • L’IMPOSSIBLE RETOUR — (No direction home)

    … Et puis, le retour ; l’impossible retour.
    Les portes du bus s’ouvrirent enfin, je sortis sur le trottoir, et mon père qui m’attendait ne me reconnut pas.
    J’étais revenu chez moi. Pourtant, chez moi, désormais, me semblait être ailleurs. On prit mon sac et l’on me prit par l’épaule. On me tirait par le bras, on me palpait : on s’assurait que j’étais bien là. La main qui me serrait, c’était de l’amour, mais c’était aussi une prison.

    La ville, les rues paraissaient étroites. Mes parents me semblaient vieux. Ils me posaient des questions auxquelles je ne savais pas répondre, et quand je leur parlais, ils ne comprenaient pas. Mes parents étaient sourds.

    L’impossible retour… Il fallait faire cependant bonne figure. Il fallait ne pas paraître ingrat. Les amis, la famille, le défilé incessant des premiers jours, et pour chacun un mot, un sourire. Il fallait réapprendre les liens, se remémorer les non-dits, convoquer d’anciens souvenirs déjà presque oubliés. Il fallait ne pas se tromper, ne pas décevoir ; les fils étaient ténus, mais il fallait s’y raccrocher.

    Il fallait faire illusion. Sans jamais se mentir, sans se perdre, jouer le jeu, faire au moins semblant d’être là avec eux. Les autres me scrutaient, les autres semblaient ne pas être dupes. Il me fallait trouver les mots, réapprendre la langue. Il fallait être attentif, conciliant. Il fallait se montrer humble.
    Les autres perdaient patience, ils ne comprenaient pas. On ne s’expliquait pas mon envie de si tôt repartir.
    L’impossible retour… Mon cœur pesait lourd, je portais les stigmates d’un amour lointain, un premier amour que je dépliais en moi comme on déplie une carte pour y tracer des routes, les chemins d’un ailleurs fantasmé. Mais déjà la carte, sous le poids de ma plume, se déchirait par endroits.

    Les autres ne comprenaient pas. Les autres croyaient savoir, leur cœur était sec. Il aurait fallu ne jamais partir pour grandir avec eux. Le bleu du ciel trop pâle, la lumière, les odeurs me pesaient. La torpeur envahissait tout. Et l’on me retenait encore. On voulait me garder ici, me garder pour soi. Les fils que j’avais tirés s’emmêlaient, m’enserraient, ils me maintenaient prisonnier.
    Dans le ciel, je voyais les avions passer, de plus en plus haut ; ils partaient de plus en plus loin et je n’avais d’autre choix pour l’instant que de rester ici.

    Ici, le soir et jusque tard dans la nuit, je m’asseyais dans la chambre, dans le fauteuil près du lit. La pièce était grande et je redoutais maintenant de m’y perdre. Les murs aux teintes pastel, c’était moi qui les avais peints autrefois, mais je ne m’y retrouvais plus. Le lit, un matelas posé à même le sol, la stéréo posée à côté, de façon à pouvoir l’éteindre sans avoir à me relever, c’était moi qui l’avais ainsi installée.
    Sous mes doigts, les touches n’étaient pourtant plus les mêmes. Le souffle des enceintes ne m’était plus rien de connu et le bruit du lecteur de cassettes arrivant en fin de bande me faisait à chaque fois sursauter.
    Au-dessus du lit, éclairés par le vasistas qui faisait dans la nuit danser sur les murs des ombres blafardes, les posters aux couleurs passées, fixés par des punaises rouillées, représentaient des groupes qui pour moi ne représentaient plus rien.
    Restait le chien, couché à mes pieds. Dans le noir, quand mes larmes coulèrent, le chien poussa un soupir. Le chien savait. Le chien, je l’avais reconnu.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte, comme le précédent, a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

  • LA DERNIERE PHOTO — (No direction home)

    La voiture, une Blackhawk III de 1973, noire, intérieur rouge en cuir, est à l’arrêt, au point mort, devant le 3746 Elvis Presley Boulevard. Sur le trottoir de droite, il y a un policier en uniforme, et deux femmes qui s’avancent. Le policier porte une chemisette parce qu’on est en été. L’une des deux femmes, chemisier et foulard rose, un large chapeau sur la tête, se penche pour mieux voir les occupants du véhicule. Ils sont quatre à l’intérieur, une femme et trois hommes — la femme est assise à l’avant sur le siège passager —, mais de là où nous sommes, de l’autre côté du véhicule, en face de la femme en rose, seul le chauffeur est visible.. La femme en rose porte des lunettes de soleil, comme l’homme qui conduit la voiture. Or, c’est la nuit. Vous auriez l’heure ? a demandé Nancy à une dame qui se tenait près d’elle. il est minuit passé de vingt-huit minutes, elle a répondu. La réponse peut paraître étonnamment précise, mais voilà, nous sommes en 1977, c’est le temps des premières montres à quartz à affichage digital.
    De la main droite, le chauffeur tient son volant. Il a levé la main gauche, comme pour faire un signe à quelqu’un, mais c’est un signe étrange, sa main est ouverte et ses doigts écartés. Il sourit, on peut dire qu’il sourit, et il doit sourire à la personne à qui il adresse un signe, pourtant son regard semble déjà tourné ailleurs. Il porte une chemise à jabots bleue, et par-dessus un blouson noir à rayures blanches. Tout près de sa vitre, il y a une femme qui porte une enfant dans ses bras. Elle a les cheveux bruns, longs, tirés en arrière. La petite fille est blonde, soquettes blanches et robe à frou-frou. Derrière elles, un homme, Robert Call, cheveux mi-longs, moustache tombante, chemise hawaïenne à fleurs, jean et baskets, tient à la main un appareil photo muni d’un flash, un Kodak Instamatic, qu’il a acheté 20,95 $ chez lui, à Pierceton, dans l’Indiana. Je n’oublierais jamais comment ça s’est passé : je tenais Abby dans mes bras, pratiquement collée à la vitre de la Blackhawk. Elle hurlait littéralement de joie, en faisant de grands signes de la main. Il a arrêté la voiture l’espace de quelques secondes, s’est tourné vers nous et a souri à la petite en lui faisant un signe de la main. Robert était derrière avec son appareil, c’est là qu’il a pris la photo.
    Le policier, bracelet-montre doré au poignet gauche, semble indifférent à l’agitation autour du véhicule. La scène, de toute façon, ne dure pas plus d’une minute.
    12 h 28 quand je déclenche le flash. À 12 h 30, la voiture a disparu. Comme je suis le seul a avoir pris une photo, il y a ces deux femmes, elles s’appellent Sharon Reardon et Rose Finley — Rose me dit qu’elle est de Berkeley, Montana —, qui sont venues me demander de leur en envoyer une copie. Robert et Nancy ont quatre enfants, mais on ne connaît qu’Abby. On ne connaît qu’elle, parce que c’est à elle qu’il a souri, qu’Abby a quatre ans et qu’elle souffre d’un cancer de la peau qu’on ne peut plus soigner. Pourtant, c’est lui qui meurt le premier, à peine quelques heures plus tard. On a appris la mort d’Elvis en rentrant, à la télévision. C’était terrible. Nous venions tout juste de voir cet homme, et il riait et nous faisait des signes de la main. Alors Abby a dit la chose la plus adorable qui soit. Elle a dit : je parie qu’il va devenir un ange.

    National Enquirer

    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

  • Avancer, un pas après l’autre

    En 1968, Jean-Luc Godard, pour son film One + One, filme en studio les Rolling Stones tandis que ceux-ci construisent de toutes pièces la chanson Sympathy for the devil. On les voit partir d’une simple idée, un riff de guitare, un embryon de mélodie, qu’ils creusent jusqu’à presque l’épuiser. Ils la développent, cette idée, tentent des arrangements, ajoutent, soustraient, se perdent plusieurs fois en route pour ensuite tout reprendre à zéro, avant d’aboutir au morceau fini, qui compte comme l’un des chefs d’œuvres du rock.
    L’atelier d’été de François Bon me fait penser à ce film, au processus de création expérimenté par le groupe et fixé par Godard. L’idée de départ, c’est la nôtre, toujours, mais François nous donne les outils pour l’explorer, l’interroger et sortir de la matière brute des mots qui se bousculent sur la page un texte qu’on ne soupçonnait pas porter en nous. C’est extrêmement stimulant, et cela nourrit tout mon travail, No direction home en particulier, qui reviendra pointer son nez ici même avant la fin de la semaine. Cette fois, on ira faire un tour dans le Tennessee !

    Chaque jour, je me lève tôt et j’écris, parfois deux heures, parfois plus si je ne travaille pas ensuite. C’est un travail dont on ne voit que l’écume, des jours et des jours sur une page, une phrase, un simple mot ; un travail dont je suis le seul acteur, et le seul témoin. Un travail qui me permet d’avancer. Un pas après l’autre.
    Aujourd’hui, j’ai échangé par mail avec mon éditrice chez Numeriklivres : la date de parution de mon prochain bouquin est fixée au 11 juillet, sauf contretemps, soit un peu moins d’un an après le premier. Et ainsi, avancer, un pas après l’autre.

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  • Abécédaire des villes : une rencontre à Séville

    Hey ! How are you doing ? Je lui lance en passant, sans trop oser m’avancer, mais lui aussitôt vient à ma rencontre.

    Cette fois, on arrivait par le pasaje de Vila. La bodega est une dizaine de mètres plus bas, à droite, dans la calle Rodrigo Caro. Le bar fait l’angle avec la rue Mateos Gago, et il se tenait sous l’auvent, appuyé contre le dernier pilier. Il parlait avec quelqu’un, un verre de bière à la main. Casual conversation, comme disent les Anglais, discussion de pure forme, comme chaque soir il y en a dans tous les pubs.

    On se connaît, il me fait, mais je ne sais plus d’où. On ne se connaît pas à proprement parler, je dis. On s’est croisé plusieurs fois cette semaine, mais nous n’avons pas encore eu l’occasion de vraiment faire connaissance.

    Lundi soir, à peine arrivés, les valises sitôt posées dans la chambre, nous sommes ressortis faire un tour en ville. Les tapas bon marché, beaucoup plus d’espagnols que de touristes à l’intérieur, on a poussé la porte. Je n’ai rien compris à ce que m’a dit la fille au comptoir. Habla francés ? J’ai demandé. Elle a aussitôt levé les bras au ciel et s’est éloignée en marmonnant quelque chose. De l’autre côté du bar, un type a souri et lui a dit quelque chose. Grand, blond, les cheveux mi-longs, la cinquantaine peut-être, les traits marqués, il lui avait parlé en espagnol, mais j’ai tout de suite pensé qu’il était américain. Elle a plaisanté avec lui, et lui a servi une bière. La fille est revenue vers moi peu après, soudain plus conciliante. J’avais faim, j’ai commandé au hasard quelques tapas, et nos boissons : una cerveza y una coca-cola por favor. Ça, à défaut d’autre chose, je savais le dire, et ici au moins, ça me sauverait toujours la mise. Elle inscrivit à la craie sur le comptoir la commande. Le type en face me salua en levant son verre dans ma direction. Parfois on croise quelqu’un, et l’on se reconnait l’un l’autre, quand même on ne s’est jamais vu. Qui croit-on voir alors ? Une âme sœur, ou comme soi une âme en peine ?

    Il sourit. Eh bien, enchanté de te parler enfin ! Il me tend la main, et notre poignée de main est chaleureuse.
    Je me présente, et comme il me pose la question, je lui dis d’où je viens. Enchanté Philippe. Moi c’est Terence… Terry si tu veux. Je suis… Il hésite une seconde. Eh bien, je suis de Séville, finit-il par dire, tout sourire, toujours en anglais, et nous savons tous les deux qu’il est américain. Il est d’ici tout aussi bien, comme je pourrai l’être aussi, comme je l’ai été ailleurs, me réinventant tant de fois dans un lieu inconnu, une ville ou un pays nouveau, posant mes valises, délesté, pour un moment, du poids du passé. Étranger aux autres, vraiment, on l’est le plus souvent chez soi.

    De retour à notre table avec nos verres, L. me demanda ce que j’avais commandé. J’en sais rien, je lui dis. Elle se marra. Au moins, ce soir-là, je faisais rire tout le monde.
    Eh, los franceses ! La serveuse nous faisait des grands signes, et j’allais récupérer nos tapas. Voilà, monsieur ! Elle me dit, en français, en me désignant les assiettes. Bon appetite ! Comme Terence, Angelita — son nom, je le saurais le soir même, il serait inscrit sur la note —, on la croiserait souvent toute cette semaine, et d’abord presque tous les soirs ici, à la bodega, qui deviendrait dès le deuxième jour comme notre cantine, mais plus que celle de la serveuse s’affairant au comptoir, l’image que je garderais d’elle, c’est celle de la jeune femme déboulant à toute blinde sur son scooter rose pâle dans les petites rues du quartier, portant un jean rose clair, un blouson rose bonbon, un foulard fuchsia, et toujours son air renfrogné sous son casque, rose lui aussi, framboise s’il l’on veut, semblant défier les touristes perdus dans ces rues piétonnes, répétant sans doute pour elle-même le numéro pince-sans-rire qu’elle leur ressortirait plus tard, derrière son bar.
    Le premier soir, Terence, dont j’ignorai bien sûr encore le nom, je l’imaginais musicien. Le lendemain, on le croiserait, de loin, à deux pas de notre hôtel, et encore une fois, le soir même à la bodega, toujours nous saluant de loin. Le samedi, non loin du Real Alcazar, nous l’avions revu qui tenait une petite échoppe improvisée où il vendait des aquarelles. Il y avait du monde avec lui, il était occupé à peindre et je n’ai pas voulu le déranger.

    Nous aurions pu aller n’importe où ce soir, mais j’ai insisté pour venir là parce que je savais qu’il y serait. Je voulais le saluer une dernière fois, le saluer vraiment, apprendre enfin son nom, pour au moins compléter à grands traits son portrait que j’avais commencé de tracer au brouillon.
    Je dois y aller, il m’a dit, et nous nous sommes de nouveau serré la main. Je dois y aller, mais peut-être demain… Malheureusement, nous partons demain matin, j’ai dit. Il tenait toujours ma main. Eh bien, si tu reviens à Séville, c’est là que je serais, et il fit un geste du bras, qui englobait aussi bien la bodega que la ville tout entière.

    Un peu plus tard, depuis le bar, Angelita nous sortit le grand jeu, nous sifflant en riant, criant le numéro de notre table ou nous jetant en dernier ressort des petits bouts de gressin pour nous signaler l’arrivée de nos plats au fur et à mesure qu’elle les posait pour nous sur le comptoir. En partant, nous voulûmes la saluer, mais déjà elle était loin, elle ne nous entendait plus.


    Tout l’été, François Bon anime un atelier d’écriture sur son blog, le tiers livre. Ce texte est ma contribution à la première proposition.

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