Étiquette : écriture

  • LE 22 août, célébrons la lecture !

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    Le 22 août prochain, Ray Bradbury aurait eu 94 ans. Cet immense écrivain fut aussi un inlassable défenseur de la lecture, et c’est naturellement cette date qui s’est imposée pour le Ray’s Day.
    Lancé à l’initiative de Neil Jomunsi, le Ray’s Day vise à célébrer l’amour du lire. Chacun peut participer, auteur, éditeur ou lecteur, autour de chez lui ou sur le web, en proposant un texte, un livre, un témoignage.
    Il ne s’agit pas d’une démarche commerciale, mais bien d’une fête, et, dans une période où les débats font rage sur l’avenir du livre à l’heure du numérique, c’est un rappel bienvenu de ce qui nous unit tous : l’amour de la lecture.

    Vous trouverez en détail ici toutes les explications et la liste des participants et leurs contributions. En ce qui me concerne, je publierai ici sur le blog une nouvelle inédite, construite à partir d’un travail d’atelier d’écriture en ligne fait avec François Bon l’été dernier.

  • DUBHGHALL MURPHY, CAPTAIN NEW YORK — (No direction home)

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    Dubhghall a les cheveux longs, qu’il porte la plupart du temps lâchés ; la plupart du temps, il sourit : c’est un sourire franc qui le rend sympathique.
    Dubhghall a une formule, une phrase culte, qu’il répète comme un mantra : Tu es qui tu fais croire aux autres que tu es. Il dit que la citation est d’un célèbre auteur New-Yorkais, seulement elle est de lui : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Dubhghall est né dans le Queens, à New York City, état de New York, États-Unis en juillet 1964. Ainsi, Dubhghall est un vrai New Yorkais. À ces amis, il dit qu’il a renoncé aux croyances religieuses après le 11 septembre 2001. Il dit que c’est pareil pour la politique.

    Dubhghall, né dans le Queens en juillet 1964, en vrai New Yorkais est fier de ses racines européennes. Il dit qu’un jour il a fait un pèlerinage sur les terres de ses ancêtres, en Irlande, et qu’il a pu remonter son arbre généalogique sur mille ans. Dubhghall dit aussi qu’il possède un don rare, celui du bavardage mystique, qu’il revendique comme un droit imprescriptible. Il dit qu’il est issu d’une longue lignée de conteurs irlandais, qu’il a ressuscité l’art céleste du fabuliste, qui inspire et stimule ceux qui l’écoutent.

    Il dit qu’il a été boxeur, lutteur et acteur professionnel, qu’il a joué le rôle d’un personnage récurrent dans une série télévisée quotidienne. Il ne dit pas le nom de la série ni sur quelle chaine elle était diffusée.
    Il dit qu’il a été commis dans un cabinet juridique, chasseur de primes, garde du corps et capitaine de remorqueur. Josh Randall ou Boba Fett, Bartleby et capitaine Achab tout à la fois : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Les murs de son appartement sont recouverts de livres. Il dit qu’il les a tous lus. Il dit aussi que la chose qu’il aime le mieux faire, c’est de raconter des histoires.

    À 18 ans, il rêve d’aventure, de voyage au long cours. Il veut être écrivain ; Conrad en 1874, Kerouac en 1942 : Dubhghall entend l’appel de la mer. Il s’engage dans la marine pour quatre ans, en 1982. Il servira à bord du USS Manitowoc et du USS Bainbridge. En septembre 1982, le USS Manitowoc est le bateau qui conduit les troupes américaines au Liban, dans le cadre de la Force multinationale de sécurité à Beyrouth. Il dit qu’il échappe à un attentat suicide. Sans doute était-il resté à bord. Qu’importe : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Après la mer, les airs : de 1989 à 1992, il travaille comme agent d’escale pour la Pan American World Airways. Les avions, il se contente de les voir partir : il est aux guichets d’accueil des passagers, au Worldport, le terminal 3 de l’aéroport international JFK de New York. Comme pour tous les métiers d’accueil du public, l’agent d’escale doit avoir un bon équilibre nerveux pour faire face à des situations parfois stressantes, dit la définition de poste. Sans doute aussi qu’un don pour raconter des histoires n’est pas superflu.
    Après la PanAm, de 1993 à 1995, il s’engage à nouveau dans la Navy et rejoint les Forces Speciales. Il n’en dit guère plus.
    Ensuite, dit-il, il étudie le jeu d’acteur à l’Université de Columbia, participe à des ateliers d’écriture à la New York University.
    En 1996, il décroche un boulot comme homme de pont sur ces bateaux qui proposent des visites touristiques de New York. Trois semaines qu’il est là, et le guide se fait porter pâle. Dubhghall quitte son poste, s’empare du micro et assure la visite. Il vient de décrocher un nouveau job : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Le jeudi 15 janvier 2009, à 15 h 31, un Airbus A320 de la US Airways se pose en catastrophe sur les eaux glacées de l’Hudson. Grâce au sang froid du pilote, les 150 passagers et 5 membres d’équipage seront sains et saufs.
    Dubhghall dit que son navire fut le premier sur place à porter secours à l’Airbus, et quand il raconte ça, pour tous, il est à la proue du navire, dirigeant les manœuvres, le premier à tendre la main aux rescapés ; pour tous, il est celui qui, s’il y avait une photo, tiendrait serré dans ses bras un enfant en pleurs, emmitouflé dans une couverture de survie. Pour tous, il est un héros, il est Captain New York : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    En son for intérieur, Dubhghall brille de mille feux. Il est un phénix, une étoile qui nous éclaire et nous montre la voie. En son for intérieur, il est un soleil qui nous illumine tous.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

    Photo : New York, août 2012
    Licence Creative Commons
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  • LOST IN TRANSLATION — (No direction home)

    Topeka

    Le temps du trajet, pas que je compris grand-chose, mais je posais des jalons, définissais un territoire. Un lieu clôt, quatre personnes fixées dans l’espace, siège conducteur, siège passager, banquette arrière. Sourires échangés, des mots vagues accompagnés de gestes désordonnés, un ou deux éclats de rire… L’impression, quand même, qu’on va y arriver. C’était fragile, mais une complicité commençait de s’ébaucher. La voiture s’engagea dans l’allée devant la maison : now Philippe, this is your new home ! Bob, je comprenais à peu près ce qu’il disait. Angela et sa mère m’avaient déjà perdu. Le petit porche, la porte avec la moustiquaire, et nous voilà dedans. Bob disparaît (be right back !), Angela et sa mère m’entrainent à l’étage. J’essaie tant bien que mal de noter mentalement où sont les toilettes, la salle de bain, ma chambre. On redescend et la maison est tout à coup envahie de gens qui tous veulent me toucher. L’on me serre dans ses bras — give me a hug! — ou l’on me tend une main molle, selon qu’on m’a par avance adopté ou que l’on me regarde comme une bête curieuse. Nous sommes dans la cuisine, il y a derrière moi l’ouverture qui conduit à la salle à manger, mais je ne le sais pas encore, et tous sont venus pour moi, je ne peux plus reculer, ni m’enfuir. On m’adresse quelques mots en français, alors je réponds d’abord en français, lentement. Vous avez fait un bon voyage? On me demande. Oui, merci. Grand sourire, satisfaction réciproque de s’être compris. Une jeune fille rousse s’avance, elle me tend une assiette sur laquelle sont disposés des cookies encore chauds. Je les ai faits pour toi, elle dit. Je fais oh! parce que je ne comprends rien, mais je vois bien à son sourire que les biscuits sont pour moi. Je la remercie comme je peux, elle me dit quelque chose encore, sa mère — je devine que c’est sa mère qui se tient derrière elle, la même bouche aux lèvres épaisses, les mêmes dents — lui souffle quelque chose à l’oreille, elle la pousse un peu et la fille me tend l’assiette. Elle veut que je goûte aux cookies. Je n’ai pas faim, mais j’obtempère. C’est bon. Je dis : c’est bon. Je tente en anglais, ils rient, je ne m’en sors pas trop mal. Il y a d’autres cookies, d’autres personnes avec d’autres gâteaux, je ne vais pas pouvoir goûter à tout. Je n’ai pas faim, je suis fatigué, je ne sais dire ni l’un ni l’autre. Impossible de retrouver les mots, je suis complètement perdu, soudain presque terrifié. La fille rousse aux lèvres épaisses ne me lâche pas. Elle me prend par le bras, m’entraine avec elle d’une pièce à l’autre : ne t’inquiète pas Philippe, avec Angela on va s’occuper de toi, on va te présenter nos amis, tiens, voici le salon — Montre-lui le sous-sol! — Ah oui, là c’est le sous-sol, on se retrouve souvent ici pour regarder des films en mangeant du pop corn… Tu aimes le pop corn? (Quelqu’un lui a montré sa chambre? Il est peut-être fatigué, non?) Quels sont tes films préférés? Tu connais Rob Lowe? — Hey, Shannon, tu crois vraiment qu’ils connaissent Rob Lowe en France? — (N’hésite pas à te servir dans le frigo, hein? Fais comme chez toi… Ici, c’est chez toi, maintenant, d’accord?) — J’adore Rob Lowe, il est tellement mignon! — Tu as vu Sixteen Candles for Sam ? Molly Ringwald ? Non? L’actrice qui joue dedans? Elle est rousse, comme moi? Ça ne te dit rien? (Shannon, je crois qu’il ne comprend rien à ce que tu lui dis!) Pff! Ne les écoute pas! Tu comprends ce que je dis, hein? Oui? Hey, Angela, il dit qu’il comprend! Tu as vu The Breafast Club ? Non plus? Angela! Angela! Il n’a pas vu The Breakfast Club! — Eh! Quelqu’un a vu Retour vers le futur? Mais si, ça vient de sortir… Avec Michael J. Fox! C’est un s.u. p. e. r. film! Il faut qu’on emmène Philippe le voir, il va adorer! Tu vas adorer Philippe… Tu vas au cinéma, en France? — (Il sait où sont les toilettes? Quelqu’un lui a montré où étaient les toilettes?) Voici Steven, voici Natasha… Angela ton correspondant est trop mignon — so cute! — Et moi je la suis, je ne comprends pas un mot de ce qu’elle dit, je ne vois que ses lèvres épaisses qui bougent, je ne vois que ses dents.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

    Photo : Google Street View

  • Rêve d’Espagne

     

    Et toujours, toujours, l’envie de partir. Un sac au bras, de quoi écrire dans la poche, un billet de train ou d’avion à la main, s’en aller. Peu importe la distance, mais s’en aller vers l’inconnu.

    Et toujours, toujours, marcher dans la ville étrangère, arpenter sans fin ses ruelles, préférant les chemins de traverse aux larges avenues, marcher tout le jour et marcher aussi la nuit.
    Parfois, s’asseoir un moment sur un banc ou au comptoir d’un troquet. Ne rien faire qu’écouter. Ne faire que regarder. Le sac posé par terre, le billet froissé — aller sans retour oublié —, commander quelque chose à manger ou à boire, sortir un carnet, un stylo, et écrire. Se fondre dans la ville et écrire. S’installer dans la ville étrangère. Y créer de nouveaux rituels. Deviner les non-dits, tisser de nouveaux liens, apprendre à connaître les gens. S’installer là et y écrire un livre.

    Et toujours, toujours, le livre terminé, après une semaine, un mois, un an, le sac au bras, de quoi écrire dans la poche, un billet à la main, partir ailleurs, aller vers l’inconnu. Faire de cet ailleurs chez soi — une semaine, un mois, un an, et toujours repartir. Citoyen du monde explorant son pays.

    Ô le Pauvre amoureux des pays chimériques !
    Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
    Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques
    Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

    Charles Baudelaire — Le voyage.

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