Faites-vous votre propre Bible

Make your own Bible. Select and collect all those words and sentences that in all your reading have been to you like blasts of a trumpet out of Shakespeare, Seneca, Moses, John and Paul.
– Ralph Waldo Emerson

Toujours cette idée du commonplace book qui me trotte dans la tête. Faites-vous votre propre Bible, écrit Emerson dans son journal, en juillet 1836. Compilez pour vous-même les phrases qui, dans vos lectures, sonnent comme des fanfares, qu’elles soient tirées de Shakespeare, de Sénèque, de Moïse, ou de Jean et Paul (oui, les apôtres, et non pas John et Paul des Beatles, quoique dans mon cas…).
Un projet de livre autour de la photographie vient régulièrement me titiller, pour lequel je prends des notes depuis de longs mois. Un livre monstre, dont je commence à peine à cerner les contours, mais dont je n’ai pas encore idée de la forme. Quelque chose qui ressemblerait au S,M,L,XL de Rem Koolhaas et Bruce Mau. À la manière du Zibaldone de Leopardi, un commonplace book, un livre entièrement construit de miscellanées, de réflexions, de citations, de notes, de schémas. Un livre construit comme un morceau de hip-hop, à base de sampling (à propos de sampling en littérature, je vous renvoie sur le passionnant essai d’Emmanuel Delaplanche sur Louis-René des Forêts, Empreintes, paru récemment chez publie.net).
Enfin, tout cela vient déranger le cadre établi du roman en cours d’écriture, et je vis avec l’impression que rien n’avance (mais pourtant si, tout avance, simplement, c’est le temps long de la maturation et de l’écriture qui se confronte au quotidien).

Envie de retourner à Londres ces jours-ci, de revoir New York, de visiter Berlin. Lisbonne aussi. Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme. « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? »
Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie: « N’importe où! n’importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde! »

New York, en attendant, en voici deux photographies récentes. Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route.


Photos : New York, août 2018
Deux citations se cachent dans l’article, saurez-vous les retrouver ? 🙂

Les choses iront mieux

Il est toujours intéressant d’aller voir ailleurs comment se font les choses. Warren Ellis est scénariste et romancier. Il publie chaque semaine une lettre d’information (en anglais), donne des conférences, et s’interroge inlassablement sur son métier. Dans sa dernière lettre, il revient sur ce que les anglo-saxons appellent la « small press », ce qu’on nomme ici l’auto-édition. En voici quelques extraits qui, à mon sens, font écho à nos propres préoccupations d’auteurs en France : écrivain hybride ou autoédité, financement participatif, etc.

Warren Ellis. Photograph by Ellen J Rogers.

Les choses pourraient aller mieux. Et les choses iront mieux. Vues depuis la grotte isolée où je vis en ermite, les choses vont plutôt bien.

Quand j’étais jeune garçon, nous passions nos journées à esquiver les dinosaures et à sécher de la chair de mouette en prévision des hivers rigoureux. Il y avait des fanzines : stripzines et mini-comics, réalisés avec des photocopieuses ou des duplicateurs à pochoir Gestetner. Ils étaient expédiés par la poste ou vendus sur des tables lors de conventions de comics. (…) Des gens venaient de partout pour occuper un peu de place sur cette table. Et le marché de ce qu’on appelle ici « la petite presse », l’auto-édition, est toujours d’actualité — à Londres, il y a une foire à Shoreditch, une grande salle remplie de petits éditeurs et d’auteurs autoédités. J’aime le fait que ça continue. Et les livres ont fière allure.

Le numérique n’a pas fonctionné comme prévu. Je connaissais des Américains aux États-Unis dont la librairie de bandes dessinées la plus proche se trouvait à 12 heures de route. Le numérique aurait dû combler le fossé pour beaucoup de gens. Mais le numérique a été ralenti par d’étranges obstacles technologiques et commerciaux. (…) Aujourd’hui le numérique est un système secondaire pour éditer la bande dessinée.

Mais regardez les webcomics ! Les webcomics sont devenus la petite presse mondiale.

Il y avait un grand fossé entre la fin de la vieille scène des minicomics et la production simple de webcomics. Et ce fut une période terrible. Je me souviens d’une citation d’un comédien américain appelé George Burns, quand ont fermé tous les lieux anciens où on produisait du vaudeville. Il a dit : « Désormais, les enfants n’ont plus d’endroit où aller et être mauvais sur scène. » Parce que la plupart des gens qui font des webcomics sont mauvais. Vos premiers comics sont toujours mauvais. Je suis toujours mauvais et je suis vieux de plusieurs milliers d’années. Mais vous vous améliorez en étant publié. Et aujourd’hui, vous pouvez remplacer « publié » par « téléchargé » ou « posté ». Vous ne pouvez pas voir votre travail correctement tant que vous ne le mettez pas à une certaine distance de vous. Sur papier ou sur un écran. Vous ne verrez pas ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas tant que ce n’est pas devant vous. Et vos erreurs ont plus de valeur que vos succès. Je vous garantis que vous ne verrez jamais tout ce que vous devriez corriger tant qu’il n’y a pas 25 ou 50 centimètres entre vous et votre travail.

(…) Oh, et pour des raisons d’exhaustivité, je me dois d’ajouter que les systèmes de microfinancement et de micromécénat comme Patreon permettent de soutenir de nombreux travaux intéressants, des livres magnifiques et souvent expérimentaux, ainsi que des voix créatives précieuses.
L’autoédition a toujours été importante pour la bande dessinée.
— Warren Ellis

inspiration

Parfois je me réveille au milieu de la nuit et j’ouvre un livre de Matisse, Cézanne ou Sôatsu… » — Saul Leiter

Snow, New York, circa 1960 © Saul Leiter / courtesy Howard Greenberg Gallery, New York

L’homme a délégué son activité aux machines

L’homme a délégué son activité aux machines. Il s’est départi pour elles de la faculté de penser. Et elles pensent, les machines. Dans l’évolution de cette pensée, elles dépassent l’usage prévu. Elles ont par exemple inventé les effets inconcevables de la vitesse qui modifient à tel point celui qui les éprouve qu’on peut à peine dire, qu’on ne peut qu’arbitrairement dire qu’il est le même qui vivait dans la lenteur. Ce qui s’empare alors de l’homme, devant cette pensée de sa pensée, qui lui échappe et qui grandit, que rien n’arrêtera plus, pas même sa volonté qu’il croyait créatrice, c’est bien la terreur panique, de laquelle il imaginait les pièges déjoués, présomptueux enfant qui se flattait de se promener sans elle dans le noir. Une fois de plus, à l’origine de cette terreur, vous trouverez l’antagonisme de l’homme qui se considère, et se considère étant, et de cette pensée qui devient. Caractère tragique de toute mythologie. Il y a un tragique moderne : c’est une espèce de grand volant qui tourne et qui n’est pas dirigé par la main.

Le paysan de Paris — Louis Aragon, 1926