Étiquette : atelier d’écriture

Textes écrits dans le cadre d’ateliers d’écriture

  • Ecrit à la main

    Depuis février 2011, je m’astreins à un rythme de travail plus ou moins régulier : je me lève entre 6 h et 7 h le matin, et je travaille au moins une heure sur un texte. C’est ainsi que j’ai écrit mon roman, votre profil plaît déjà beaucoup, et la plupart des textes et articles publiés sur mon blog. C’est un moment unique et pour moi très précieux : je suis seul devant le jour qui se lève, seul devant une page blanche ou l’écran vierge de mon ordinateur. Je suis seul avec moi-même. Disponible, enfin.
    Bien entendu, il y a des jours plus productifs que d’autres, mais l’important, c’est de se donner un rituel, et essayer de ne pas se laisser détourner. Mon MacBook air, formidable outil d’écriture s’il en est (batterie inusable, poids plume, démarrage au quart de tour) — couplé à OmmWriter, toujours mon traitement de texte favori, et à Dropbox pour les sauvegardes partout accessibles —, est à la fois mon plus fidèle allié et source de dispersion. Rien n’est plus tentant en effet que de vérifier ses mails, d’aller faire un tour sur le site du Monde, ou jeter un œil sur les réseaux sociaux.
    Tout cela contribue aussi bien sûr au processus d’écriture : je n’imagine pas écrire sans cette connexion au monde, sans lire et voir, sans donner à lire ou à voir, échanger, découvrir, sentir ce monde qui bouge, ce monde sans cesse fluctuant que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il nous est donné de percevoir en un clin d’œil dans sa globalité.
    Mais parfois aussi, tout cela vient parasiter mon dialogue intérieur au lieu de le nourrir, et il m’arrive certains jours de couper le WiFi de l’ordinateur pour m’obliger à me recentrer sur mon texte.
    Parfois encore, j’éprouve le besoin de revenir à l’encre et au papier, et j’écris au stylo-plume sur des feuilles volantes, que j’annote et rature avant de les reporter ensuite au propre sur l’ordinateur. C’est un rituel plus ancien encore qui ressurgit ainsi, qui procède d’une autre écriture, peut-être. David Bosman en parlait ces jours-ci sur son blog, et je partage assez bien son point de vue.
    Je me rends compte que j’ai beaucoup de projets en cours, et de ce fait, je n’en ai plus : je me disperse, je n’écris plus.
    Il y a des choses importantes qui ont lieu : la parution du roman chez Numeriklivres est une fabuleuse aventure ; l’atelier d’écriture avec François Bon, qui chaque semaine ouvre des possibilités d’écritures incroyables qui viennent nourrir tout mon travail, débouchera c’est certain sur un nouveau livre ; un autre projet encore, un scénario de bande dessinée dont je ne peux encore trop parler. Et puis cette autre chose qui me trotte dans la tête. C’est beaucoup, déjà, et pourtant je fourmille sans arrêt de nouvelles idées que je note pour plus tard. Et pourtant, je ressens profondément le besoin de me recentrer. De m’en tenir à ce que je viens d’énoncer et d’essayer de ne plus me disperser.
    Et demain, je m’attèlerai vraiment — enfin ! — à cette autre chose dont je parlais à l’instant. J’ai une histoire, des notes, un titre : le blues de Ben E. Smith. J’ai l’envie, et j’ai un bloc de papier et de l’encre dans mon stylo. Et ce texte qui s’écrit, il s’écrit à la main.

  • Axis Mundi (Un été pour écrire)

    Il fallait prendre un lieu, et j’ai choisi celui-là. Non parce qu’il m’était familier (il l’était), mais parce que je venais d’emménager dans ce lieu, et je voyais là un moyen de me l’approprier plus rapidement ; je voulais que ce lieu me devienne intime, en plus d’être le lieu de l’intime. Je voulais créer avec lui une relation particulière, tisser entre ce lieu et moi un lien unique : en connaitre les évolutions et les secrets, quand bien même ces évolutions et ces secrets relèveraient de mon seul imaginaire. Mais un imaginaire qui par le biais de l’écrit s’impose comme possible, puis comme probable, et enfin, comme seule réalité objective, parce que seul témoignage imprimé. Que ce lieu prenne, non pas vie, mais une autre vie. Il y a ce lieu d’avant, ce lieu qui m’est étranger, et il y a, dans une autre dimension — appelons là virtuelle —, ce lieu qui désormais fait corps avec moi.
    Ce lieu n’est alors encore qu’un point émergent dans un magma informe, une oasis de vie potentielle dans un désert stérile : il me faut construire autour. Et comme à l’initiative de ce lieu il y a un atelier en ligne, je prends à internet l’idée des jeux de simulation de vie, « expression utilisée pour qualifier un jeu vidéo qui crée un monde virtuel constitué de véritables êtres vivants » (Wikipedia).

    Les premières tribus nomades croyaient évoluer dans le chaos. Aussi, au moment de faire campement, leur chaman faisait ériger dans la terre un totem — Axis mundi reliant le Ciel, la Terre et le monde inférieur —, et autour de ce totem, dans ce lieu devenu sacré, les hommes pouvaient s’installer. En consacrant le lieu, il le rendait habitable : ils reproduisaient ainsi symboliquement, à l’échelle humaine, la création de l’univers par les dieux. Comme le soulignait Mircea Eliade dans Le sacré et le profane, pour devenir leur monde, le lieu devait être préalablement créé.
    Je me suis arrêté dans ce lieu, et j’y ai planté mon stylo-totem pour pouvoir à mon tour m’y installer.

    Mais, pour qu’il devienne mon monde, je dois préalablement le créer. Aussi, d’abord, je peuple ce lieu : deux personnes, un homme et une femme, et le lieu prend vie. Autour de ce lieu, je construis une maison. Autour de cette maison, un village. Je nomme ce village, et le village s’anime. Il y a d’autres gens dans ce village. Pour tous, ce sont des silhouettes aperçues, des histoires entendues, plus ou moins floues, toutes recréées, réinventées, pour venir peupler le lieu. Parmi ces personnes, certaines viennent de plus loin, et le lieu prend une dimension spatiale ; d’autres viennent après, et le lieu prend une dimension temporelle. Et ces personnes interagissent, des liens se tissent et forment un réseau de plus en plus touffu. Le lieu, avec ces personnes, interagit avec d’autres lieux, et des connexions apparaissent.

    Dans les jeux de simulation de vie, le joueur, qui observe du dessus le monde qu’il a créé, contrôle indirectement ses personnages, parfois en leur donnant des directives précises, d’autres fois en leur laissant leur libre arbitre. Avec ce projet, des contraintes sont posées, des indications données, mais ce sont les personnages qui s’écrivent, en interagissant les uns avec les autres.
    Comme dans les jeux de simulation de vie, il n’existe pas de but ni de fin définis. Le texte prend vie, de et par lui-même.


    Tout l’été, pendant dix semaines, François Bon anime un atelier d’écriture sur le net. Chaque dimanche, une proposition est mise en ligne sur tiers livre. A chacun des participants ensuite (une quarantaine, pas moins !) d’en livrer jusqu’au jeudi suivant son interprétation sur ouvrez.fr.

    Pour la semaine 6, deux exercices. Voici ma version du premier, qui consistait à décrire « le plus précisément possible le texte auquel on veut aboutir« .

    (Petite parenthèse : les plus perspicaces d’entre vous auront noté une petite pause dans mon projet 52 : ce magnifique atelier avec François Bon en prend le relais pour le moment).

  • Une question de point de vue

    Sans titre

    Une question de point de vue.
    Une photo par jour : #118
    Assis sur ma terrasse, il est un peu plus de 7h et je viens de boire mon café en relisant une nouvelle fois les propositions 6 et 6bis de l’atelier d’écriture estival de François Bon.
    Il est 7h25, je viens de poster un nouvel article sur le blog, et je me demande ce que sera aujourd’hui la photo du projet 365.
    Il est 7h30, je m’étire sur mon fauteuil de jardin et, penchant la tête en arrière, je crois tenir une idée. Mon appareil est rangé, mais j’ai toujours mon téléphone à portée de main…

    Licence Creative Commons

  • Le monologue de l’amiral (un été pour écrire)

    « “Encore un ?”, t’as fait et t’as même pas attendu que je te réponde, tu m’as rempli mon verre, parce que je n’ai même plus besoin de rien dire, la réponse est oui, toujours oui, des dizaines de oui si souvent dits qu’ils en donnent soif, et avant, je disais non, pas non à un verre, mais non quand on me disait “tu bois trop”, je disais non, et après, on me disait simplement “tu bois ?” et je disais non pareil, et je buvais pareil et le médecin, c’est elle qui m’a fait comprendre, elle m’a pas dit “tu bois ?” ou “vous buvez ?”, moins méprisant peut-être — et pourquoi d’ailleurs, parce qu’on est saoul, on nous tutoie ? Qu’est-ce qu’on a perdu d’humanité qui nous ramène à être un moins que rien dans le regard de l’autre ? Qu’est-ce qu’il en sait, l’autre, de ce par quoi on est passé, des épreuves, des douleurs, des blessures, ces choses qu’il ne connait pas, et qui peut être nous font boire, mais nous rendent tellement plus lucide sur le monde, sur son monde, à ce crétin, le monde qui l’entoure et qu’il ne voit même pas alors que ça l’enserre tout autour, ça le compresse de partout et il ne sent rien (pour l’instant, il ne sent rien, attends un peu que ça te tombe vraiment dessus, hein, attends un peu, on trinquera ensemble alors) — le médecin, ouais, elle m’a pas regardé de haut, du haut de son statut, elle m’a pas méprisé ni déconsidéré ni rien, elle m’a juste demandé “vous picolez ?” et j’ai dit oui, j’ai dit un peu, “trop, peut-être ?” elle a fait, “je peux vous aider, vous savez ?” elle a dit, mais moi je veux pas être aidé, je veux pas ne pas boire : lucide, c’est tout, je peux pas m’arrêter, et je veux pas et quand ils disent qu’on boit pour oublier, c’est des conneries, ils disent ça et ils se gavent d’antidépresseurs qui les endorment, mais moi je dors pas, moi je vois tout, et l’alcool ça aide à tenir, c’est comme ça, ça occupe en attendant — pas attendre que ça passe, parce que ça passera pas, je le sais ça —, y’a rien à faire qu’attendre de crever et voilà, y’a rien d’autre : on vit dans un monde fini, parce que nous sommes nous-mêmes prisonniers des frontières de notre corps — le monde dans lequel nous vivons est faux, il est le rêve mauvais des paresseux, de tous ceux qui ont abdiqué, de tous les résignés, et pour les autres, les écorchés vifs, les sages, les simples d’esprit, les marginaux et les alcoolos, il faut lutter encore et toujours, chercher à faire tomber les barrières, les remparts qui emprisonnent, dans ce monde et dans ce corps —, et celui qui boit, tu vois, il ne cherche qu’à repousser les limites, il veut faire voler en éclat les liens qui le retiennent et plus il boit, plus son corps devient poreux, mais les entraves ne cèdent pas, alors il lutte, il cogne et il crie, mais sa colère et son désespoir l’isolent un peu plus encore, mais ça personne ne le voit, hein, tu vois rien, toi, au comptoir, tu vois que l’amiral qui rentre le matin dans ton bar et qui n’en sortira que le soir, jusqu’au jour où il en ressortira les pieds devant, c’est ça que tu te dis, et le mépris, il y est dans tes yeux, et parfois mêlé d’un peu de pitié, mais j’en veux pas, moi, de ta pitié, je veux rien d’autre que boire, je veux rien, ou alors qu’on me ramène mon frère, mon jumeau adoré, mon double lumineux, mais il est parti pour de bon, il est mort et y’a plus rien à faire qu’à boire parce que c’est trop dur de vivre sans lui, de vivre avec le regard des autres qui se disent en me voyant que décidément, c’est toujours les meilleurs qui partent les premiers, qui disent à voix basse ce que pensaient tout haut nos parents, à lui et à moi, si fort ils le pensaient qu’ils auraient pu le hurler et je ne l’aurais pas mieux entendu, et moi aussi je pense pareil, et y’a que mon frère qui disait que c’était pas vrai, y’a que lui qui m’aimait, il m’aimait comme un frère, et il m’aimait comme un père, et il me disait que j’étais le meilleur, que personne ne me comprenait pour ça, mais que lui il voyait qui j’étais à l’intérieur et il disait que ce qu’il voyait était beau, mais aujourd’hui y’a plus personne pour le voir, et de toute façon j’ai construit un mur maintenant, pour pas qu’on voie au travers : ça me va d’être réduit à un stéréotype, ça rend les choses plus simples, personne n’attend plus rien de moi — l’amiral, qu’ils disent, et y’a rien d’autre à dire, hein, l’amiral, et c’est un sourire entendu, l’amiral avec sa casquette, que c’est son frère qui lui avait donné, et c’est lui aussi qui l’appelait ainsi, qu’on sait pas pourquoi, et là encore, les regards en coin —, et moi je passe ma route, je fais comme si je voyais pas, je continue d’avancer, le chemin est sinueux, mais j’avance, et avec l’alcool, même quand la route est droite y’a des virages abrupts et des dénivelés que je suis seul à voir, “regardez-le tituber”, ils disent, “il va tomber”, ils disent, mais non, je me raccroche toujours, je tombe pas, moi, je suis solide comme un roc, mais ça personne ne le voit, y’a que mon frère qui le voyait, mon frère, y’a que lui qui m’aimait, et t’as bien fait de me resservir, tiens, pour que je trinque avec lui, et j’en veux bien un autre, et après je m’en vais : un pour la route, parce que dehors il fait froid et que la route est longue »


    Tout l’été, pendant dix semaines, François Bon anime un atelier d’écriture sur le net. Chaque dimanche, une proposition est mise en ligne sur tiers livre. A chacun des participants ensuite (une quarantaine, pas moins !) d’en livrer jusqu’au jeudi suivant son interprétation sur ouvrez.fr.

    Pour la semaine 5, un exercice sur le thème « leur faire siffler le monologue« , ou étendre le territoire du texte aux voix intérieures. La consigne, une seule phrase qui constitue tout le texte, et un temps référentiel nul :

    Parenthèses, tirets, deux points, emboîtements, guillemets,la phrase peut tout se permettre, mais elle ne comporte ni point (.) ni points de suspension (…) Ne pas avoir droit d’interrompre la phrase en cours est précisément l’outil pour la prolonger, descendre dans ses caves, lui permettre d’accueillir des digressions.

    J’ai choisi cette fois de faire s’exprimer un des personnages secondaires de ma fiction, l’amiral, que l’on n’avait pour l’instant fait qu’entrevoir dans deux de mes textes. Il m’a semblé intéressant de lui laisser la parole, et exprimer ce que le plus souvent on ne voit ou ne sait pas voir.

    Pour les curieux, l’ensemble de mes contributions à l’atelier sont accessibles ici.