Le photographe – Barcelone, mai 2013
Catégorie : textes
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Trajet (un été pour écrire)
Il a dix ans. Peut-être neuf. Son père l’a emmené, lui et sa sœur, rue de la Huchette, pour manger des « sandwichs grecs ». C’est la première fois qu’il vient dans ce quartier. Ils se sont garés plus bas et remontent à pied le boulevard Saint-Michel. Il se retourne, et il voit Notre-Dame derrière lui. Là encore, c’est la première fois. Il a 23 ans. Il est étudiant en lettres modernes. Il suit un module sur les écrivains roumains d’expression française. Il étudie Panaït Istrati, Emil Cioran, Mircea Eliade, Tristan Tzara et Eugène Ionesco. Il sort du théâtre de la Huchette. Il vient de voir la pièce La Cantatrice chauve. Il a 28 ans. Au milieu des livres usés proposés dans les étals devant la librairie Shakespeare & Company, il a trouvé un exemplaire de poche d’Ada or Ardor de Vladimir Nabokov. Il a 19 ans. Il vient de passer un an dans le Middle West, à Topeka, Kansas. C’est George Whitman qui lui tend le titre qu’il recherche : On the road, de Jack Kerouac. Dans la foulée, il lit tous ses autres livres, de même qu’il lit tous ceux d’Henry Miller. Il est assis square Viviani. Il a 25 ans. Il écrit une nouvelle qu’il ne finira jamais, mais qui le hantera toujours. Il est devant le studio Galande. Il a 17 ans, il est vingt-deux heures, nous sommes le samedi 14 avril 1984. Il s’apprête à voir le Rocky Horror Picture Show. Il le verra en tout près d’une centaine de fois. Il a 14 ans. Il est rue Dante, à la librairie Temps Futurs. Au sous-sol, on y trouve des comic books américains. Il a 26 ans. Il vient là presque tous les jours, à l’occasion d’une rétrospective Godard au cinéma Champo. Il observe furtivement l’étudiante assise un peu plus loin. Il aime la façon qu’elle a d’agiter sa cuillère dans son café. Elle n’est pas seule. Lui non plus. Il la trouve jolie. Il a 40 ans. Il sort du musée Cluny. Il remonte la rue des écoles et reconnait la brasserie. Il entre, commande un café et une omelette au serveur aux longues moustaches tombantes qui, apprendra-t-il plus tard, s’appelle Lionel. Il se souvient de la jeune femme entr’aperçue quatorze ans plus tôt. Il a 32 ans. Il sort de la librairie Un regard moderne, rue Gît-le-Coeur. Il a acheté deux numéros d’une luxueuse revue italienne, Glamour. L’un est consacré à Alex Toth, l’autre à la représentation de la femme dans la littérature populaire américaine, entre 1930 et 1960. Il a 15 ans et il pousse pour la première fois la porte de la librairie Actualités, au 38 rue Dauphine. On lui a donné cette adresse, il vient y chercher des comic books anciens. Il reviendra souvent ici, où sur les étagères Alan Ginsberg côtoie Guy Debord et Jack Kirby. Tous les mercredis, il s’en souvient, puis, plus tard, chaque fois qu’il remontera à Paris. A 20 ans, il passe des heures ici à discuter avec Pierre S., assis à son bureau sous un portrait de Fernandel. Il a 39 ans. Il est libraire et vit dans le Sud. Il apprend la mort de Pierre S. Il sait ce qu’il lui doit. Il n’a jamais pu le lui dire.
Tout l’été, pendant dix semaines, François Bon anime un atelier d’écriture sur le net. Chaque dimanche, une proposition est mise en ligne sur tiers livre. A chacun des participants ensuite (une quarantaine, pas moins !) d’en livrer jusqu’au jeudi suivant son interprétation sur ouvrez.fr.
Pour la semaine 4, deux exercices sur le thème de « laisser entrer les personnages » :
– deux personnages, même principe d’écriture (suite de « il a » + âge + proposition complément, sans chronologie, et laissée dans son état de connaissance très partielle du personnage) ;
– un personnage qui soit lié à votre premier texte, et un personnage forcément fictif puisque construit depuis le récit d’un autre des participants, selon affinité.Je me suis servi du lieu de Delphine R. pour cet exercice, mais je n’ai pas respecté à la lettre la consigne : il y a dans mon texte une part autobiographique (et je vous laisse démêler le vrai du faux !).
Pour les curieux, l’ensemble de mes contributions à l’atelier sont accessibles ici.
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C’est seulement du rock’n’roll (mais j’aime ça) – #1
Premier épisode : I get around – The Beach Boys
Où il est question de Stevenson et de traumatismes de l’enfance, et comment Gérard Palaprat, contre toute attente, peut conduire à la découverte de la perfection pop.
Enfant, j’avais un tourne-disque sur lequel j’écoutais des histoires lues enregistrées sur des 33T aux belles pochettes illustrées. Ma favorite était une adaptation édulcorée de l’île au trésor de Stevenson que je me repassais en boucle, et comme j’aimais alors les bruits de la mer, les chaînes et les grincements du bateau qui accompagnaient le récit !
Mon frère, de dix ans mon aîné, avait quant à lui depuis longtemps passé l’âge des rêves de folles épopées maritimes. Sa chambre jouxtait la mienne, et certainement fatigué d’entendre inlassablement les mêmes récits surjoués, il fit un jour irruption dans ce qui était devenu ma cambuse : non sans un certain sens de la dramaturgie, d’un geste brusque et catégorique, balayant du revers de la main le bras de l’électrophone posé sur le sillon, il mit fin (pour un temps au moins), aux aventures que je partageais avec Long John Silver et ses acolytes.
Cherchait-il à me signifier, d’une manière brutale et quelque peu vaine, que l’heure était venue de quitter l’ile mystérieuse de l’enfance pour aborder aux rivages escarpés de l’adolescence ? En tout cas, il décréta qu’il était temps pour moi de commencer à écouter de la «vraie» musique. Disant cela, il m’offrit un 45t de Gérard Palaprat, Pour la fin du monde, que je me mis religieusement à écouter en boucle (j’étais comme on le voit un garçon plutôt obéissant).C’était une autre époque et si le nom de ce chanteur ou le titre de ce morceau ne vous évoque rien, alors je ne saurais trop vous conseiller d’en rester là. Il suffit d’imaginer des coeurs très « pop française » sur une orchestration minimale, pour ne pas dire simpliste, chantants des paroles mièvres bien dans l’esprit de ces années-là (le disque a été enregistré en 1971). Quant à la pochette, elle vaut son pesant d’or : imprimée en bichromie noir & blanc et bleu fadasse, elle présente notre chanteur en pantalon noir pattes d’eph à rayures, cheveux longs, barbe épaisse et veste blanche col pelle à tarte du plus bel effet, incrusté sur un décors simulant l’espace, ses pieds reposant sur la terre, avec au dessus de lui une autre image qui voit sa tête surgir de ce qui doit être la lune.
Chacun mesurera la perversion de mon ainé qui, ayant lui-même acheté ce disque quelques mois plus tôt, en avait très vite mesuré la vacuité, et m’en imposait à présent l’écoute. Mais peut-être était-ce en définitive une sorte d’épreuve initiatique, destinée à me conduire, après de longs et tortueux détours, sur le chemin du rock, à la découverte de mon saint Graal.Si je me lassais assez vite du rêve hippie de Palaprat, il m’ouvrit pourtant de nouveaux horizons, et je cherchais bientôt par moi-même de nouvelles chansons à écouter, commençant ainsi une chasse à de nouveaux trésors. C’est à ce moment je crois que je pris conscience que mon tourne disque, un tout-en-un, proposait également un tuner me permettant de me balader sur les grandes ondes (la Fm ne viendrait pas avant plusieurs années) ainsi qu’un magnétophone pour enregistrer mes morceaux préférés.
Je dérobais à ma mère quelques cassettes sur lesquelles des années plus tôt elle nous avait enregistré, ma soeur et moi, récitant les fables de La Fontaine, et je possédais bientôt en propre plusieurs heures de musique où le début des chansons était systématiquement tronqué et précédé d’un clac sonore correspondant à la pression de mes doigts sur les touches Play et Record, enfoncées simultanément, et où les morceaux s’enchaînaient de manière abrupte, laissant parfois encore entendre pour quelques millième de seconde les voix appliquées d’enfants de trois et cinq ans.J’avais neuf ans, et c’est à ce moment que j’ai pour la première fois consciemment croisé la route de Brian Wilson. Il y avait ce morceau déjà entendu dont le refrain m’obsédait, et je n’en connaissais ni le titre, ni le nom des interprètes, mais voilà : un jeune chanteur français venait d’en reprendre un très court extrait dans un tube qui viendrait bientôt envahir les ondes française. C’est grâce à Laurent Voulzy que j’appris que la chanson s’appelait I get around et le groupe qui la chantait, les Beach Boys. Je guettais alors des heures entières le moment où passerait Rockcollection à la radio pour n’enregistrer que ce passage-là, me constituant ainsi plusieurs minutes enchainées du célèbre refrain, certes pas l’original, ni même le morceau que je préfère, loin de là, des californiens, mais un élément fondateur ancré au plus profond de l’enfance, le début d’une mythologie en propre, qui me conduira trente-quatre ans plus tard à ne pouvoir contenir mon émotion lorsque je verrais Brian Wilson le reprendre sur la scène du Casino de Paris, alors même que j’avais su rester digne quand il avait quelques minutes plus tôt chanté God only knows et Surf’s Up.
Partir d’une chanson, d’un évènement, d’une photo ou d’un objet et raconter ses impressions : C’est seulement du rock’n’roll (mais j’aime ça) est une promenade aléatoire et subjective dans mes souvenirs musicaux. Pas de contrainte de publication, ça vient comme ça peut, mais ces textes courts, publiés en ligne, sont néanmoins appelés à former un ensemble cohérent.





