Catégorie : textes

  • Le troisième amour

    abandon

    Pour L.

    Tu es le troisième amour, arrivée au mitan de ma vie, arrivée tard, c’est vrai, trop tard pour l’insouciance, trop tard pour la folie, c’est vrai ; trop tard pour les courses folles, trop tard pour les départs précipités, trop tard pour les déchirures et les réconciliations violentes, trop tard pour les transports naïfs, trop tard pour les mensonges, trop tard pour la patience, trop tard, bien trop tard pour les années d’innocence données encore à perdre.
    Tu es arrivée dans la désillusion et les premières rides, dans le gouffre du temps perdu et le vertige du peu qui nous reste à vivre.
    Mais tu es là, tu m’as saisi au vol quand je partais seul, tu es la compagne de mes fortunes et de mes infortunes, tu es mon amante de mille feux, tu es ma raison et mon emportement, ma passion calme, mon désir, tu es mon dernier voyage, tu es mon cœur qui bat et mon stylo qui écrit, la page blanche, le troisième amour, peut-être, mais tu es mon seul amour.


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  • distensions du temps

    Le café chaud, la tasse frôle à peine mes lèvres que l’odeur m’envahit déjà, elle adresse les signaux d’usage à mon cerveau engourdi, malade de la nuit passée, ça clignote orange là-dedans, il y a des sas qui s’ouvrent à grand bruit, je sens l’écho de portes lourdes qui se referment, le bourdonnement des neurones mis sous tension, le bouton MARCHE FORCÉE s’enfonce et ça claque et ça déchire à l’intérieur, ça s’agite derrière les yeux vitreux, c’est comme une lampe qui chauffe, voilà, j’aimerais que ce soit ça, un vieil amplificateur à lampes, mon cerveau, une machine ancienne mais bien huilée, du solide, une valeur sûre, mais chaque matin c’est plus dur, les lampes grésillent et sautent et il n’y a plus d’ampoules de rechange, modèle définitivement périmé, depuis longtemps au rebut, c’est presque un miracle que celui-là tourne toujours, ça chauffe par contre, ça oui, ça chauffe et l’allumage est de plus en plus lent, la mise en veille aussi, cela dit, comme un vieil ordinateur qui fait ses mises à jour, mais il n’y a plus rien à mettre à jour, sinon l’inventaire des cellules mortes et la consigne des rêves de la nuit passée, déjà presque oubliés, dûment enregistrés pourtant dans l’inconscient, qui ressortiront sans prévenir comme un retour d’acide, same player shoot again, des ombres qui passent, là, sous mes paupières qui peinent à s’ouvrir, des images fortes qui me secouent encore et je les touche du bout des doigts, mais c’est fugace, elles glissent furtives et leur sens m’échappe définitivement. C’est l’ordinateur central qui se charge de l’archivage sans que j’en sache rien, le résultat inscrit méthodiquement dans ma boite noire qu’on retrouvera peut-être quand tout sera fini, les parois encrassées du café déposé, le café chaud qui coule enfin dans ma gorge, cette première gorgée qui me brûle le palais, mais au moins, voilà : je sais que je suis en vie.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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  • juste avant, tout juste

    Enfant je descends, à 15 ans, à 30 ans je descends encore les trois mêmes marches qui mènent à la cave. Dans le noir je descends l’escalier, les trois marches, les morceaux de verre sur le sol de terre battue craquent sous mes semelles, mes yeux s’habituent à la pénombre, le mur de pierre, humide — l’humidité je la sens qui rampe jusqu’à moi, je la sens sur mes vêtements, sur ma peau, je la sens même en moi, les yeux pleurent, le nez coule, l’allergie, après les maux de tête, crise d’asthme souffle court inhalateur, je sais —, je descends quand même, la cave condamnée, interdite, j’y vais quand même, derrière la vieille porte en bois les marches sont glissantes, humides et noires, à 30 ans je descends les trois marches et l’escalier est refait, trois marches parfaitement lisses et propres, et le sol pareil, en béton lisse, le beau et grand tapis posé dessus, les meubles, anciens mais restaurés, cirés, parfaitement fonctionnels, ont remplacé les vieux placards vermoulus, les portes tordues, les plaques de verre et les planches moisies, je descends les trois marches, je dois me pencher pour ne pas me cogner à la voute du plafond de la cave, à 15 ans la voute m’enveloppe je descends dans le noir je devine les formes des objets abandonnés par d’autres avant nous, les meubles les portes éventrées les gonds qui ont cédé, l’humidité qui suinte, la moisissure fine pellicule noire qui glisse sur la pulpe des doigts l’humidité partout, les murs détrempés, la vieille pierre qui brille dans le noir sauf là où sont les toiles d’araignées, devant le passage, comme une tenture patiemment tissée pour en protéger l’accès, à 30 ans le passage est muré les araignées sont parties mais le mur en porte encore trace, trois marches, parfois j’ai une lampe de poche parfois non parfois les piles me jouent des tours la lumière va et vient je me cogne les formes floues les meubles oubliés le verre craque sous mes pieds les toiles d’araignées s’accrochent à mes cheveux je descends les trois marches je me penche pour passer sous la voute la lumière douce du plafonnier l’araignée tend un fil depuis la lampe je souffle et l’araignée tombe court sur le tapis je l’écrase du talon par réflexe le mur de pierre nettoyé restauré ne cache plus rien le passage est fermé bétonné caché derrière une armoire épaisse en bois massif, mais derrière ?


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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  • Rêve de Providence


    Musique Lilac Flame Son / Texte Philippe Castelneau


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