Catégorie : textes

  • L’aube nouvelle

    30662104811_34329983c4_z

    Voici le jour naissant. Une chanson oubliée chante à mes oreilles, qui parle d’une aube nouvelle et du pays gitan.
    Une fille fond en larmes ; c’est ce qui la rend si belle, ce voile de tristesse qui passe devant ses yeux de biche traquée par les chasseurs en meute. Et moi, moi, je ne suis qu’un coq arrogant qui parcourt la lande, courant d’hôtel en hôtel, fuyant les miroirs, criant au ciel pour faire venir l’orage, mais dont la voix ne porte guère plus loin que les premiers nuages. Il me suffirait d’un sourire pour me fixer enfin. Je suis à des années-lumière de trouver le bonheur pourtant à portée de ma main, mais c’est toujours la mauvaise porte que je choisis d’ouvrir. J’ai tracé mille itinéraires, traversé des rivières sans jamais retrouver mon chemin. C’était ici, me dit une petite voix, là devant toi, juste à côté, mais je me suis perdu, encore, sans même voir la lumière filer dans le matin.
    La ville est bleue et sombre et la vie passe trop vite dans un bruit de moteur encrassé. La route est de plus en plus encombrée. Des voitures foncent à contresens, leurs pleins phares m’éblouissent comme pour me rappeler de me méfier de toutes les choses qui brillent. Je repars en arrière et, quand finit le jour, je pose ma tête sur un oreiller frais dans une chambre inconnue et laisse venir à moi les rêves de la nuit.


    Photo : Lasalle, dans le Gard, octobre 2016

    Licence Creative Commons

  • Night clubbing

    Je me suis levé pour danser, et on a commencé à boire. Après un certain temps, mon ami déclara : il ne te revient pas d’épuiser les possibles. Cette parole, tu l’as entendue de ma bouche, j’ai fait, et il a ricané. Porté par la musique, il s’envola sur la piste au milieu des danseurs ; une nuée vint le soustraire à mes yeux. Et comme je fixais le plafond étoilé par la boule à facettes, voici que devant moi se tenaient deux hommes vêtus de cuir qui m’intimèrent l’ordre de sortir et d’attendre dehors. Je résistai et, leur indiquant l’endroit où avait disparu mon ami, j’ai dit : vous ne comprenez pas, il est parti, mais il va resurgir. L’un d’eux appuya sa main sur mon bras, et c’était comme une promesse feutrée. Enfin, mon ami retomba la tête la première sur la piste de danse, son ventre éclata, et ses entrailles se répandirent. On a trop bu, je crois, je lui ai dit en l’aidant à se relever, et il m’a dit : tu es mon frère, tu sais, même si on sait bien tous les deux que je n’existe pas. Il fallait ce soir que ton écriture s’accomplisse pour vaincre nos vies de misères, nos salaires d’injustice. Notre terre promise est peut-être un désert, mais c’est un domaine enchanté où personne d’autre que nous n’habitera jamais. C’est cela qui est dit dans les livres que tu n’as pas écrits.
    Puis, comme il les voyait s’avancer, il s’adressa aux videurs : vous qui connaissez tous les cœurs, désignez lequel vous avez choisi !
    Les types nous firent prendre la porte. Nous demeurâmes devant, un moment hébétés. Quand arriva le jour, un bruit survint du ciel tel un violent coup de vent ; nous étions assis sur le trottoir à dégueuler encore, des voix bruissaient derrière le silence apparent, comme un incendie sous un filet d’eau froide.
    Dans mon premier livre, j’ai dit, c’est étrange, j’ai parlé de tout ça. D’autres ont pris ta charge, il m’a répondu sans sourire. Il y a des personnes qui t’ont accompagné depuis le commencement de la nuit qui paie à présent tes pêchés. Allez, viens, ne trainons pas, partons. Il te reste à écrire des livres de merveilles dans une langue qu’on dira de feu.
    Mais comme les derniers fêtards sortaient du club, il éleva la voix : vous tous, sachez ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Non, ces gens-là ne sont pas ivres comme vous le supposez. Nous sommes vos prophètes maudits qui changeront la lune en sang, le soleil en ténèbres ; un seul de nos songes contient plus que toutes vos existences réunies.
    Qu’est-ce que cela signifie ? fit l’un, qui avait l’air mauvais. Ils se rassemblèrent en foule autour de nous. Certains montraient déjà les poings. D’autres disaient : laissez, voyez comme ils sont pleins de vin !
    L’écriture, dis-je, est une mijaurée dans un boudoir. La vie se mesure dans la rue.
    Je me suis levé pour me battre, mais je ne tenais pas debout. Quelqu’un a ri, et les hommes sont partis en haussant les épaules. Seulement, après, une fille s’est retournée et c’est pourquoi mon cœur est aujourd’hui en fête, et ma langue exulte de joie. Cette fille était une promesse, elle est mon espérance. Je suis revenu de mon séjour des morts. J’ai laissé mon ami. J’appartiens à une génération tortueuse, comme arrivée trop tard, mais tant pis : je me suis remis à écrire.

    Licence Creative Commons

  • La nuit cardinale

    Je me rappelais la nuit. J’avais fait un pacte. Ce ne serait pas moi, qu’on retrouverait tout à la fin, le visage blême, la bouche pleine de colère. J’attendais la longue nuit, j’attendais l’hiver des insomnies, la grâce des heures sans sommeil, quand passe la douleur des yeux rougis, meurtris de ne plus se fermer, quand le dérèglement méthodique du corps ouvre des portes invisibles. Arriva l’heure de la vision claire derrière la vision trouble ; quelqu’un se récriait, mais c’était la vérité, si longtemps poursuivie, enfin, qui s’imposait.
    Côte à côte, je vis un gamin et un vieil écrivain. L’enfant avait du style. L’écrivain était un homme sympathique. La vie elle-même est une fiction, me dis-je. Une histoire triste qui n’a rien à voir avec moi.
    La pluie grattait le sable. J’avais beaucoup dormi et trop peu rêvé, mais je m’étais éloigné du rivage. Je flottais, immobile, entre le ciel et l’eau dans l’attente du naufrage. Je me souvins de mon adolescence. Vers ce temps-là, je préparai l’avenir dans un faux bruit d’euphorie qui n’était qu’une fuite en avant. Ensuite vinrent les regrets amers, mais il était trop tard. J’avais planté avec désinvolture tout au long de ma vie et la récolte, aussi maigre fût-elle, arrivait à maturité. Ma mémoire fautive était mon pays d’autrefois. Mes mots coupés, je les liais en gerbes, les entassaient en meules, et ils formèrent des livres ; pauvres livres imparfaits qui sont les pierres chaudes de ma maison où passent encore, à travers les bardeaux, les étoiles qui m’émeuvent et la pluie qui vient mouiller mes rêves. J’ai des histoires en moi qui sont autant de mensonges, à l’heure où les protagonistes ont rejoint l’autre rive.
    Me voici à l’entrée du temple et j’hésite entre le vestibule et l’autel, le souffle un peu court et les mains tendues vers le soleil, mes mains tachées de sang qui firent éclore des guerres et des œufs de vipères, mais j’ai l’oreille sourde aux pêchés, mon corps tout entier jamais vraiment présent au monde, marqué depuis l’enfance du sceau de l’infamie. La malédiction me poursuit, ayant trop tôt perçu l’infini dans les livres.

    Je vais sans sommeil ni contraintes, et sans certitude de me libérer des entraves. Au-delà de mes jours, la beauté étreindra la tristesse et mes récits alors seront comme des bouquets de roses, les dernières notes d’une musique sauvage portant l’ivresse lancinante d’un feu jamais éteint. L’amour est une fleur nue, une veine bleue, comme un nouveau printemps. Ainsi, j’affermis mes paroles à mesure que je marche, fidèle à des fantômes qui me regardent faire, sans un geste pour me délivrer de la nuit. Seulement, la nuit est belle, pour qui la reconnait.

    Licence Creative Commons

  • « Entrer dans des maisons inconnues »

    9412575800_d24cea93ec_z
    J’avais roulé des heures à des vitesses excessives sur des routes désertes, comme en transe, et j’avais failli ne pas voir la station-service plongée dans le noir alors que je passai devant. Je conduisis encore un ou deux kilomètres, par pur réflexe, avant de faire demi-tour. Seuls mes nerfs paraissaient fonctionner, sous l’effet de la caféine ingurgitée à haute dose toute la journée. Je me garai à l’arrière, à l’orée du bois, craignant d’être repéré depuis la route. Mais j’avais suffisamment brouillé les pistes, et roulé si longtemps qu’il semblait impossible que mes poursuivants me retrouvent.
    Un chat passa mollement devant les pompes à essence dont l’accès était fermé par une lourde chaine métallique. Un panneau, fixé dessus, indiquait que les pompes étaient vides. Il était gras, le chat, ce qui signifiait que le lieu était toujours habité, ou qu’il était infesté de rats. Mais si des gens habitaient ici, alors c’est qu’ils se terraient comme des rats : alentour, la végétation commençait de tout envahir ; le bitume, craquelé, faisait place aux herbes folles. Un silence de mort pesait sur tout.
    Je me collai au carreau sale de la porte vitrée. Une lueur éclairait faiblement la salle, qui venait de la vitrine réfrigérée à l’effigie d’une marque de bière. La porte n’était pas verrouillée. Près du comptoir en aggloméré recouvert d’une fine couche de poussière, les journaux semblaient dater du début des évènements ; dans la pénombre, je n’arrivais pas à lire précisément les titres et les dates. Le tiroir-caisse, ouvert, avait été vidé, sauf pour quelques pièces de 2 et 5 cents. Je fis rapidement le tour. Je pris un pack de bière dans la vitrine et un paquet de gâteaux secs dans les rayonnages, et me dirigeai vers l’arrière-boutique. Le sol carrelé était sale, avec des traces brunes, ici et là. Du café ou du sang, me suis-je dit. Il faisait trop sombre pour savoir. À gauche, les toilettes, un placard (un aspirateur, un balai et un seau — bleu ou rouge, je n’aurais su le dire —, à moitié vide, où moisissait une serpillère humide), et à droite un escalier à angle droit. La chasse d’eau des toilettes ne fonctionnait plus. À l’étage, une seule pièce. La porte était entrouverte, et je me glissai à l’intérieur. La fenêtre donnait sur l’arrière, aucune lumière ne rentrait. Je tâtonnai dans l’obscurité jusqu’à trouver un fauteuil dans l’angle qui faisait face à la porte. Ensuite, je mangeai les gâteaux, et bus méthodiquement les bières. Peu à peu, mes yeux s’habituèrent à la pénombre. À côté du fauteuil, il y avait une commode. Un tableau, fixé de guingois, était accroché au-dessus. Le tiroir haut du meuble était resté ouvert. De là où j’étais, je n’arrivais pas à distinguer ce que représentait la toile. Je me penchai pour mieux voir. On aurait dit une scène de guerre ou de chasse. À côté de la porte, il y avait un matelas posé au sol. Le sol, du même carrelage qu’au rez-de-chaussée, était également sale. Les mêmes tâches brunâtres, plus larges et plus épaisses, peut-être, allaient jusqu’au matelas. Le matelas pouvait être bleu clair ou gris. Les coins étaient rongés. De petites touffes de laines en sortaient. Dans l’angle près du mur, il y avait une forme couchée en boule sous une couverture. On dit en chien de fusil, mais l’image qui m’est venue immédiatement, c’est celle d’un chien crevé. La forme, cependant, était vaguement humaine. La forme ne bougeait pas. J’ouvris la dernière bière, le pschitt du gaz libéré résonna dans la chambre. La forme ne bougea pas. Hormis le fauteuil, la commode, le cadre de guingois représentant une scène de mort et le matelas posé par terre, la pièce était vide.
    Je ne crois pas avoir dormi, cette nuit-là. Pourtant, quand le jour fit mine de se lever, je me sentis reposé. La nuit, de toute façon, ne pouvait pas ne pas finir. Le jour se leva, un jour pâle, sans soleil. Je commençai à mieux apprécier ce qui m’entourait. Le tableau, au-dessus de la commode, était un puzzle qu’on avait encadré. Ce que j’avais pris pour une bataille était la représentation d’une foule en liesse, une fête foraine. Certains morceaux du puzzle menaçaient de se détacher. Les murs étaient recouverts d’un papier blanc texturé qui se décollait par endroit. Le carrelage blanc présentait des motifs géométriques. La lumière, à travers les jalousies des volets, gagna lentement la pièce jusqu’à toucher le matelas. La forme couchée sur le matelas ne bougeait toujours pas.
    Quand le jour fut complètement levé, la forme bougea enfin. « Salut ! », je fis, quand elle se tourna vers moi, juste avant qu’elle ne crie.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

    Licence Creative Commons