Catégorie : textes

  • Revenir | tout un été d’écriture #01

    Un parfum. Son parfum. Il avait oublié le nom du parfum. Un parfum sans prétention ; un parfum sans qualités, sinon celle d’avoir été porté par une jeune fille, en un lieu et un temps qu’il avait traversé autrefois. Il était dans un magasin où il travaillait, son cœur s’est serré — expression toute faite, mais cette histoire qui remontait, le souvenir de la jeune fille et de ce lieu, il avait voulu l’idéaliser au risque de la caricaturer —, son cœur s’est serré, oui, et la voix féminine au fort accent américain avec les années aurait pu être la sienne, comme le parfum était le sien. Le parfum l’emportait sur la voix, il se retourna, tremblant (cette fois, c’était vrai, pas un cliché), et ce n’était pas elle, mais celle-là qui parlait, sans le savoir, charriait avec elle, dans son parfum, le rappel d’un territoire, non pas oublié, mais rangé dans un coin de mémoire, et cet endroit tout à coup, dans le parfum de cette femme, se déployait dans le temps et l’espace — il était de retour dans cette ville moyenne du Midwest, il sentait à nouveau sa main dans la sienne, pressant ses doigts dans le froid piquant de l’hiver, il avait dans sa bouche le goût de métal de l’air glacé qui brûlait ses poumons alors qu’ils marchaient le long des larges avenues pour rentrer chez elle, il sentait sur sa peau sa peau nue, leurs corps enlacés dans son lit dans la petite chambre où ils s’efforçaient de faire l’amour sans bruit pour ne pas réveiller sa mère somnolant devant la télé dans la pièce à côté, il sentait sur ses lèvres un baiser échangé en face du lycée après une violente dispute à la toute fin du printemps dans l’odeur des pins, il la sentait étreignant son corps dans ses bras à l’été sur un parking désert, attendant le bus qui l’arracherait à elle. Les scènes défilaient, les lieux ; l’odeur du parfum ravivait des odeurs qui n’étaient pas là, des sensations, des sentiments : c’était comme une bulle fragile qui l’enveloppait, l’isola du monde quelques instants, le transporta dans cet ailleurs si lointain, naguère si proche, avant d’éclater et de tout simplement disparaître.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • Paris qui s’allume

    Voir la nuit qui s’étoile et Paris qui s’allume.
    — François Coppée


    Paris 13e, mars 2018

  • vers un écrire film, #05 | générique & expansion, avec Claude Simon

    Dans l’angle de la pièce aux hauts murs peints couleur ivoire, un bureau. Sur chacun des deux murs qui forment l’angle, deux tableaux proprement encadrés, verre et marie-louise, le premier, à droite, semble représenter trois silhouettes qui s’éloignent dans la distance. L’autre, sur le mur directement derrière le bureau, une mère et son enfant, on dirait une photo. Le bureau, qui semble déborder légèrement sur l’entrée du couloir depuis là où l’on regarde, est encombré d’objets hétéroclites : un bol noir en faïence, un vase, deux gros volumes maintenus debout par des serre-livres ouvragés en bois (coincé entre un livre et sa cale, une fiche bristol vierge de toute inscription), des jumelles posées à la verticale, des papiers en désordres, d’autres livres de formats variables posés à plat, à gauche et à droite du bureau. Également : de petites pièces sculptées en bois représentant des animaux divers (un ours, un chameau couché, etc.), un stylo plume, un encrier, des feuilles blanches, des cahiers, bref, tout le fatras qu’on peut s’attendre à trouver sur le bureau d’un étudiant.

    Le jeune homme assis au bureau porte un pull noir sans manche sur une chemise blanche au col ouvert. Il ne sourit pas. Cheveux courts, gominés, plutôt beau garçon, il regarde fixement devant lui, avec une certaine sévérité. Il veut se donner un air mature, certainement, mais ses traits trahissent son très jeune âge. Mon père a 15 ou 16 ans peut-être sur cette photo prise de lui à Port-Saïd à la fin des années 30. Il est plus jeune que le plus jeune de mes fils aujourd’hui. Depuis qu’il n’est plus là, il ne se passe pas un jour sans que je pense à lui. Et toujours, c’est cette photo, dont je n’ai qu’une mauvaise copie, qui me revient en mémoire.

    Mon père à son bureau | Port-Saïd, Egypte (1937 ou 1938)

    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre (et toujours les vidéos sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • l’éternelle Italie

    San Remo, mai 2018