Night clubbing

Je me suis levé pour danser, et on a commencé à boire. Après un certain temps, mon ami déclara : il ne te revient pas d’épuiser les possibles. Cette parole, tu l’as entendue de ma bouche, j’ai fait, et il a ricané. Porté par la musique, il s’envola sur la piste au milieu des danseurs ; une nuée vint le soustraire à mes yeux. Et comme je fixais le plafond étoilé par la boule à facettes, voici que devant moi se tenaient deux hommes vêtus de cuir qui m’intimèrent l’ordre de sortir et d’attendre dehors. Je résistai et, leur indiquant l’endroit où avait disparu mon ami, j’ai dit : vous ne comprenez pas, il est parti, mais il va resurgir. L’un d’eux appuya sa main sur mon bras, et c’était comme une promesse feutrée. Enfin, mon ami retomba la tête la première sur la piste de danse, son ventre éclata, et ses entrailles se répandirent. On a trop bu, je crois, je lui ai dit en l’aidant à se relever, et il m’a dit : tu es mon frère, tu sais, même si on sait bien tous les deux que je n’existe pas. Il fallait ce soir que ton écriture s’accomplisse pour vaincre nos vies de misères, nos salaires d’injustice. Notre terre promise est peut-être un désert, mais c’est un domaine enchanté où personne d’autre que nous n’habitera jamais. C’est cela qui est dit dans les livres que tu n’as pas écrits.
Puis, comme il les voyait s’avancer, il s’adressa aux videurs : vous qui connaissez tous les cœurs, désignez lequel vous avez choisi !
Les types nous firent prendre la porte. Nous demeurâmes devant, un moment hébétés. Quand arriva le jour, un bruit survint du ciel tel un violent coup de vent ; nous étions assis sur le trottoir à dégueuler encore, des voix bruissaient derrière le silence apparent, comme un incendie sous un filet d’eau froide.
Dans mon premier livre, j’ai dit, c’est étrange, j’ai parlé de tout ça. D’autres ont pris ta charge, il m’a répondu sans sourire. Il y a des personnes qui t’ont accompagné depuis le commencement de la nuit qui paie à présent tes pêchés. Allez, viens, ne trainons pas, partons. Il te reste à écrire des livres de merveilles dans une langue qu’on dira de feu.
Mais comme les derniers fêtards sortaient du club, il éleva la voix : vous tous, sachez ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Non, ces gens-là ne sont pas ivres comme vous le supposez. Nous sommes vos prophètes maudits qui changeront la lune en sang, le soleil en ténèbres ; un seul de nos songes contient plus que toutes vos existences réunies.
Qu’est-ce que cela signifie ? fit l’un, qui avait l’air mauvais. Ils se rassemblèrent en foule autour de nous. Certains montraient déjà les poings. D’autres disaient : laissez, voyez comme ils sont pleins de vin !
L’écriture, dis-je, est une mijaurée dans un boudoir. La vie se mesure dans la rue.
Je me suis levé pour me battre, mais je ne tenais pas debout. Quelqu’un a ri, et les hommes sont partis en haussant les épaules. Seulement, après, une fille s’est retournée et c’est pourquoi mon cœur est aujourd’hui en fête, et ma langue exulte de joie. Cette fille était une promesse, elle est mon espérance. Je suis revenu de mon séjour des morts. J’ai laissé mon ami. J’appartiens à une génération tortueuse, comme arrivée trop tard, mais tant pis : je me suis remis à écrire.

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L’homme au mojo triste (pour Jim Morrison)

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La vie réelle s’étire en longs après-midis passés à ne rien faire. Je vais de motel en motel, l’ennui est mon royaume et l’avenir a comme un air mutant.
À minuit, à l’heure où dansent les morts avec des filles nues dans la boue, je sers aux hommes-chiens leurs repas de sang frais. Ma tristesse se dissipe dans la nuit, mais elle m’entraine si loin que je ne suis pas sûr de retrouver ma route. Je vois bien la lumière en haut de la tour du guet, mais c’est celle de l’écran vide d’un poste de télé. La folie imprévue, une maladie étrange, a congédié mon âme ; elle me conduit dans un fracas d’enfer et m’abandonne au carrefour d’un chemin et moi je fais un vœu au corbeau qui s’en vient creuser ma tête bleue, couchée sur le côté, cheveux au vent, sur le bord du sentier.


Il y a 45 ans, le 3 juillet 1971, James Douglas Morrison mourrait à Paris.
Il est enterré au cimetière du Père Lachaise. La photo a été prise en novembre 2014.

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Nous sommes les justes

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La vie est peut-être la fête des Morts. Il y a une guerre qui vient et il y a un monde qui finit, mais il nous reste un peu d’amour et des éclats de rire et des éclats de joie, un peu de tendresse et la mélancolie. Une fois encore, une dernière fois, j’allume ma bouche au feu de ta bouche en sachant que ce moment-là ne reviendra pas. Déjà, nos corps fourbus s’épuisent, nos carcasses se traînent dans la rue et les draps ne gardent plus de notre étreinte qu’une forme en creux et de la poussière d’étoiles.

L’heure est venue, mon ange, la nuit s’enfuit, elle meurt — comme nous mourrons —, sans jamais se retourner.
La mort bientôt se glissera entre nous, ses lèvres se poseront sur nos lèvres avant l’arrivée du soleil et nous nous mélangerons à elle dans une ultime caresse. Au moment de la chute, une voiture passera les vitres baissées sous nos fenêtres ouvertes et entendant nos cris ses occupants croiront entendre quelques pêcheurs. Nous n’irons pas ailleurs, nous sommes les justes, pris dans la trajectoire d’un monde conduit par un Dieu fou.

Nous sommes venus au jour pour nous aimer et qu’importe si c’est l’amour qui nous consume ; au moins, nous partirons heureux, à l’heure de la toute fin du monde.


Photo : un samedi soir à Montpellier – avril 2016.

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l’instant vaudou

Sans titre

Un coup violent porté au foie, et c’est le réveil brusque. Assis dans le lit, tout est calme sauf ma respiration. Dans le rêve ils sont quatre ou cinq autour de lui, deux pour le tenir, les autres qui cognent à tour de rôle. Des coups, il en a déjà pris plusieurs, vu comme il se tient. Du sang coule sur son visage, sombre, épais ; il a les cheveux poisseux, la bouche entrouverte, pas même sûr qu’il sente encore les coups. Le dernier, dans le foie, oui. S’il était ko, ce coup-là le réveille pour de bon, quand lui aurait préféré continuer à glisser doucement vers le noir.

Je l’ai senti le coup, le réveil brusque et pas possible de dormir après ça. Mais ça finit par passer. Tout passe. Les mauvais rêves comme le reste. Rien qui dure ici bas.

La photo prise presque au hasard capture l’instant vaudou, c’est comme un rêve aussi, le dérèglement des sens, la ligne entre les lignes, la folie cachée derrière les visages calmes. La fille possédée par un démon qu’elle est seule à voir, les yeux révulsés, et lui, plongé dans la béatitude, tous les deux ensemble pourtant, arrivés ensemble et ils repartiront ensemble, et la seconde d’après la photo, tout sera comme avant, les apparences seront sauves : ils échangeront un sourire, un baiser, sans s’être rendu compte de rien, sans même avoir senti sur leur visage le voile de la folie. L’instant est passé, trop vite pour que personne ne s’en rende compte. Rien qui dure ici bas.

Le corps, lui, n’oublie pas. Les rêves sont là pour ça, ils sont les souvenirs de nos arrachements mystiques.


Photo : Montpellier, septembre 2015

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La route de nuit

Demande à ceux qui ont enfoui leurs réticences sous le trottoir : nos rêves nous conduisent en enfer, nous glorifions la nuit tant on a mal au jour. Les cauchemars s’adressent à l’âme de ceux qui inventent la route, seuls, submergés de désirs déglingués qu’on retrouve au matin, hésitants.
L’humanité se perd, moi je chante le changement allongé dans ma nuit mentale, nos bouches enlacées de tendresse dans la solitude de nos yeux perdus dans le vague. La route danse parfois, la route secrète où s’avance le verbe, garce résolue qui toujours, toujours ira plus loin que nous. On est seul sur la route, baigné dans la lueur des phares qui font coucher la vie. Qu’importe la démence, nous sommes des enfants fous couronnés de détresse, la folie au fond des yeux c’est le génie de Dieu, notre abstraction commune.
Et dire que dehors, c’est déjà la fin du monde.


La musique dans l’autoradio : Anouar Brahem – Impossible Day (album Souvenance) http://www.anouarbrahem.com/fr/

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