Renversements et variations

Il n’y a aucune règle pour une bonne photographie, il y a seulement de bonnes photographies – Ansel Adams

J’ai toujours un appareil photographique sur moi. Pour fixer les détails les plus infimes du quotidien. Je règle l’exposition en quelques secondes, en fonction du sujet : la vitesse plus ou moins rapide de l’obturateur, l’ouverture plus ou moins grande du diaphragme et la sensibilité ISO, toujours la plus basse possible. Le doigt relâche le déclencheur, je suis déjà passé à autre chose. Plus tard, je retrouve des instants volés, à peine entr’aperçus, que je peux désormais explorer à loisir. Voler du temps au temps, c’est ça, la photographie.

J’ai dit les trois points auxquels il faut être attentif lorsqu’on prend une photo, mais combien de photos ratées pour une photographie réussie ? Une sur trente-six ? Deux ou trois par planche contact ? Le photographe est un animal solitaire qui se confronte seul à ses échecs.

À force de prendre des photographies, les réglages nécessaires deviennent des automatismes, et l’appareil du photographe un objet abstrait, purement utilitaire. Un rectángulo en la mano, disait Sergio Larrain. À ce moment, il est possible de rêver les photographies sans avoir à les prendre. À ce stade, la photographie est un art zen. Une méditation.

J’ai dit les règles d’expositions. J’ai dit la solitude du photographe. J’ai dit le rêve éveillé. Mais je n’ai rien dit de la lumière.


Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Street life


Photo journal  : Montpellier, le 29 décembre 2018

le désir d’une ville

 

On a parfois le désir d’une ville. D’autre fois, cette ville paraît désespérée au point de nous en éloigner. Quand on traverse le désert en voiture, il y a toujours dans le lointain, posée sur l’horizon, un point précis, lieu fantasmé, qu’on devine sans jamais le rejoindre. Je roule depuis des heures. Ma tête est lourde : ici, les ciels d’été sont un enfer. Il me semble soudain me souvenir d’une femme que j’avais oubliée, du vent dans ses cheveux. Peut-être que je l’invente. Là, dans cette ville au loin, me dis-je, je pourrais m’arrêter. Là-bas, cette femme que j’invente peut-être, peut-être qu’elle m’attend. Lorsque je quitte enfin la route, le soir a fini par tomber. Dehors, des gens dansent dans les lumières scintillantes de la nuit. Ils dansent jusqu’au réveil des morts. Je les regarde faire, et je laisse faire le temps.


Le bref texte ci-dessus est extrait du roman en cours d’écriture.
Les photographies ont été prises, le 10 août 2018 pour la première, quelque part entre Kingman et Flagstaff, dans l’Arizona, et à New York, quelques jours plus tard, le 18 août 2018 pour la seconde.

Coney Island Baby


 

Aww, but remember that the city is a funny place
Something like a circus or a sewer
And just remember different people have peculiar tastes
And the glory of love
The glory of love
The glory of love might see you through

— Lou Reed, « Coney Island Baby »


Photo : Coney Island, New York, août 2018.

Faites-vous votre propre Bible

Make your own Bible. Select and collect all those words and sentences that in all your reading have been to you like blasts of a trumpet out of Shakespeare, Seneca, Moses, John and Paul.
– Ralph Waldo Emerson

Toujours cette idée du commonplace book qui me trotte dans la tête. Faites-vous votre propre Bible, écrit Emerson dans son journal, en juillet 1836. Compilez pour vous-même les phrases qui, dans vos lectures, sonnent comme des fanfares, qu’elles soient tirées de Shakespeare, de Sénèque, de Moïse, ou de Jean et Paul (oui, les apôtres, et non pas John et Paul des Beatles, quoique dans mon cas…).
Un projet de livre autour de la photographie vient régulièrement me titiller, pour lequel je prends des notes depuis de longs mois. Un livre monstre, dont je commence à peine à cerner les contours, mais dont je n’ai pas encore idée de la forme. Quelque chose qui ressemblerait au S,M,L,XL de Rem Koolhaas et Bruce Mau. À la manière du Zibaldone de Leopardi, un commonplace book, un livre entièrement construit de miscellanées, de réflexions, de citations, de notes, de schémas. Un livre construit comme un morceau de hip-hop, à base de sampling (à propos de sampling en littérature, je vous renvoie sur le passionnant essai d’Emmanuel Delaplanche sur Louis-René des Forêts, Empreintes, paru récemment chez publie.net).
Enfin, tout cela vient déranger le cadre établi du roman en cours d’écriture, et je vis avec l’impression que rien n’avance (mais pourtant si, tout avance, simplement, c’est le temps long de la maturation et de l’écriture qui se confronte au quotidien).

Envie de retourner à Londres ces jours-ci, de revoir New York, de visiter Berlin. Lisbonne aussi. Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme. « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? »
Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie: « N’importe où! n’importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde! »

New York, en attendant, en voici deux photographies récentes. Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route.


Photos : New York, août 2018
Deux citations se cachent dans l’article, saurez-vous les retrouver ? 🙂

Paris au mois d’août


Paris, août 2016

structures/espace

Organiser le chaos. Identifier les structures, les patterns. Parfois les couleurs évoquent des sons, une rythmique, le jazz.
Plongée pour quelques trop courts jours dans Paris ; expos, la claque Basquiat, ébullition d’idées, d’envies.
Envie d’un nouveau projet multimédia qui mêlerait texte, musique et vidéo. Musique, bruitage, ambiance sonore ; Brian Eno et le sampling comme influences. Vidéo ou photos, image par image ou stop motion : je pense à La Jetée de Marker, évidemment.
Écoute ces jours-ci en podcast d’épisodes de 2017 des Chemins de la philosophie consacrés à la Divine Comédie.
Le soir quand je m’allonge, ma tête laissée libre est un chaudron où se mêlent les sources. Un dialogue s’instaure entre Dante, « Il sommo poeta », et Basquiat, l’enfant radieux. Chris Marker semble filmer tout ça, au plus près. La ville chante en rythme. La ville a des ramifications multiples, infinies. Ma mémoire est saturée d’images, les murs de mon crâne tapissés d’affiches arrachées, de graffitis et de signes. La ville est mon sujet.


Photo : Fondation Louis Vuitton, Paris, novembre 2018