Catégorie : no direction home

  • LOST IN TRANSLATION — (No direction home)

    Topeka

    Le temps du trajet, pas que je compris grand-chose, mais je posais des jalons, définissais un territoire. Un lieu clôt, quatre personnes fixées dans l’espace, siège conducteur, siège passager, banquette arrière. Sourires échangés, des mots vagues accompagnés de gestes désordonnés, un ou deux éclats de rire… L’impression, quand même, qu’on va y arriver. C’était fragile, mais une complicité commençait de s’ébaucher. La voiture s’engagea dans l’allée devant la maison : now Philippe, this is your new home ! Bob, je comprenais à peu près ce qu’il disait. Angela et sa mère m’avaient déjà perdu. Le petit porche, la porte avec la moustiquaire, et nous voilà dedans. Bob disparaît (be right back !), Angela et sa mère m’entrainent à l’étage. J’essaie tant bien que mal de noter mentalement où sont les toilettes, la salle de bain, ma chambre. On redescend et la maison est tout à coup envahie de gens qui tous veulent me toucher. L’on me serre dans ses bras — give me a hug! — ou l’on me tend une main molle, selon qu’on m’a par avance adopté ou que l’on me regarde comme une bête curieuse. Nous sommes dans la cuisine, il y a derrière moi l’ouverture qui conduit à la salle à manger, mais je ne le sais pas encore, et tous sont venus pour moi, je ne peux plus reculer, ni m’enfuir. On m’adresse quelques mots en français, alors je réponds d’abord en français, lentement. Vous avez fait un bon voyage? On me demande. Oui, merci. Grand sourire, satisfaction réciproque de s’être compris. Une jeune fille rousse s’avance, elle me tend une assiette sur laquelle sont disposés des cookies encore chauds. Je les ai faits pour toi, elle dit. Je fais oh! parce que je ne comprends rien, mais je vois bien à son sourire que les biscuits sont pour moi. Je la remercie comme je peux, elle me dit quelque chose encore, sa mère — je devine que c’est sa mère qui se tient derrière elle, la même bouche aux lèvres épaisses, les mêmes dents — lui souffle quelque chose à l’oreille, elle la pousse un peu et la fille me tend l’assiette. Elle veut que je goûte aux cookies. Je n’ai pas faim, mais j’obtempère. C’est bon. Je dis : c’est bon. Je tente en anglais, ils rient, je ne m’en sors pas trop mal. Il y a d’autres cookies, d’autres personnes avec d’autres gâteaux, je ne vais pas pouvoir goûter à tout. Je n’ai pas faim, je suis fatigué, je ne sais dire ni l’un ni l’autre. Impossible de retrouver les mots, je suis complètement perdu, soudain presque terrifié. La fille rousse aux lèvres épaisses ne me lâche pas. Elle me prend par le bras, m’entraine avec elle d’une pièce à l’autre : ne t’inquiète pas Philippe, avec Angela on va s’occuper de toi, on va te présenter nos amis, tiens, voici le salon — Montre-lui le sous-sol! — Ah oui, là c’est le sous-sol, on se retrouve souvent ici pour regarder des films en mangeant du pop corn… Tu aimes le pop corn? (Quelqu’un lui a montré sa chambre? Il est peut-être fatigué, non?) Quels sont tes films préférés? Tu connais Rob Lowe? — Hey, Shannon, tu crois vraiment qu’ils connaissent Rob Lowe en France? — (N’hésite pas à te servir dans le frigo, hein? Fais comme chez toi… Ici, c’est chez toi, maintenant, d’accord?) — J’adore Rob Lowe, il est tellement mignon! — Tu as vu Sixteen Candles for Sam ? Molly Ringwald ? Non? L’actrice qui joue dedans? Elle est rousse, comme moi? Ça ne te dit rien? (Shannon, je crois qu’il ne comprend rien à ce que tu lui dis!) Pff! Ne les écoute pas! Tu comprends ce que je dis, hein? Oui? Hey, Angela, il dit qu’il comprend! Tu as vu The Breafast Club ? Non plus? Angela! Angela! Il n’a pas vu The Breakfast Club! — Eh! Quelqu’un a vu Retour vers le futur? Mais si, ça vient de sortir… Avec Michael J. Fox! C’est un s.u. p. e. r. film! Il faut qu’on emmène Philippe le voir, il va adorer! Tu vas adorer Philippe… Tu vas au cinéma, en France? — (Il sait où sont les toilettes? Quelqu’un lui a montré où étaient les toilettes?) Voici Steven, voici Natasha… Angela ton correspondant est trop mignon — so cute! — Et moi je la suis, je ne comprends pas un mot de ce qu’elle dit, je ne vois que ses lèvres épaisses qui bougent, je ne vois que ses dents.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

    Photo : Google Street View

  • L’IMPOSSIBLE RETOUR — (No direction home)

    … Et puis, le retour ; l’impossible retour.
    Les portes du bus s’ouvrirent enfin, je sortis sur le trottoir, et mon père qui m’attendait ne me reconnut pas.
    J’étais revenu chez moi. Pourtant, chez moi, désormais, me semblait être ailleurs. On prit mon sac et l’on me prit par l’épaule. On me tirait par le bras, on me palpait : on s’assurait que j’étais bien là. La main qui me serrait, c’était de l’amour, mais c’était aussi une prison.

    La ville, les rues paraissaient étroites. Mes parents me semblaient vieux. Ils me posaient des questions auxquelles je ne savais pas répondre, et quand je leur parlais, ils ne comprenaient pas. Mes parents étaient sourds.

    L’impossible retour… Il fallait faire cependant bonne figure. Il fallait ne pas paraître ingrat. Les amis, la famille, le défilé incessant des premiers jours, et pour chacun un mot, un sourire. Il fallait réapprendre les liens, se remémorer les non-dits, convoquer d’anciens souvenirs déjà presque oubliés. Il fallait ne pas se tromper, ne pas décevoir ; les fils étaient ténus, mais il fallait s’y raccrocher.

    Il fallait faire illusion. Sans jamais se mentir, sans se perdre, jouer le jeu, faire au moins semblant d’être là avec eux. Les autres me scrutaient, les autres semblaient ne pas être dupes. Il me fallait trouver les mots, réapprendre la langue. Il fallait être attentif, conciliant. Il fallait se montrer humble.
    Les autres perdaient patience, ils ne comprenaient pas. On ne s’expliquait pas mon envie de si tôt repartir.
    L’impossible retour… Mon cœur pesait lourd, je portais les stigmates d’un amour lointain, un premier amour que je dépliais en moi comme on déplie une carte pour y tracer des routes, les chemins d’un ailleurs fantasmé. Mais déjà la carte, sous le poids de ma plume, se déchirait par endroits.

    Les autres ne comprenaient pas. Les autres croyaient savoir, leur cœur était sec. Il aurait fallu ne jamais partir pour grandir avec eux. Le bleu du ciel trop pâle, la lumière, les odeurs me pesaient. La torpeur envahissait tout. Et l’on me retenait encore. On voulait me garder ici, me garder pour soi. Les fils que j’avais tirés s’emmêlaient, m’enserraient, ils me maintenaient prisonnier.
    Dans le ciel, je voyais les avions passer, de plus en plus haut ; ils partaient de plus en plus loin et je n’avais d’autre choix pour l’instant que de rester ici.

    Ici, le soir et jusque tard dans la nuit, je m’asseyais dans la chambre, dans le fauteuil près du lit. La pièce était grande et je redoutais maintenant de m’y perdre. Les murs aux teintes pastel, c’était moi qui les avais peints autrefois, mais je ne m’y retrouvais plus. Le lit, un matelas posé à même le sol, la stéréo posée à côté, de façon à pouvoir l’éteindre sans avoir à me relever, c’était moi qui l’avais ainsi installée.
    Sous mes doigts, les touches n’étaient pourtant plus les mêmes. Le souffle des enceintes ne m’était plus rien de connu et le bruit du lecteur de cassettes arrivant en fin de bande me faisait à chaque fois sursauter.
    Au-dessus du lit, éclairés par le vasistas qui faisait dans la nuit danser sur les murs des ombres blafardes, les posters aux couleurs passées, fixés par des punaises rouillées, représentaient des groupes qui pour moi ne représentaient plus rien.
    Restait le chien, couché à mes pieds. Dans le noir, quand mes larmes coulèrent, le chien poussa un soupir. Le chien savait. Le chien, je l’avais reconnu.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte, comme le précédent, a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

  • LA DERNIERE PHOTO — (No direction home)

    La voiture, une Blackhawk III de 1973, noire, intérieur rouge en cuir, est à l’arrêt, au point mort, devant le 3746 Elvis Presley Boulevard. Sur le trottoir de droite, il y a un policier en uniforme, et deux femmes qui s’avancent. Le policier porte une chemisette parce qu’on est en été. L’une des deux femmes, chemisier et foulard rose, un large chapeau sur la tête, se penche pour mieux voir les occupants du véhicule. Ils sont quatre à l’intérieur, une femme et trois hommes — la femme est assise à l’avant sur le siège passager —, mais de là où nous sommes, de l’autre côté du véhicule, en face de la femme en rose, seul le chauffeur est visible.. La femme en rose porte des lunettes de soleil, comme l’homme qui conduit la voiture. Or, c’est la nuit. Vous auriez l’heure ? a demandé Nancy à une dame qui se tenait près d’elle. il est minuit passé de vingt-huit minutes, elle a répondu. La réponse peut paraître étonnamment précise, mais voilà, nous sommes en 1977, c’est le temps des premières montres à quartz à affichage digital.
    De la main droite, le chauffeur tient son volant. Il a levé la main gauche, comme pour faire un signe à quelqu’un, mais c’est un signe étrange, sa main est ouverte et ses doigts écartés. Il sourit, on peut dire qu’il sourit, et il doit sourire à la personne à qui il adresse un signe, pourtant son regard semble déjà tourné ailleurs. Il porte une chemise à jabots bleue, et par-dessus un blouson noir à rayures blanches. Tout près de sa vitre, il y a une femme qui porte une enfant dans ses bras. Elle a les cheveux bruns, longs, tirés en arrière. La petite fille est blonde, soquettes blanches et robe à frou-frou. Derrière elles, un homme, Robert Call, cheveux mi-longs, moustache tombante, chemise hawaïenne à fleurs, jean et baskets, tient à la main un appareil photo muni d’un flash, un Kodak Instamatic, qu’il a acheté 20,95 $ chez lui, à Pierceton, dans l’Indiana. Je n’oublierais jamais comment ça s’est passé : je tenais Abby dans mes bras, pratiquement collée à la vitre de la Blackhawk. Elle hurlait littéralement de joie, en faisant de grands signes de la main. Il a arrêté la voiture l’espace de quelques secondes, s’est tourné vers nous et a souri à la petite en lui faisant un signe de la main. Robert était derrière avec son appareil, c’est là qu’il a pris la photo.
    Le policier, bracelet-montre doré au poignet gauche, semble indifférent à l’agitation autour du véhicule. La scène, de toute façon, ne dure pas plus d’une minute.
    12 h 28 quand je déclenche le flash. À 12 h 30, la voiture a disparu. Comme je suis le seul a avoir pris une photo, il y a ces deux femmes, elles s’appellent Sharon Reardon et Rose Finley — Rose me dit qu’elle est de Berkeley, Montana —, qui sont venues me demander de leur en envoyer une copie. Robert et Nancy ont quatre enfants, mais on ne connaît qu’Abby. On ne connaît qu’elle, parce que c’est à elle qu’il a souri, qu’Abby a quatre ans et qu’elle souffre d’un cancer de la peau qu’on ne peut plus soigner. Pourtant, c’est lui qui meurt le premier, à peine quelques heures plus tard. On a appris la mort d’Elvis en rentrant, à la télévision. C’était terrible. Nous venions tout juste de voir cet homme, et il riait et nous faisait des signes de la main. Alors Abby a dit la chose la plus adorable qui soit. Elle a dit : je parie qu’il va devenir un ange.

    National Enquirer

    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

  • Me eat cookie — (No direction home)

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    Depuis 2007, le siège du New York Times est sur la 8e Avenue, entre la 40e et la 41e rues, et non plus sur Times Square. Mais, quand le prestigieux quotidien, fondé en 1851, s’installe sur Broadway en 1904, au coin de la 42e rue, c’est un tel évènement, qu’on rebaptise Long Acre Square en son honneur. L’immeuble spécialement construit pour le journal est inauguré le 1er janvier 1904 à minuit, et c’est le premier feu d’artifice tiré sur Time Square. Le One Times Square est alors le second plus grand gratte-ciel de Manhattan — 25 étages, 111 mètres de haut —, le premier construit spécifiquement pour recevoir le siège d’une société. En 1908, on a l’idée de remplacer le feu d’artifice par une boule illuminée qui descend depuis le toit pour marquer le passage à la nouvelle année — un siècle plus tard, c’est près d’un million de personnes qui viennent le 31 décembre sur Time Square célébrer l’évènement.
    Le 6 novembre 1928, pour permettre au public de suivre en direct les résultats de l’élection présidentielle qui oppose Herbert C. Hoover à Al Smith, on installe au quatrième étage sur la façade de l’immeuble un panneau d’un mètre cinquante de haut, 115 mètres de large, constitué de 14 800 ampoules et d’une chaine porteuse sur laquelle on fixe à mesure les lettres qui en défilant forment les brèves. On appelle l’invention le Motograph News Bulletin, surnommé le zipper par les New Yorkais. Aujourd’hui, à l’intérieur du One Time Square, presque tous les bureaux sont vacants — et on imagine ces open space déserts, silencieux, abandonnés et obscurs, quand dehors c’est un déluge de lumières et de bruits —, mais la façade de l’immeuble est envahie par les écrans lumineux, et c’est la source de revenus publicitaire la plus profitable au monde : jusqu’à 10 000 $ de l’heure.

    Il y a sur Time Square les théâtres où se jouent chaque soir de célèbres comédies musicales, mais on vient là surtout pour se perdre dans la cohue, marcher presque hébété, étourdit par la pluie de décibels, aveuglé par les lumières obsédantes. On y croise des gens célèbres, Spider-Man, son sac sur le dos, fendant la foule ou Cookie Monster qui s’avance et me prend dans ses bras. Ah, Cookie Monster, tant d’heures passées, enfant, à rire de tes bêtises, quand tu faisais enrager ce vieux Kermit, voilà que je te retrouve ici ! Mais ton pelage est terne, bleu lavasse. Tu sens le tabac froid et la transpiration. Les temps sont durs, tu me dis. Tu me regardes avec tes yeux tristes, tu baisses la tête. Voilà longtemps que tu ne manges plus vraiment à ta faim. Tu as des gamins à nourrir, dis-tu, une famille, et ce n’est pas tous les jours facile, en 2012, de survivre en Amérique, quand on n’a rien ou pas grand-chose.
    L. nous prend en photo et je te glisse quelques dollars. Tu repars, déjà tu vois quelqu’un d’autre à qui tu tends les bras, quelqu’un qui à son tour te prendra en photo, qui te glissera peut-être aussi quelques billets. Parfois, tu gagnes jusqu’à 125 $ par jour, parfois c’est un peu moins. Pour survivre à New York, ça n’est pas forcément beaucoup.
    Alors, Time Square, la place la plus profitable au monde pour mendigoter ? Peut-être, mais plus sûrement, celle qui cache le mieux la vacuité, la misère et la honte derrière des masques et des sourires d’enfants, quand quatre étages plus hauts défilent jours et nuits les cours du Dow Jones sur le zipper, au milieu de publicités lumineuses à 10 000 $ de l’heure.

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    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.