The Thing, de mauvaise humeur. Métaphore de l’auteur ?
The Negative Zone ! C’est l’un des concepts imaginés par Jack Kirby pour ses Fantastic Four qui m’a le plus marqué quand j’étais gamin. Et l’utilisation de collages dans ses planches, du jamais vu dans un genre ultra codé, rendait ça encore plus fascinant. Il se passait quelque chose, bien au-delà de l’histoire elle-même. Je prenais le train en marche, ces BD avaient été publiées une bonne quinzaine d’années plus tôt, mais je les trouvais plus originales, à tous points de vue, que celles qui sortaient alors chaque mois.
La zone négative, parfois j’ai l’impression d’y être prisonnier contre mon gré.
Chaque jour, le monde s’enfonce un peu plus dans la zone négative, et c’est comme un blanc-seing pour certains, les grincheux, les égoïstes, les jaloux ; la porte ouverte aux petites lâchetés, aux méchancetés gratuites. On veut résister, mais l’attraction est forte. L’humeur est sombre. Parfois, on ne dit rien — dialogue de sourds, et à quoi bon lutter contre des moulins à vent : n’est pas Don Quichotte qui veut —, parfois non, et on le regrette. Ainsi va le monde, à sa perte. On m’objectera que je suis naïf, et je veux bien l’être, dans une société pétrie et malade de ses certitudes.
Sur les conseils de Laurent Queyssi, je lis en ce moment Écrits fantômes de David Mitchell. Je l’ai presque terminé, et c’est vraiment très bien. Une puissance narrative impressionnante. Un bon gros roman — à l’Anglo-saxonne, certes —, un roman qui se moque et se joue des genres. L’adulte que je suis y reconnaît peut-être cette magie que je trouvais, enfant, dans les comics de Kirby. Le « sense of wonder », l’éblouissement du lecteur, et, pour l’auteur, l’excitation de l’écriture. De quoi se réconcilier avec le monde. Et s’échapper de la zone négative.
Nous voici en octobre, et c’est l’automne qui s’impose, la saison couleur de feu. Octobre, et je prends un an de plus. L’humanité se divise en deux groupes : ceux qui redoutent la période qui s’ouvre et attendent avec impatience que passent les saisons froides jusqu’au printemps, et ceux qui se réjouissent du temps qui vient. Je fais partie de la seconde catégorie. J’ai toujours aimé l’automne et l’hiver, et j’aime particulièrement octobre. Des souvenirs d’enfance, sans doute : la fête d’anniversaire, les balades dans la forêt toute proche le dimanche après-midi, les marrons chauds, les comics lus au coin du feu. Plus tard, la découverte d’Halloween, aux États-Unis. Les États-Unis, pays cher à mon cœur, aujourd’hui… à feu et à sang, au propre comme au figuré.
By the fire: près du feu, au coin du feu, par le feu. Plusieurs traductions possibles en français. Le feu sacré. Le feu qui couve ou qui gronde. Jouer avec le feu. Le feu auprès duquel on s’assoit pour lire. Le feu intérieur ?
Les difficultés pour terminer même un petit essai ne consistent pas en ceci que notre sentiment demande pour terminer le morceau un feu que le contenu antérieur et effectif n’a pas pu produire de lui-même, elles proviennent plutôt du fait que même le plus petit essai exige de l’auteur d’être content de soi ou perdu en lui-même, état à partir duquel il est difficile d’apparaître dans l’air d’une journée ordinaire sans le décider avec force et sans incitation externe, si bien que, plutôt que d’achever rondement l’essai et de pouvoir en sortir tranquillement, à cause de son agitation on prend la fuite et qu’alors la fin doit être accomplie de l’extérieur avec des mains qui, précisément, doivent non seulement travailler mais aussi s’accrocher fermement. (Kafka, journal, le 29 déc. 1911 — trad. de Robert Kahn, éd. Nous)
Évidemment, j’ai ouvert mon Kafka au hasard, et le hasard fait qu’il parle là à la fois du feu et de la difficulté d’écrire. « Même le plus petit essai exige de l’auteur d’être content de soi ou perdu en lui-même ». Je souligne, tant je crois que c’est important.
Depuis quelque temps, je tiens un journal. J’en ai parlé plusieurs fois dans mon infolettre. Un journal pour moi-même, vraiment. Foutraque, brouillon, sans queue ni tête. Mais j’y note des idées que je retravaille plus tard.
À quoi se destine un journal ?
J’ai bien tenté de lire le Journal du dehors d’Annie Ernaux, un journal que je devrais apprécier parce que j’ai écrit sur le même mode durant les années 1990, mais non, ça ne passe pas, je m’ennuie, et je me dis que mon propre journal est aussi ennuyeux, mais il y a le Journal Extime de Michel Tournier, lui, parfait, plus resserré, plus dans l’illumination, tel devrait être un journal, une collection de saillances. Un exercice de vigilance. Saisir les pensées au vol, les images avec quelques photos, les sourires et les souffrances.
C’est Thierry Crouzet qui parle, dans son carnet de route publié chaque mois en ligne. Pour arriver à ce qu’il préconise, je pense qu’il faut tricher : pas la matière brute, mais éditer le texte, retravailler l’ensemble, ne garder que ce qui a une vraie valeur, au moins aux yeux de l’auteur. Mon infolettre se nourrit de mon journal, mais elle n’en est pas un.
Revenons au feu : by the fire. C’est le titre du dernier album de Thurston Moore (si, vous savez : l’ancien chanteur et guitariste de Sonic Youth). Un dialogue renoué entre les inspirations expérimentales et le désir de faire du rock, nous dit Stuart Berman dans sa chronique de l’album pour le site Pitchfork.
By the fire envoie du bois, si vous me permettez l’expression. Plus accessible peut-être que du Sonic Youth, pour le coup, mais sans concession non plus. Moore souffle sur les braises de Sonic Youth et du Velvet Underground, et les morceaux s’étirent parfois plus de 16 minutes, sans que l’auditeur ne se lasse jamais. Parfois, les guitares sonnent, mélodiques, comme celle de Tom Verlaine. Parfois, c’est un déluge de sons. La méthode utilisée par Moore : utiliser le bruit apocalyptique pour atteindre une paix extatique, dixit l’article précité. Ça résume assez bien l’album. La bande-son du moment, en ce qui me concerne.
Nous sommes au début des années 90, et la Yougoslavie est sur le point d’exploser, provoquant ce qu’on croyait désormais impossible : une guerre terrible et fratricide, au cœur même de l’Europe.
Deux histoires parallèles rythment le récit : une punkette, Katia, lycéenne à Nevers, tombe amoureuse de Pierre-Yves en qui elle voit un modèle, avant que celui-ci ne se radicalise ; à Zagreb, trois amis, deux garçons et une fille, Damir, Jimmy et Nada. Les garçons forment un groupe de rock dont le premier succès enflamme la jeunesse yougoslave. On croit ces trois-là inséparables, c’est compter sans la guerre.
Demain la brume est un livre extrêmement bien documenté, sans que ce soit jamais pesant. L’auteur rend très bien l’air du temps de l’époque, et nous rappelle que rien n’est jamais noir ou blanc : le mal, les instincts les plus vils, étaient dans les deux camps.
Mais Demain la brume est également un beau livre sur l’adolescence, l’amitié, les premières amours, le passage précipité à l’âge adulte d’une génération dont les idéaux s’écroulent lorsqu’elle se prend de plein fouet le mur de l’histoire.
Un livre, enfin, qui nous alerte et souligne combien nos démocraties sont fragiles, aujourd’hui tout autant qu’hier.
Publicité des années 60 pour la machine à écrire IBM Selectric.
Voici la meilleure chose qui soit arrivée à la dactylographie depuis l’invention de l’électricité… À la place des barres de caractères, il y a un élément d’impression ingénieux, qui danse sur le papier à une vitesse incroyable…
Un jour, toutes les machines à écrire fonctionneront comme l’IBM Selectric. Mais pourquoi attendre ?
60 ans plus tard, je trouve un charme fou à cette technologie qui, à l’époque, transforma profondément tout un marché. Une révolution, aurait dit Steve Jobs 🙂
Pour les plus curieux, une présentation très complète de cette machine lancée en 1961, à lire ici.