Catégorie : journal

  • Protocole réseaux

    En réponse à un billet de Boris Dunand sur son blog au titre explicite : J’ai perdu mon temps sur les réseaux sociaux, puis un article sur sa page Patreon où il prolonge sa réflexion en y joignant un bref document intitulé Réseaux Sociaux Ligne éditoriale, François Bon a proposé de son côté une synthèse de son propre usage des réseaux, nous invitant à faire de même : « Et si chacun, chacune d’entre nous prenait une heure pour le même exercice, et qu’on en partageait les bilans ? »

    Voici le mien. Autant prévenir d’emblée : là où François cartographie une présence étendue et assume les compromis nécessaires pour faire tenir une économie de l’écriture sur le web, ma démarche s’inscrit dans un mouvement inverse, un retrait choisi des grandes plateformes.

    Mon site (sous une forme ou une autre) est en ligne depuis 1996, mon blog depuis 2006. J’ai connu le web d’avant Facebook, vécu la montée et l’hégémonie des réseaux sociaux, expérimenté leurs promesses et leurs dérives.


    Twitter / X : Inscription vers 2010. Départ définitif en 2023, au moment de la bascule vers X.

    J’ai pu, grâce à Twitter, rencontrer des personnes qui m’ont inspiré, ouvert des portes, certaines avec qui j’ai tissé de forts liens d’amitié. Pendant plus de dix ans, Twitter a été un espace de veille, de découvertes, de conversations qui nourrissaient mon travail et mes réflexions. C’est là, en particulier, que j’ai rencontré les personnes avec qui j’ai créé la revue graphique et littéraire La Piscine.

    Le passage à X sous Elon Musk n’a été que l’aboutissement logique d’une dérive entamée depuis longtemps. Je suis parti sans regret.

    Facebook & Instagram, Bluesky & Mastodon : départ en janvier 2025 de Facebook, Instagram et WhatsApp, quand Mark Zuckerberg a rejoint le camp masculiniste et MAGA, supprimant au passage la modération des contenus liés aux minorités.

    J’ai vécu un an aux États-Unis. Je garde un attachement profond à ce pays et à ce qu’il a représenté pour moi. L’actuel gouvernement détruit méthodiquement tout ce qui faisait, à mes yeux, la grandeur de l’Amérique : l’ouverture, l’accueil des différences, la capacité à se réinventer malgré ses contradictions. Voir les grands patrons de la tech se prosterner devant Trump, transformer leurs plateformes en outils de cette régression, m’est devenu insupportable.

    Sans doute parce que j’ai ce lien particulier avec les USA, il m’était devenu impossible de continuer à utiliser ces réseaux en faisant comme si de rien n’était.

    Qu’ai-je perdu concrètement en partant ? De la visibilité, probablement. Des échanges avec certains, sûrement. Mais aussi, et pour tout dire, je ne m’en porte pas plus mal. J’y ai gagné une plus grande disponibilité d’esprit pour lire et écrire.

    Comme beaucoup, je me suis inscrit dans la foulée sur Bluesky, et j’ai réactivé mon compte Mastodon.

    J’aime assez Bluesky, mais l’utilise assez peu. Quant à Mastodon, je rejoins François quand il écrit : « très attirant sur le principe, via l’indépendance des ‘instances’, mais que c’est ingrat à consulter… »
    Au fond, je crois que c’est le format même du réseau social, quelle que soit la plateforme, qui ne me correspond plus tout à fait.

    Aujourd’hui, c’est Substack qui est au cœur de mon dispositif…

    Signal/Bruit, newsletter mensuelle lancée en 2016 : 97 numéros envoyés, 556 abonnés. Réflexion sur le métier d’écrivain et premiers jets de projets en cours. Une forme de laboratoire où je teste des idées et documente mon rapport à l’écriture.

    Bruit/Blanc, lancée en décembre 2024 : 12 numéros envoyés, 392 abonnés, fréquence aléatoire. Publication thématique de mes photographies. Plus visuelle, moins régulière, elle répond à une envie de partager mon travail photographique sans la pression de la régularité.

    En marge de mon blog, c’est sur Substack que se passe l’essentiel de ma présence en ligne depuis 2016.
    Le paradoxe ne m’a pas échappé : j’ai quitté X et META pour des raisons éthiques, mais Substack est une plateforme américaine. La différence, pour l’instant, tient à l’échelle et au modèle économique. Substack ne vit pas de la publicité et de la captation de données, mais des commissions sur les abonnements payants. Ce n’est pas une garantie éternelle, mais c’est un modèle qui me semble moins toxique.

    Substack, par ailleurs, n’est pas exempt de défauts, et plusieurs polémiques ont entaché sa réputation : accusations de publication de contenus néo-nazis, modération laxiste, débats sur la responsabilité de la plateforme vis-à-vis des contenus hébergés. Je reste vigilant. Si Substack bascule comme l’ont fait Twitter et META, je partirai. Mais c’est pour l’heure le seul réseau où je suis plus ou moins actif.

    Substack offre un service clé en main et gratuit, avec possibilité d’être rémunéré (moyennant une commission), et surtout la montée en puissance d’un réseau social intégré à l’application qui, pour l’instant du moins, offre une expérience similaire à celle que je trouvais autrefois sur Twitter ou Instagram. C’est ce double usage qui me convient : la newsletter comme contenu principal, le réseau social comme espace d’échanges complémentaires.

    J’ai activé les abonnements payants sur Signal/Bruit, mais le contenu reste accessible à tous gratuitement. Il s’agit d’un modèle de soutien, et non pas d’un paywall. Ceux qui veulent soutenir mon travail le peuvent, les autres continuent à recevoir les lettres.

    … en complément de mon site :

    J’ai repris depuis un an la publication de billets réguliers sur mon blog et peaufiné mon site, sous l’étendard duquel j’ai regroupé mon portfolio photo et ma boutique. On parle depuis quelques mois avec insistance du retour des blogs. C’est encore assez peu visible dans les faits, mais je veux y croire pourtant : c’est là, dans nos blogs et nos sites que se trouve le vrai espace de liberté, libéré des algorithmes. L’échange y est peut-être moins direct que sur les réseaux, mais les commentaires sont ouverts et modérés par soi.

    Avec 1200 billets publiés sur mon site, c’est à la fois une archive substantielle qui m’appartient et une vitrine pour mon travail photographique.


    Restent YouTube et les podcasts. Deux terrains (la vidéo et l’audio) que j’ai peu ou pas explorés et qui me titillent régulièrement. Trop peu de temps pour m’y mettre vraiment pour l’instant. Ma page YouTube reste ouverte, et j’y reviendrai peut-être, mais c’est l’audio qui me semble receler le plus de potentialités.


    Avec le blog et mes newsletters, j’ai la propriété de mes contenus, et une maîtrise relative de ma présence en ligne. Mais l’autonomie absolue n’existe pas. Mon blog dépend d’un hébergeur. Substack reste une plateforme propriétaire.
    Pour l’instant, j’assume ce compromis. À défaut d’autonomie, il s’agit de choisir ses dépendances en connaissance de cause.

    François conclut son bilan par cette phrase : « des communautés plus restreintes, mais sachant mieux ce qui les rassemble ». Avec mes newsletters et mon blog, les échanges et les rencontres qu’ils produisent, c’est une communauté qui se construit.

    Ainsi, 37 ans après la création du Web, et après bien des détours, ce sont finalement ses plus anciennes formes (billets de blog, newsletters, podcasts) qui permettent encore de faire vivre l’esprit de partage qui prévalait au début d’internet.

  • The studio : quatre amis, dessinateurs et peintres, officiant faute de mieux dans le milieu des comic books et qui décident de louer un loft dans le district de Chelsea à Manhattan, un ancien atelier d’usinage reconverti en atelier d’artistes. Ceci est leur histoire.

    Signal/Bruit #97 est disponible en ligne. Abonnez-vous pour recevoir chaque mois ma newsletter dans votre boite mail (c’est gratuit !).

  • Joan Didion — The center will not hold

    Life changes fast. Life changes in the instant. You sit down to dinner and life as you know it ends. – The Year of Magical Thinking (2005)1

    There is no real way to deal with everything we lose. — Where I Was From (2003)2

    Parfois, un livre, une ou un écrivain arrivent dans votre vie exactement au moment où vous en avez le plus besoin.
    Plusieurs livres de Joan Didion attendaient dans ma bibliothèque depuis des années, sans que je me décide à les lire.
    Jusqu’à l’année dernière. Les médecins m’avaient annoncé un pronostic réservé après mes premiers examens. Et j’ai enfin ouvert L’année de la pensée magique. Le livre raconte l’année qui a suivi le décès du mari de Didion, John Gregory Dunne, en 2003, et, comme pour beaucoup de ses lecteurs, ce récit a été pour moi une source de réconfort.

    La parution posthume de Notes à John a ravivé mon intérêt pour Didion. Un article de Tiphaine Samoyault dans Le Monde à propos de ce livre m’a permis de découvrir l’existence du documentaire The Center Will Not Hold, réalisé en 2017 par son neveu Griffin Dunne. Le film, disponible sur Netflix, n’apporte pas de révélations nouvelles pour qui connaît l’œuvre souvent autobiographique de l’écrivaine, mais le lien familial du réalisateur donne au portrait une proximité qu’un documentaire traditionnel n’aurait sans doute pas eue.


    You get the sense that it’s possible simply to go through life noticing things and writing them down and that this is OK, it’s worth doing. That the seemingly insignificant things that most of us spend our days noticing are really significant, have meaning, and tell us something. – The Paris Review interview (2006).3


    1. La vie change vite.
      La vie change dans l’instant.
      On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête. (trad. Pierre Demarty) ↩︎
    2. Il n’y a pas vraiment de moyen de faire face à tout ce que nous perdons. ↩︎
    3. On a le sentiment qu’il est possible de simplement traverser la vie en observant les choses et en les notant, et que c’est bien ainsi, que cela en vaut la peine. Que ces choses apparemment insignifiantes, que la plupart d’entre nous passons nos journées à remarquer, sont en réalité importantes, qu’elles ont du sens et qu’elles nous disent quelque chose. ↩︎
  • MTV Rewind

    Vous voulez votre MTV ? Un site pirate remet les vidéos au goût du jour.
    Le site web non officiel MTV Rewind a recréé l’époque classique de la chaîne, en rassemblant des milliers de clips. Son développeur affirme qu’il s’agit d’un antidote aux algorithmes. (The New York Times)

    À l’heure où, selon la rumeur, la chaîne s’apprêtait à être débranchée1, j’évoquais avec nostalgie le 11 décembre dernier le souvenir de ma découverte de MTV en 1985, au moment où je m’installais pour une année aux USA.

    Le 3 janvier, un autre nostalgique répondant au pseudonyme FlexasaurusRex s’est lancé dans une improbable aventure dont le web a encore parfois le secret, en lançant une chaîne pirate, MTV Rewind, un site qui fonctionne comme un simulateur de l’expérience télévisuelle d’antan. Il diffuse en continu une base de données de plus de 30 000 clips vidéo. Pour parfaire la nostalgie, le flux est entrecoupé de publicités et d’habillages visuels d’époque.

    Visitant le site ce matin, j’ai évidemment choisi le programme années 80. Le flux a démarré sur les chapeaux de roue avec un clip des Rolling Stones que j’avais complètement oublié, « Too Much Blood », kitsch à souhait, avec ses couleurs saturées et ses effets vidéo vintages, aussitôt suivi de celui de Run DMC et Aerosmith (« Walk This Way » ! Un monument !), puis de « Fireworks », de Siouxsie and the Banshees… En l’espace de quelques minutes, je retrouvais ce qui faisait le charme des soirées MTV passées dans le sous-sol d’un pavillon dans les suburbs de Topeka, en 1985 : nous y venions chercher, non pas quelque chose de précis, mais une expérience.

    Le New York Times décrit ce projet comme une capsule temporelle numérique qui réussit là où les réseaux officiels ont échoué, offrant une réponse directe aux algorithmes qui président à la programmation des sites de streaming. Ici, contrairement aux plateformes où l’utilisateur doit choisir ou subir des recommandations ciblées, MTV Rewind propose une expérience linéaire et soigneusement sélectionnée, recréant la sérendipité et le flux passif qui ont fait la gloire de la chaîne originale.

    Un joli pied de nez qui vient rappeler aux décideurs de Paramount qui ont acté l’arrêt de MTV qu’une chaîne ne meurt jamais vraiment quand elle a su fédérer autour d’une mémoire collective. Et plus largement, à tous les patrons des réseaux sociaux et sites de streaming qui pillent les artistes et ne voient dans la musique qu’une opportunité d’ajouter quelques millions à leurs fortunes déjà indécentes.

    Peut-être FlexasaurusRex sera-t-il contraint de fermer demain son site. Mais il aura démontré qu’à l’ère de l’hyperpersonnalisation algorithmique, le désir d’une expérience collective et imprévisible demeure.


    1. Dans les faits, si Paramount a supprimé plusieurs de ses chaînes musicales internationales, la chaîne phare, ainsi que ses filiales musicales telles que MTV Classic, restent présentes aux États-Unis. ↩︎