Catégorie : journal

  • Don’t be evil

    Bullitt

    Nous sommes partis ce matin de San José, direction Cupertino. Quitte à être basés au cœur de la Silicon Valley, autant se rendre sur les lieux où sont conçus ces objets et programmes qui sont devenus, qu’on le veuille ou non, les outils indispensables de notre quotidien. En passant, nous nous arrêtons chez Legends, un comic shop situé dans un très vieux shopping mall, où je trouve un DC Special de 1968 tout entier consacré à Carmine Infantino, et c’est assez rare pour l’époque que l’auteur soit ainsi mis en vedette, plutôt que tel ou tel personnage.
    Visite au siège d’Apple ensuite, au 1, Infinite loop et, à défaut de visiter les bureaux, interdits aux visiteurs, nous avons fait un tour rapide sur le campus et dans la boutique, parfaitement dépourvue d’intérêt. Comme on s’en doute, il n’y a rien à voir ici, pas même le fantôme de Steve Jobs.
    Après, nous sommes partis avec P. chercher ses garçons à l’école française, et l’on est restés un bon moment assis dans le parc à regarder les enfants jouer. Il faisait bon, nous étions à l’ombre et le soleil à son zénith.

    L’après-midi, c’est Mountain View, et le siège de Google. Là encore, les visiteurs ne sont pas autorisés à pénétrer dans les locaux, mais nous nous promenons un peu sur le campus, et profitons des sièges disposés un peu partout. Nous nous amusons de voir que les employés peuvent venir travailler avec leurs chiens qu’ils promènent ensuite dans le parc — le campus dans son ensemble est immense —, et que des vélos aux couleurs de l’entreprise sont mis à la disposition de tous. Ça et là, posé dans les espaces verts, du mobilier de jardin qui, comme les parasols qui les abritent et comme les vélos sont aux couleurs Google. Tout cela est sympathique au premier abord, puis on pense à Patrick McGoohan et au feuilleton le prisonnier, on a en tête les derniers projets fous de Larry Page et Sergueï Brin, et on se dit qu’au pays de Ron Hubbard, on n’est jamais loin d’un risque de dérive. Don’t be evil est leur devise, mais cela ne suffit pas à me rassurer tout à fait. Comme chez Apple, il y a une boutique de souvenirs, ici exclusivement réservée au personnel Google et dont l’accès est contrôlé par un badge. Je profite de ce qu’une personne entre pour m’engager à sa suite. Le choix est plus large et plus original qu’à l’Apple store du matin, mais tous ces produits siglés me laissent quand même une drôle d’impression malsaine. Un must pour les geeks de tous poils, sans doute, mais un petit côté secte aussi, décidément. Comme je suis joueur, j’attrape un t-shirt bleu Google maps orné d’une bicyclette très graphique et me dirige comme si de rien n’était vers les caisses.
    « Can I see you badge, please ? » Je n’en ai pas, bien sûr. « You’re with someone ? No ? Oh, I’m so sorry, but you can’t shop here unless you’re an employee. » La fille semble sincèrement désolée, se confond en excuses et me donne l’adresse d’un site où je peux trouver en ligne des produits Google et Android. Je la remercie et je ressors, plutôt fier de moi, sans trop au juste savoir pourquoi.

    Il est 18 h et nous décidons de rentrer tranquillement. Nous rejoignons San José sans problème, mais au rythme lent des embouteillages de fin de journée. Le réservoir est au trois quarts vide et je m’arrête à une station, mais faire de l’essence se révèle une véritable aventure. Le distributeur automatique ne veut pas de ma carte bancaire, et je laisse L. surveiller que le type au comptoir ne fasse rien que je regretterais avec ma Visa et mon permis qu’il a gardés en caution le temps que je fasse le plein. Il est indien, et L. discute avec lui des endroits qu’elle a visités en Inde. Il veut savoir d’où nous venons, mais la France ou Paris ne lui évoquent rien. « C’est entre l’Espagne et l’Italie », tente L. L’Espagne, il connaît ! Son frère habite là-bas. « Où ça en Espagne ? » « À Chypre », répond notre sympathique caissier, fâché avec la géographie.
    Nous repartons et je m’engage tous feux éteints sur une trois voies et à contresens. En face, le feu passe au vert et je vois s’élancer vers moi le flux des voitures ! Je braque à fond et m’engage sur le parking d’un garage. Enfin nous rentrons sans encombre, mais la journée a été longue et je suis fatigué.

    J’espère, alors que j’écris ces notes, que j’en tirerai quelque chose — de ce carnet et de ce voyage —, placé sous le double patronage de Kerouac et de Bouvier. Et je suis bien curieux de découvrir ce qui ressortira de toute cette matière brute accumulée… Et comment savoir ce qui mérite d’être noté ? Ainsi, je n’ai pas parlé de ce moment, à l’école française : la nounou qui déballe les repas des enfants dont elle a la garde et qui sont attablés avec elle dans le parc. Sandwich pour le garçon noir, plat cuisiné pour la petite fille blanche. Le garçon avale son repas goulûment, la fille boude le sien. La nounou elle ne voit rien d’autre que son compte Facebook qui s’affiche sur son téléphone.

    Une photo par jour : 187 — San Francisco, le soir
    Fragments d’un voyage : San José et la Silicon Valley, octobre 2013

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  • California avenue

    Toute la journée, il nous a fallu nous battre avec un GPS neurasthénique et aphone, affichant poussivement les informations de la direction à suivre quelques secondes après avoir passé l’embranchement que nous devions prendre. Il finira dans la boite à gants, bientôt remplacé par les bonnes vieilles cartes routières que nous avions emmenées.
    Je commence à m’habituer à la voiture et à la conduite automatique, je l’ai maintenant assez bien en main, et les rues de San Francisco aux inclinaisons abruptes se sont révélées la meilleure école de conduite qui soit.

    Sur le chemin du retour, nous avons fait un arrêt dans un Seven/Eleven — pure nostalgie de ma part —, et j’ai acheté deux bières de la marque Speakeasy, dont les étiquettes, au joli graphisme au trait (et l’appellation !), étaient un clin d’œil sympathique au San Francisco de l’époque de la prohibition : gangsters en costumes trois-pièces et belles pépées portant chapeaux cloches.

    Une photo par jour : 186 — Cable car sur California avenue
    Fragments d’un voyage : San Francisco, octobre 2013

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  • San Francisco s’estompe

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    San Francisco, comme un tableau. Retour du Pier 39, la nuit qui nous surprend, un frisson qu’on réprime, les lumières qui s’allument. Un tramway s’avance, le feu passe au vert, un piéton traverse quand même, accélérant le pas. La nuit tombe et San Francisco s’estompe.

    Une photo par jour : 185 — San Francisco, octobre 2013

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  • Blue Moon

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    Dimanche 13, déjeuner chez Mel’s Drive In, une chaîne de restaurants qui capitalise sur l’imagerie de la fin des 50’s du film American Graffiti de George Lucas. Le repas est copieux et bon, typiquement américain : le MelBurger avec des sweet potatoes fries et une hot apple pie a la mode (sirop de cannelle et glace à la vanille). Après déjeuner, nous partons voir les otaries sur la jetée du Pier 39, et les observons un bon moment.
    En y repensant, en dépit du côté kitch 50’s un peu forcé, j’ai vraiment bien aimé Mel’s Drive In, en grande partie je crois à cause de la clientèle : un élégant couple afro-américain qui partait quand nous arrivions, un vieux monsieur handicapé que nous avons aidé à se lever pour se rendre aux toilettes avec son déambulateur, et qui une fois là-bas fit aussitôt demi-tour avec un haussement d’épaules (« Il m’a fallu tant de temps pour venir jusqu’ici, que maintenant mon envie est passée, et je vais retourner m’asseoir, et ça va recommencer », dira-t-il, résigné, à P.), quelques vieilles personnes, des gens visiblement assez pauvres qui sortent de là avec leurs doggy bags, la vraie Amérique, celle que j’avais pu observer et parfois côtoyer à Topeka un an durant, il y a plus de vingt ans, cette Amérique qui vient chez Mel’s retrouver les symboles d’une époque perdue, les traces de son rêve américain (on y revient toujours, à ce rêve tenace).

    Haight. Comme le hasard fait bien les choses, nous trouvons une place à l’angle de Haight et Ashbury, autrefois le cœur du mouvement hippie. Ici, beaucoup de boutiques de vêtements vintage et une foule bigarrée, pas mal de clodos, et des pseudo babas en mal d’authenticité (pas sûr qu’ils la trouvent ici, cela dit). Je suis ému plus que je ne l’aurais cru en voyant la maison de Hendrix, une maison toute simple, avec une belle fresque qui a été peinte sur le côté. À une des fenêtres, le drapeau étoilé. One nation under God, one nation under a groove. Les maisons du quartier sont typiques, de type victorien, et affichent parfois des tons pastel. C’est plutôt joli et l’on s’y sent bien, malgré la nostalgie sixties un peu forcée.
    Visite aussi à la librairie Bound Together Anarchist Book Collective. Nous sommes tout au plus quatre à l’intérieur, occupés à flâner, et je crois, tous là plus pour l’importance historique du lieu que par réelles convictions politiques. Derrière son comptoir, un bénévole nous surveille distraitement avec un franc sourire. J’ai très envie de le prendre en photo dans sa librairie, la lumière est belle et le lieu s’y prête, mais je ne veux pas d’un cliché volé, et demander l’autorisation me parait ici incongru. J’avise un comptoir consacré aux fanzines. Sur le meuble, un sticker « Fuck Barnes & Nobles » péremptoire. Je ressors. Dehors, toujours le flux incessant des touristes. Décidément, il ne doit pas être facile d’être anar de gauche aux pays du consumérisme (je dis ça, et dans deux jours je suis à Las Vegas).

    Après Haight nous reprenons une nouvelle fois la voiture pour une ballade sur les hauteurs de la ville, Lombard street et Russian Hill. Un petit tour à pied, quelques photos, la nuit tombe et il est temps de rentrer.
    P. a acheté des bières, des Blue Moon, bières blanches à l’écorce d’orange et à la coriandre, savoureuses et au nom évocateur, idéales pour une soirée tranquille entre amis, quelque part dans les suburbs de San Francisco.

    Une photo par jour : 184 — Russian Hill
    Fragments d’un voyage : San Francisco, octobre 2013

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