Catégorie : journal

  • Le long de la Scenic Turquoise Trail

    Dans les années 1920, Madrid, au Nouveau-Mexique, fait figure de ville minière modèle, et dispose d’une école primaire et d’un collège, d’un hôpital et de commerces au service de ses 2500 habitants. La mine de charbon, ouverte en 1892, voit son activité décliner fortement au tournant de la guerre, et ferme définitivement en 1950. Madrid, désertée, devient une ville fantôme, mais dans les années 70 un certain Joe Huber, un enfant du pays devenu propriétaire de la totalité des terrains et habitations, a l’idée de louer les anciennes cabines de mineurs à des artistes et artisans locaux.
    Aujourd’hui, Madrid compte quelque chose comme 300 habitants, et une quarantaine de commerces, restaurants et galeries d’art. Avec ses maisons typiques en bois et son ambiance bobo-hippie, Le village est devenu une destination de choix pour qui emprunte la New Mexico State Road 14 — la Scenic Turquoise Trail —, qui relie Albuquerque à Santa Fe par les montagnes, en passant par Cedar Quest, Sandia Park, et Los Cerrillos, autre village typique autrefois pratiquement à l’abandon, qui joue aujourd’hui la carte touristique.
    Avec ses maisons en adobe, sa vieille église et sa Main Street en terre battue bordée d’anciens saloons qui servirent de décors à de nombreux films, Los Cerrillos dégage une sympathique ambiance de folklore western, sans qu’il y ait forcément beaucoup à voir. Nous nous contentons d’y passer, avant de reprendre la route pour rejoindre Santa Fe.

    Une photo par jour : 203 — Madrid, NM
    Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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  • De passage à Albuquerque

    À l’aéroport, chez Alamo, l’agence de location, le retour de la voiture fut une simple formalité, et nous sommes repartis tout de suite après avec Bob et Angelina en direction d’Albuquerque.
    A défaut d’en être la capitale, c’est de loin la plus grande ville du Nouveau-Mexique, avec une population de plus de 555 000 habitants. Fondé en 1706 par les Espagnols, la ville profitera de l’expansion de la mythique compagnie ferroviaire Atchison, Topeka and Santa Fe Railway, qui, en installant en 1880 une gare à quelques kilomètres du centre-ville, permit le développement d’un quartier commercial et d’affaires, et à la fin des années 20, du tracé de la route 66 qui marquera le développement de l’industrie touristique.
    Il y a beaucoup à voir à Albuquerque, mais pour l’heure nous nous contenterons d’une ballade dans old town, le centre historique, typique avec ses maisons anciennes en pisé et son église espagnole San Luis Felipe, où nous nous arrêtons quelques instants.
    Dans une toute petite librairie, je trouve un livre des photographies du Nouveau-Mexique de Bernard Plossu, qu’il prit au cours des années 60 et 70, quand il visitait l’Ouest américain et l’Amérique du Sud. J’avais mis la première partie de notre voyage sous le signe de Kerouac. Plossu, ici, au Nouveau-Mexique, en assurait en quelque sorte la relève.
    Tandis qu’ensuite j’étais parti m’acheter un happy skull, une sculpture en forme de crâne humain, colorée et ornée de motifs floraux, célébrant la Día de los Muertos, le jour des Morts, une fête indienne qui vient d’Amérique du Sud et qui date de bien avant l’arrivée des Espagnols sur le continent, L. a discuté, devant l’église, avec John, un vieux biker de 76 ans.
    John, avec ses cheveux blancs et sa tenue de cuir, a quelque chose de Peter Fonda et pense avoir fait le tour de sa vie. Il accepte qu’elle le prenne en photo, mais lui dit qu’il ne sourira pas. Désignant le ciel, debout devant l’église, il lui dit qu’il attend maintenant de monter là-haut.

    Une photo par jour : 202 — Old town Albuquerque, NM
    Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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  • Petit déjeuner chez Abuelita’s

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    Seul dans la cuisine, j’écris ces quelques notes sur mon carnet. Tout le monde dort encore, à l’exception de Bob, levé comme moi au petit matin et avec qui j’ai pris un café un peu plus tôt. Debout dans la cuisine, face à la fenêtre, nous avons regardé en silence le soleil se lever sur les Sandia mountains.
    J’étais réveillé à 4 h ce matin, et j’ai eu beaucoup de mal à me rendormir, comme chaque jour depuis le début de ce voyage. Au fur et à mesure que nous avançons, des choses vues, des personnes que l’on croise, ressurgissent de mon passé. Elles font écho en moi, et tout à la fois me ramènent loin en arrière et me projettent vers l’avenir. Ce journal, ces notes qui viendront plus tard commencer un livre, sont une manière d’exorcisme.

    En juillet 2012, quand je visitais mon père à l’hôpital, alors qu’il était allongé sur ce lit qu’il ne devait plus quitter, nous avons parlé de mon prochain voyage à New York, prévu le mois suivant. « Tu vois, me dit-il, j’ai beaucoup voyagé : l’Afrique, l’Europe, le Proche-Orient, mais l’Amérique, jamais. L’Amérique, c’est toi qui le fais pour moi. »
    Au lendemain de sa mort, en septembre, ce voyage s’est imposé comme une évidence. La prise de conscience du temps qui passe, des années écoulées, des souvenirs et des moments perdus, des gens qui comptent et que l’on n’a pas revus, il y avait tout cela, mais surtout, il y avait l’envie de faire ce voyage pour lui.
    Mon père, désormais, je le porte en moi, et ces lieux que je traverse à nouveau, il les découvre enfin. Ce voyage, vraiment, je le fais avec lui.

    Lorsque tout le monde fut réveillé, nous sommes sortis prendre un petit déjeuner mexicain chez Abuelita’s, à Bernalillo, à 20 kilomètres de Rio Rancho. J’étais déjà venu ici en 1994, et j’ai aussitôt reconnu le lieu, aussi étrange que cela paraisse. À l’intérieur, quelques tables et ça et là, de vieux distributeurs de sodas exposés. Le repas fut incroyablement savoureux, exactement comme dans mon souvenir.
    Angela, Byron, son mari et leur fille Mason, devaient partir ensuite, et il fut difficile de se dire au revoir. Nous avons pris beaucoup de photos les uns des autres, tentative maladroite et émouvante de figer ce moment avant qu’il ne soit plus lui aussi qu’un souvenir. Trop d’années avaient passé depuis la dernière fois.

    En quittant le restaurant, nous sommes allés directement à l’aéroport rendre notre voiture de location. Une page du voyage se tournait soudainement, le road trip était fini, il ne restait des 1656 kilomètres parcourus qu’un peu de poussière sur nos chaussures, des souvenirs, des notes dans un carnet et quelques photos pour plus tard.

    Une photo par jour : 201 — chez Abuelita’s, à Bernnalillo, NM
    Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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  • Au bord du Rio Grande

    Rio Grande

    Hier, dimanche, levé tôt et petit déjeuner américain en famille. Bacon de dinde, œufs, toasts, beagles, café et thé à volonté.
    Nous sommes ensuite partis pour une longue promenade au bord du Rio Grande, à la recherche de pierres et de fragments de bijoux que les Indiens jettent parfois à la rivière, selon certains rituels.
    À un moment, je me suis retrouvé seul avec Bob. Tout en marchant, nous avons parlé longuement de mes enfants et de mon père, disparu l’an dernier. Puis il m’a parlé de sa foi nouvelle en Dieu, qui a fait suite à son cancer, il y a sept ans. Il m’a parlé du voyage qu’il a fait peu après en Israël, et de son baptême dans les eaux du Jourdain. Il m’a demandé si j’avais la foi, mais il connaissait déjà la réponse. Il m’a parlé ensuite d’une école qu’il était parti construire au Mexique avec sa congrégation, et d’autres choses encore.
    Nous étions seuls, au bord du Rio Grande, et nous n’étions pas seuls. La montagne devant nous se parait de reflets bleutés. Le fleuve à nos pieds charriait des récits de conquêtes et de territoires, des histoires de guerres, de cowboys et d’Indiens ; il charriait des morts et des drames, charriait des mythes et des rites ancestraux.
    Nous n’étions pas seuls : avec nous, dans la lumière, marchaient des fantômes.

    Une photo par jour : 200 — Au bord du Rio Grande.
    Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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