Carnet de notes & pensées aléatoires

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  • JULIA

    C’était, je crois, en février. Je me souviens qu’il faisait froid. Je m’étais installé dans l’arrière-salle d’un café pour travailler au calme. J’étais occupé à relire des notes quand ils sont entrés et se sont installés à deux tables de moi.
    Je levai un instant les yeux vers eux, décidé à me replonger presque aussitôt dans mes brouillons, mais la jeune femme parlait avec un très bel accent sud-américain et je n’arrivai pas à me détacher de sa voix.
    Aussi, je bus de mon thé, et décidai de l’écouter encore un peu. Des quelques bribes entendues, je faisais déjà une histoire, sans préjuger de ce qui précédait, sans rien savoir de ce qui suivrait. Peu m’importait, cette scène-là était à moi.

    Je ne savais pas leurs noms. Appelons la Julia. Appelons le Pierre.

    Pierre était bien mis et plutôt sûr de lui. Il était plus âgé qu’elle, de dix ans peut-être. Il parlait beaucoup. Il voulait l’aider, disait-il. Il voulait la séduire, ne savait pas comment l’exprimer, et l’exprimait trop. Il était gentil, mais elle n’aimait pas sa façon de vouloir la prendre sous son aile, comme si elle était trop fragile pour se débrouiller seule. Elle était fragile, mais elle ne voulait pas lui donner ce pouvoir sur elle. Il n’était pas laid, non, et même, plutôt séduisant, mais elle n’imaginait pas ses seins fermes pétris par des mains flétries par les années, les mains dont les doigts tapotaient nerveusement le paquet de cigarettes posé sur la table. Elle ne voulait pas jouer ce jeu-là. Elle ne voulait pas le voir soudain rayonnant, heureux et beau, tout à coup plus jeune, parce que cette jeunesse retrouvée, il la lui aurait forcément volée.

    — Et tu voudrais faire quoi, ensuite ? lui demanda Pierre après un long silence.
    — Je ne sais pas, fit-elle. Libraire ?
    — Libraire, c’est dur, dit-il.
    — Oui, répondit-elle aussitôt, avec un sourire de défi.
    — Et ça ne paye pas, ajouta t-il.
    — Oui. Mais c’est romantique.
    — Oui, c’est romantique, concéda t-il. Si tu n’as pas besoin d’argent, alors c’est parfait.
    — Oui. C’est parfait.

  • Notes d’atelier #8

    24 novembre 2025 :

    Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. — Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852

    Il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis ! Tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies. […] Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. Je passerai trois hivers à user quelques escarpins. Puis je rentrerai dans ma tanière où je crèverai obscur ou illustre, manuscrit ou imprimé. Il y a pourtant au fond quelque chose qui me tourmente, c’est la non-connaissance de ma mesure. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même. Il voudrait savoir jusqu’à quel cran il peut monter et la puissance exacte de ses muscles. Mais demander cela, c’est être bien ambitieux, car la connaissance précise de sa forme n’est peut-être autre que le génie. — Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 1er février 1852

    Dans mon exemplaire de Préface à la vie d’écrivain de Flaubert, l’édition de 1963, il y a, de plusieurs mains, des passages surlignés, des notes raturées. De ces notes, une seule est lisible page 65, qui dit : je suis ici, et qui m’émeut. À 60 ans de distance peut-être, je suis là, et j’en suis là, moi aussi, avec cette personne inconnue, là où était Flaubert ce 1er février 1852. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même.

    5 décembre 2025 :

    Alors que les nouvelles sont bonnes, le moral ne l’est pas. Découragement, anxiété. Peut-être de voir se profiler des échéances que je m’étais fixées et que je n’atteindrai pas ?

    Le froid, la pluie, la fatigue — fatigue et douleurs chroniques, lancinantes, qui m’accompagnent désormais, du fait des traitements —, cela n’aide pas à me sentir mieux. Mais je connais ma valeur, et ma force de résilience. Je reviendrai demain, plus fort.

    6 décembre 2025 :

    Il a plu cette nuit. Les feuilles mortes envahissent le jardin. Il faudrait tailler le murier. Et j’ai un livre à écrire.

  • Retour à Valparaiso

    J’ai découvert hier sur le net la planche contact où se trouve la photo prise par Sergio Larrain et qui a inspiré le texte publié ici il y a quelques jours.

    L’image seule était énigmatique. Sur la planche, d’autres protagonistes apparaissent, le décor se déploie sous différents angles. Des scénarios s’esquissent. Film noir ou comédie romantique ?

    Cette manière de regarder les images, de chercher ce qui se raconte au-delà du cadre, je l’ai apprise il y a longtemps. J’avais dix-sept ans en 1985 et je venais d’arriver aux États-Unis, à Topeka, Kansas. Je me suis inscrit à un cours de photographie pour le semestre. On nous a remis un appareil argentique et Marc Rapp nous a ouvert les portes de sa salle de classe.

    Je me souviens des tables en bois, des grandes baies vitrées qui inondaient la pièce de lumière, et de la musique classique diffusée sur NPR qui accompagnait nos travaux sur les livres de photographie. Nous partions ensuite explorer la ville avec nos appareils, avant de nous retrouver dans la chambre noire. Je n’ai pas oublié l’odeur âcre du fixateur, la lumière rouge, les rires échangés dans la pénombre pendant que nous regardions les images apparaître dans les bains de développement, avant de suspendre les planches contact et les tirages avec des pinces à linge sur un fil tendu à travers la pièce.

    Marc Rapp m’a appris à poser mon regard. À chercher ce que les autres ne voient pas. Il m’a appris qu’une photographie était d’abord une manière d’être au monde.

    Étrangement, après ce semestre, j’ai tout laissé tomber. L’écriture a pris le relais. C’est elle qui est devenue mon moyen d’explorer et de fixer le réel. Je ne suis revenu à la photographie que bien plus tard. Aujourd’hui, photographie et écriture dialoguent et s’enrichissent mutuellement. Marc Rapp est mort il y a une dizaine d’années, et je n’ai jamais pu lui dire tout ce que je lui devais.