Carnet de notes & pensées aléatoires

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  • Fusées

    Le monde va finir — Charles Baudelaire

    La lune pleine est partie, et c’est un étrange spectacle : pourquoi rester là, le regard fixé en l’air alors qu’il n’y a plus rien à attendre ?
    À Baikonour, au Kazakhstan, une fusée s’est élevée dans le ciel, emportant trois personnes bercées d’apesanteur rallier l’infini, nous laissant seuls dans la nuit noire, écrasés par notre gravité. Il y a plusieurs jours, j’ai vu un animal mort sur le bas-côté de la route. Il aura fallu que ta mort survienne pour que j’y voie un signe. Mon cœur est entré en combustion et mes yeux déversent des torrents de larmes pour inonder la terre. Je flotte en orbite au-dessus de la peine, suivant une trajectoire qui va de la douleur au désespoir, encore à mille lieues de l’acceptation. Oh, je connais bien maintenant la mécanique des sentiments contraires. On croit la crise passée et les sanglots reviennent à pas léger renverser les barrières d’un cœur qui se voudrait de glace. À la fin, je sais, seule compte la gratitude pour tout ce qui fut offert, seulement on réalise trop tard qu’on avait tant d’amour à donner. Ma chemise est mouillée, mes bras serrés déjà ne serrent plus qu’eux-mêmes. Il n’y a plus rien à aimer sinon un souvenir, maintenant que tu dérives au milieu des étoiles.
    Je te suivrai un jour, quand les frictions du corps mettront fin à mes fonctions vitales. Nous ne sommes que des satellites attendant d’être libérés de l’attraction terrestre pour rejoindre l’espace, redevenus poussières dans la poussière des astres. Coincé ici sans toi, ma douce, je ne suis plus pour l’heure que tristesse héroïque. Ce monde ne fait que durer et n’a rien à distribuer qui ne soit aussitôt repris.
    Et pourtant… j’ai tant pleuré aujourd’hui qu’il s’est mis à pleuvoir, et ce soir la route semblait dérouler son brouillard cotonneux pour apaiser mes yeux embués de chagrin.

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  • fantôme à la cigarette

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    Photo : à Provins, dans un café, un après-midi d’été – août 2016.

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  • There goes my everything

    J’ai parlé cette nuit avec Elvis Presley. Je lui ai dit : Elvis, tu as dû voir passer du monde, ces derniers temps. Tes chansons nous ont été données pour combler un besoin d’amour. Seulement, personne ne s’intéresse vraiment à la musique. J’affirme, moi, qu’il y a une plus grande vie que celle qu’on nous promet. Nous sommes des agneaux déconcertés par le spectacle télévisé. Entendez comme ça chuchote de toute part. Si vous voulez savoir, je crois qu’on a perdu la foi. La machine à penser est cassée, le trône est vide, les instructions s’affichent désormais dans une langue qui nous est étrangère.
    Mais je me lève encore chaque nuit en rêve pour bâtir une nouvelle église. Je vole s’il le faut, je fais couler le sang, ma parole déchire le voile qui recouvre le monde. Les plafonds des cathédrales s’effondrent et sous le ciel étoilé je renverse les autels pour y mettre le feu.

    Mais quand l’aube se dessine, des bras envoyés par vous me maitrisent et je suis condamné aux flammes : le juge punit généralement le mauvais type, celui qui a les yeux des fous. La foule réjouie se réunit pour le sublime divertissement, mais je n’ai pas peur de la mort et c’est là mon secret. Je n’ai demandé qu’une chose, c’est d’habiter tous les jours de ma vie. Je n’ai pas fait grand-chose d’autre que me tromper souvent, mais je me suis levé en rêve et dans la nuit la lune était d’or et d’argent. Tant pis, je sais que tout finira mal, mais je continue de croire en mon étoile et je ne suis plus seul. Je marche avec mes morts et nous sommes les disciples des songes inachevés portés par un élan magique. J’ai toujours agi de mon mieux et si ce soir un homme est décédé par hasard, renversé par le clair de lune, c’est la petite affaire de Dieu ; moi, je n’y suis pour rien.

    Allez, j’ai déjà écrit ce texte un bon million de fois, vous n’étiez pas obligé de me lire. Vous pouvez retourner vous coucher.

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  • L’aube nouvelle

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    Voici le jour naissant. Une chanson oubliée chante à mes oreilles, qui parle d’une aube nouvelle et du pays gitan.
    Une fille fond en larmes ; c’est ce qui la rend si belle, ce voile de tristesse qui passe devant ses yeux de biche traquée par les chasseurs en meute. Et moi, moi, je ne suis qu’un coq arrogant qui parcourt la lande, courant d’hôtel en hôtel, fuyant les miroirs, criant au ciel pour faire venir l’orage, mais dont la voix ne porte guère plus loin que les premiers nuages. Il me suffirait d’un sourire pour me fixer enfin. Je suis à des années-lumière de trouver le bonheur pourtant à portée de ma main, mais c’est toujours la mauvaise porte que je choisis d’ouvrir. J’ai tracé mille itinéraires, traversé des rivières sans jamais retrouver mon chemin. C’était ici, me dit une petite voix, là devant toi, juste à côté, mais je me suis perdu, encore, sans même voir la lumière filer dans le matin.
    La ville est bleue et sombre et la vie passe trop vite dans un bruit de moteur encrassé. La route est de plus en plus encombrée. Des voitures foncent à contresens, leurs pleins phares m’éblouissent comme pour me rappeler de me méfier de toutes les choses qui brillent. Je repars en arrière et, quand finit le jour, je pose ma tête sur un oreiller frais dans une chambre inconnue et laisse venir à moi les rêves de la nuit.


    Photo : Lasalle, dans le Gard, octobre 2016

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