Auteur : Philippe Castelneau

  • Placement à forte valeur ajoutée

    (À la librairie, la réserve du rayon manga)

    Le livre, capital social et investissement capital. Achat fondamental sans date d’expiration. Ma valeur refuge par temps de crise, ma chambre de compensation : engagement émotionnel, rendements garantis, date d’effets immédiate. Mon indice de référence, mon délit d’initié : opérations spéciales sur titres par fusion-acquisition du savoir. Résultats consolidés. Diversification du patrimoine intellectuel. Actif tangible mobilisable à tout moment : obligations convertibles en actions.


    Je me souviens exactement de l’instant où ma lecture a été libérée. Un jeune homme que j’admirais intellectuellement m’a donné une double autorisation. Il l’a donnée à la petite fille sérieuse, à la bonne élève qui ne devait pas perdre son temps et toujours finir ce qu’elle entreprenait. Nous nous tenions devant sa bibliothèque, il parlait des livres qui s’y trouvaient. Il m’a conseillé Le Dahlia noir de James Ellroy. Puis il a dit d’un autre livre qu’il ne l’avait pas terminé. Ce n’était pas un aveu, car dans l’aveu, il y a la conscience de la culpabilité. Non, c’était dit comme ça, en passant, simplement comme une chose possible. Ce jour-là, j’ai compris que je pouvais lire des romans policiers et que si un livre ne me plaisait pas, je n’étais pas obligée de le lire en entier.

    Ne pas lire les livres, mais lire dans les livres. Ne pas lire les livres mais désirer les lire. Seulement et déjà désirer les lire. (…) Lire plusieurs livres à la fois. Mélange. Ivresse. Jusqu’à la nausée. Deux, trois, quatre, dix. Pourquoi s’arrêter ? Ouvrir tous les livres, jouir de chaque entame. Éprouver. Pourquoi même envisager une limite ? Je tendais l’intransitivité du verbe lire comme un fil sur lequel franchir le vide.

    Eloïse Lièvre — Notre dernière sauvagerie (Fayard)

  • De Fujisawa à Montpellier

    (Une tasse de thé, sur la table de nuit. Dimanche couvert. Après-midi lecture).

    Parfois, je me demande si ce monde est réel. Parfois, je crois que seul existe le monde intérieur qui m’occupe le plus clair de mon temps. La représentation que je me fais du monde extérieur n’est qu’une abstraction de mon esprit, une tentative élaborée et plutôt réussie d’organisation du chaos. Ainsi, quand je suis en voiture, je me dis quelquefois que mon cerveau dessine la route, à mesure que j’avance, à partir des éléments disparates transmis par l’extérieur, et la recompose en fonction de ma vision unique du monde ; que c’est pareil pour chacun de nous. Ce que j’appelle vert n’est vert que pour moi, et ainsi de suite. 

    Je lis David Mitchell, et je tombe sur cette phrase qui tombe à pic :

    Wigner prétend que la conscience humaine concrétise un univers tiré de tous les autres possibles.

    Je me souviens de mes lectures de Mircea Eliade. Pour les premiers hommes, le monde était chaotique, définitivement incompréhensible. Nomades, ils avançaient contre le monde, au risque de leur vie. Au moment de bivouaquer, ils plantaient un totem fermement dans le sol, et le cercle formé autour de ce point devenait pour une nuit le centre du monde, et en restant dans ce cercle, ils étaient protégés. Ces premiers hommes ont peu à peu organisé le monde de manière à, sinon maîtriser le chaos, le maintenir à distance, et nous, aujourd’hui, nous en avons perdu l’image première : nous ne voyons plus, derrière les apparences, la réalité du monde, de même que nous feignons d’oublier que notre parole est d’abord une parole magique. Nous avons perdu le lien avec nos origines. Nous oublions que nous ne voyons le monde qu’à hauteur d’homme : 

    C’est grâce à la position verticale que l’espace est organisé en une structure accessible aux préhominiens : en quatre directions horizontales projetées à partir d’un axe central « haut » — « bas ». En d’autres termes, l’espace se laisse organiser autour du corps humain, comme s’étendant devant, derrière, à droite, à gauche, en haut et en bas. C’est à partir de cette expérience originaire — se sentir « jeté » au milieu d’une étendue, apparemment illimitée, inconnue, menaçante — que s’élaborent les différents moyens d’orientatio ; car on ne peut vivre longtemps dans le vertige provoqué par la dés-orientation. — (Mircea Eliade — Histoire des croyances et des idées religieuses tome 1 [Éd. Payot]


    Dimanche gris. Fatigue accumulée. Deux excuses pour lire le plus clair de la journée, avant de livrer ici des théories peut-être fumeuses. J’ai fini de lire « Écrits fantômes » de David Mitchell, dont j’ai déjà parlé. Un livre recommandé par Queyssi, et que je recommande à mon tour.

    Le livre terminé, j’ai lu quelques pages des carnets de la grange, de Karl Dubost. Je suis toujours autant séduit par sa manière de faire œuvre, par petites touches. Le 11 octobre, nous écoutions visiblement le même podcast, lui à Fujisawa, moi en route vers Montpellier.

  • La croisée des chemins

    Je passe par ici tous les jours, j’emprunte cette route que l’on voit au fond. Le matin, c’est un croisement comme un autre. Et le soir, en été, rien qui retient l’attention, d’autant qu’à peine un peu plus loin, on voit se découper dans le jour couchant les ruines du château de Montferrand depuis l’arête d’un éperon calcaire du Pic Saint Loup. 

    Mais voilà, l’automne est là désormais, et la nuit survient tôt. La route déserte que j’emprunte avant d’arriver à ce croisement, cette route qui serpente dans la forêt est plongée dans le noir, et seuls les phares de ma voiture percent l’obscurité, révélant parfois dans les ombres mouvantes des formes furtives : chaque jour, des sangliers — mâle solitaire ou laie accompagnée de ses marcassins —, des renards ; une fois, il y a longtemps, il était tard, j’aurai juré voir un chevreuil.

    Lorsque le vent souffle, ou qu’il pleut, les ombres se font plus intrigantes encore, et je me plais à y deviner les fantômes d’un lointain passé, peut-être ceux de l’homme de Néandertal qui s’installa par ici 55 000 ans avant notre ère, ou de quelques Wisigoths, qui vécurent là au Ve siècle et dont un sarcophage repose dans le jardin intérieur de la maison communale du prochain village.

    C’est parce qu’il délimite l’une des entrées de la commune que ce croisement est ainsi éclairé, offrant un contraste saisissant avec l’obscurité profonde qui prévalait jusqu’alors. Seulement, ce croisement tout à coup éclairé, encore loin de toute habitation, m’apparaît comme un surgissement du fantastique, le crossroad, peut-être, où un bluesman pourrait rencontrer le Diable et lui vendre son âme, le lieu où on imagine voir se poser un vaisseau extra-terrestre ou surgir un monstre étrange, une créature échappée du lac tout proche ou des profondeurs des bois.

    Le lecteur indulgent tiendra compte de ma fatigue ces soirs-là, et de mon imagination à l’adolescence sans doute un peu trop biberonnée aux comics et aux films de série B.

    Au moins, cela transforme mon monotone trajet quotidien en une aventure de tous les instants, et ça n’est déjà pas si mal.

  • The Negative Zone

    The Thing, de mauvaise humeur. Métaphore de l’auteur ?

    The Negative Zone ! C’est l’un des concepts imaginés par Jack Kirby pour ses Fantastic Four qui m’a le plus marqué quand j’étais gamin. Et l’utilisation de collages dans ses planches, du jamais vu dans un genre ultra codé, rendait ça encore plus fascinant. Il se passait quelque chose, bien au-delà de l’histoire elle-même. Je prenais le train en marche, ces BD avaient été publiées une bonne quinzaine d’années plus tôt, mais je les trouvais plus originales, à tous points de vue, que celles qui sortaient alors chaque mois. 


    La zone négative, parfois j’ai l’impression d’y être prisonnier contre mon gré.

    Chaque jour, le monde s’enfonce un peu plus dans la zone négative, et c’est comme un blanc-seing pour certains, les grincheux, les égoïstes, les jaloux ; la porte ouverte aux petites lâchetés, aux méchancetés gratuites. On veut résister, mais l’attraction est forte. L’humeur est sombre. Parfois, on ne dit rien — dialogue de sourds, et à quoi bon lutter contre des moulins à vent : n’est pas Don Quichotte qui veut —, parfois non, et on le regrette. Ainsi va le monde, à sa perte. On m’objectera que je suis naïf, et je veux bien l’être, dans une société pétrie et malade de ses certitudes.


    Sur les conseils de Laurent Queyssi, je lis en ce moment Écrits fantômes de David Mitchell. Je l’ai presque terminé, et c’est vraiment très bien. Une puissance narrative impressionnante. Un bon gros roman — à l’Anglo-saxonne, certes —, un roman qui se moque et se joue des genres. L’adulte que je suis y reconnaît peut-être cette magie que je trouvais, enfant, dans les comics de Kirby. Le « sense of wonder », l’éblouissement du lecteur, et, pour l’auteur, l’excitation de l’écriture. De quoi se réconcilier avec le monde. Et s’échapper de la zone négative.