Auteur : Philippe Castelneau

  • Quand la littérature blanche entraîne le lecteur vers des mondes inconnus

    Ma tronche dans le journal. Un immense merci à Thierry Arcaix du Midi Libre pour ce bel article !

  • Le rocher auquel je m’accroche


    J’aime cette image qu’évoque Flaubert, à laquelle se réfère à son tour Kafka. Aujourd’hui, malheureusement, impossible de ne pas entendre le grondement du monde tout autour de moi. Mais je m’accroche à mon rocher, à l’écriture.

    Deux heures d’écriture quotidienne après la méditation du matin, et le sport une à deux fois par semaine (72 min hier). Et j’avance, un pas après l’autre, avec Kafka et Flaubert comme figures tutélaires. 

    Un journal, aussi, plutôt un genre de commonbook, tenu irrégulièrement depuis des années. Ceci, par exemple, noté le 1er janvier 2021, toujours d’actualité :

    Chaque jour, un nouveau jour. Et chaque matin, un nouveau matin : une des raisons pour lesquelles j’aime me lever tôt : chaque matin, un nouvel espoir. Table rase des freins, des doutes, des angoisses.

  • La baignoire et l’océan

    La baignoire et l’océan

    Je me souviens de Jean Piel en train de boire un énième kir chez Lipp. Il venait de publier un essai que j’avais écris sur Héraclite et Lacan. Je lui confiai mon admiration pour la pensée et l’oeuvre de Bataille. Piel me dit : « Mon beau-frère disait toujours qu’entre l’orgie et la vie conjugale il y avait la même différence qu’entre l’océan et une baignoire. »

    (Pascal Quignard — Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour)

    Au-delà de la boutade, il en va de même pour la vie : nous devrions nous jeter dans l’océan à corps perdu, quand la plupart du temps, nous nous contentons de nous glisser du bout des pieds dans l’eau tiède de la baignoire, équipé d’une bouée.

    San Remo — 2015
  • Jardin digital et forêt noire

    J’ai déjà évoqué il y a presque deux ans, dans une de mes infolettres, le concept de forêt profonde :

    Le concept de « forêt profonde » s’est imposé ces dernières années, suite à la publication du livre La forêt sombre de Luo Ji. Dans ce récit de science-fiction, l’auteur propose une réponse au célèbre paradoxe posé par le physicien italien Enrico Fermi en 1950 : « S’il y avait des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient être déjà chez nous. Où sont-ils donc ? »

    L’Univers est une forêt sombre dans laquelle chaque civilisation est un chasseur armé d’un fusil. Il glisse entre les arbres comme un spectre, relève légèrement les branches qui lui barrent la route, il s’efforce de ne pas faire de bruit avec ses pas. Il retient même sa respiration. Il doit être prudent, car la forêt est pleine d’autres chasseurs comme lui. S’il remarque une autre créature vivante — un autre chasseur, un ange ou un démon, un bébé sans défense ou un vieillard boiteux, une magnifique jeune fille ou un splendide jeune homme, il n’a qu’un seul choix : ouvrir le feu et l’éliminer. Dans cette forêt, l’enfer c’est les autres. Une éternelle menace. Chaque créature qui dévoile son existence est très vite anéantie. Voici la cartographie de la société cosmique. C’est la réponse au paradoxe de Fermi. — Luo Ji

    Remplacez le mot univers par internet, pensez aux trolls, aux clashs à répétitions, au harcèlement en ligne : c’est la théorie développée par Yancey Strickler, co-fondateur de Kickstarter, dans un article de mai 2019 : The Dark Forest Theory of the Internet. Mais si l’Internet est devenu un terrain dangereux, il existe en son sein des zones protégées, ce que Stricker nomme le « dark social », les forêts sombres de l’Internet. Ce sont les messageries privées, les SMS, les podcasts, les newsletters, les blogs, tous ces espaces de partages qui contournent les réseaux sociaux, et échappent (un peu mieux) au ciblage des algorithmes.

    J’ai pour ma part une interprétation toute personnelle du concept de forêt profonde, qui m’accompagne depuis la lecture en 2007 du très beau livre d’Alina Reyes, dont une citation ouvre cette infolettre. Au cœur de la forêt, mon jardin secret. Un espace préservé, encore un peu sauvage, que je rejoins grâce à la méditation, et où je me retire chaque jour pour écrire. Inaccessible à ce monde, pour quelques heures :

    Être inaccessible ne signifie en aucun cas se cacher ou faire des secrets (…) Cela ne signifie pas que tu ne puisses plus avoir affaire aux autres. Un chasseur utilise son monde avec frugalité et avec tendresse, peu importe ce qu’est ce monde, choses, animaux, gens, ou pouvoir. Un chasseur est intimement en rapport avec son monde et cependant il demeure inaccessible à ce monde même…

    — C’est contradictoire, dis-je. Il ne peut pas être inaccessible si heure après heure, jour après jour, il est là, dans son monde.

    — Tu n’as pas compris, remarqua-t-il avec beaucoup de patience. Il est inaccessible parce qu’il ne déforme pas son monde en le pressant. Il le capte un tout petit peu, y reste aussi longtemps qu’il en a besoin, et alors s’en va rapidement en laissant à peine la trace de son passage. — Carlos Castaneda


    Ces jours-ci, le web bruisse de rumeurs concernant le retour en force des blogs, qui, avec les newsletters, constituent un espace « safe » pour s’exprimer en ligne. Le web indépendant est peut-être de retour, écrit Jay Hoffmann dans un article sur son site (Cependant, comme le soulignait à juste tire Karl dans un billet récent, les blogs n’ont jamais disparu) :

    Le web indépendant est peut-être de retour. Mais si c’est le cas, c’est probablement d’une manière à laquelle on s’attend le moins. (…) les blogs d’aujourd’hui ne ressembleront pas aux blogs de 2002. Trop de choses ont changé. Le web est plus grand, il est plus divisé et plus compliqué et le besoin d’une discussion modérée est grand. Lorsque la révolution des blogs se reflétera dans ce nouveau cycle, elle ressemblera à quelque chose de différent. (…) L’objectif n’est pas d’acquérir des adeptes, mais d’atteindre quelque chose de plus intime.


    J’aime beaucoup cette illustration proposée par Maggie Appleton qui résume parfaitement l’internet d’aujourd’hui : trop d’algorithmes, de trolls et d’I.A. ont rendu le web infréquentable (la « dark Forest » ou forêt noire, ainsi que le « dark web ») ou aseptisé (le « cozy web »). Les blogs, les infolettres, sont nos espaces de liberté qu’il faut cultiver à la manière de jardins digitaux. Mon jardin digital, c’est ce que je nommais un peu plus haut ma forêt profonde : des notes brutes, peu structurées, qui constituent au fil du temps une base de connaissances évolutive.

    Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est cozyweb-1800.jpg
    Illustration : Maggie Appleton

    Le problème des blogs, c’est que nous en avons perdu l’usage et l’habitude. Autrefois, nous naviguions d’un site à l’autre via les liens et les commentaires. Mais les flux RSS existent toujours ! Une appli gratuite comme Feedly (mais il y en a beaucoup d’autres) vous permettent de suivre vos blogs favoris, et remplacent avantageusement les réseaux a-sociaux.