Le romancier ne doit jamais être satisfait de ce qu’il écrit. Ce n’est jamais aussi bon que ce pourrait être. Il faut toujours rêver de viser plus haut qu’on ne le fait. Ne pas se préoccuper d’être meilleur que ses contemporains ou ses prédécesseurs. Tâcher d’être meilleur que soi-même.
(William Faulkner, cité par Jean-Philippe Toussaint)
La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste. — Victor Hugo
Il pleut ce matin, et je tombe par hasard en ligne sur une reproduction de ce tableau de Gustave Caillebotte, l’Yerres sous la pluie, peint en 1875, qui me ramène aussitôt à mon enfance.
J’ai grandi à Yerres, non loin de là où Caillebotte peignait, non loin de cette rivière. La ville a racheté en 1973 la propriété que l’artiste occupait, pour l’ouvrir au public. Je me souviens des heures passées dans le parc de onze hectares, à jouer l’explorateur le long des berges alors encore sauvages. En 1975, assez peu entretenues, elles avaient sensiblement le même aspect qu’un siècle plus tôt.
Le dimanche après-midi, avec mon père, nous allions le plus souvent faire de grandes balades dans la forêt de l’Arc boisé au-dessus de chez nous, mais certaines fois, nous nous promenions longuement dans le parc, tous les deux. Je pense souvent à lui, à nos habitudes d’autrefois…
Gustave Caillebotte. L’Yerres, pluie (1875). Musée d’Art de l’université de l’Indiana, Bloomington.
Ma chambre était au-dessus de la cuisine, et chaque matin, dans un demi-sommeil, j’entendais papa qui à 7 h allumait le petit transistor de Bakélite posé sur la table en Formica, avant de mettre une casserole d’eau à chauffer sur la gazinière.
Je m’enfouissais alors sous les draps, la tête enroulée dans le traversin. Je devinais le pas trainant de mon père tandis qu’il montait l’escalier. Je feignais de dormir encore. Il s’approchait du lit, attrapait l’oreiller d’une main qu’il tirait d’un coup sec avant de le laisser retomber lourdement sur ma figure.
« Allez, debout, c’est l’heure ! », disait-il en s’éloignant, faisant mine de ne pas entendre mes protestations. En vérité, je souriais à la répétition de notre petit rituel quotidien, et je crois bien qu’il souriait aussi, alors que déjà il était redescendu.
Quand je le rejoignais quelques minutes plus tard, un thé brûlant m’attendait et mon géniteur était en train de beurrer mes biscottes. Nous déjeunions ensemble, écoutant en silence les dernières informations à la radio, que parfois il commentait brièvement, d’un lapidaire « quelle merde ! ».
Vous écrivez. Vous avez votre plan, un découpage, une idée de là où vous voulez emmener vos personnages, et tout à coup, patatras, vous êtes bloqués. Le curseur de votre traitement texte clignote en vain en haut de la page désespérément blanche. Rien de grave. Comme l’écrivait il y a quelques semaines Warren Ellis dans sa lettre d’information, ça revient toujours.
Si vous avez une impression de trop-plein, il faut vous vider la tête. Et si vous vous sentez vidé, eh bien, il faut refaire le plein d’inspiration !
Une chose que je savais et qui m’apparaît aujourd’hui avec une évidence plus forte encore : l’intention compte autant que la technique. Par intention, je veux dire le contexte ou le manifeste.
J’ai besoin de mettre des mots sur mes photos. De rajouter une couche supplémentaire de sens. Il y a la première impression face à l’image, et je veux là que mes photos racontent par elles-mêmes une histoire. Mais je veux un sous-texte qui les ordonne entre elles. Une dimension supplémentaire. Ma part d’écrivain, sans doute.
J’ai envie de documenter l’intime aussi. Je sais que je pourrais faire des choses très belles, comme certaines vues hier.
Dans l’écriture je n’ai pas de frein, pas de scrupules, parce qu’il n’y a que moi, pratiquement, qui suis en jeu, tandis que dans la photo il y a le corps des autres, des parents, des amis, et j’ai toujours une petite appréhension: ne suis-je pas en train de les trahir? Je ne fais qu’une chose: témoigner de mon amour. — Hervé Guibert
Je regarde à la fois avec la passion de l’œil et du coeur, mais dans ce cœur ardent qui est le mien, il doit aussi y avoir un éclat de glace. — Sally Mann
Collier Schorr : Qu’est-ce que tu vois quand je te regarde ?
Angel Zinovieff : Quand je te vois en train de me regarder avec l’appareil photo dans ta main, ce n’est pas la même chose que ce que je vois quand l’appareil photo n’est pas là.
C’est différent parce qu’avec l’appareil photo, il y a une troisième présence, un témoin. Le témoin bouge et se déplace entre nous trois, à tout moment chacun de nous peut devenir ce témoin, témoin de ce qui se passe entre les deux autres.
Je te vois et je vois l’appareil photo, je suis témoin de la façon dont ton corps s’est constitué autour de son boîtier, de la façon dont ta morphologie fait désormais partie de lui et dont sa morphologie fait désormais partie de toi. J’en suis témoin et je vois ça comme de l’amour.
Je te vois bouger à travers les multiples dimensions de cette relation, te sentir affranchie, sentir le poids de son histoire, la responsabilité d’être celle qui tient l’appareil photo à la main, ce sentiment complexe de culpabilité, et je te vois faire ce que tu aimes, être celle que tu veux être, ce n’est pas une situation statique, en partie parce que tu te débats constamment avec ta relation à l’appareil photo, avec son corps, avec ton propre corps, ses maux et ses douleurs, le prix à payer pour être dans cette relation. Je te vois qui me regarde à travers le prisme de cette relation, moi, cette personne que tu connais et que tu aimes, avec qui tu as une relation à la fois pleine d’amour et de souffrance, cette personne que tu ne veux pas blesser.
Et toi, tu es témoin de ma propre relation à l’appareil photo, de la façon dont j’affronte le fait d’être vue, d’être un sujet, d’être regardée, à ce moment-là, à travers tout ce qui s’amorce dans ce lieu de vulnérabilité physique et psychique. Mon corps souffre parfois, mes muscles se tendent et se détendent, je me cache ou je cesse de me cacher, désireuse de m’ouvrir, disposée à ce que tout ce qui est à l’intérieur de moi surgisse et soit projeté dans la lumière de ce moment, sachant que c’est l’endroit où la honte, la beauté, la monstruosité peuvent être transfigurées.