Auteur : Philippe Castelneau

  • L’intention

    L’intention

    Extrait de mon journal du 7 avril 2022 :

    Une chose que je savais et qui m’apparaît aujourd’hui avec une évidence plus forte encore : l’intention compte autant que la technique. Par intention, je veux dire le contexte ou le manifeste.

    J’ai besoin de mettre des mots sur mes photos. De rajouter une couche supplémentaire de sens. Il y a la première impression face à l’image, et je veux là que mes photos racontent par elles-mêmes une histoire. Mais je veux un sous-texte qui les ordonne entre elles. Une dimension supplémentaire. Ma part d’écrivain, sans doute.

    J’ai envie de documenter l’intime aussi. Je sais que je pourrais faire des choses très belles, comme certaines vues hier.


    Dans l’écriture je n’ai pas de frein, pas de scrupules, parce qu’il n’y a que moi, pratiquement, qui suis en jeu, tandis que dans la photo il y a le corps des autres, des parents, des amis, et j’ai toujours une petite appréhension: ne suis-je pas en train de les trahir? Je ne fais qu’une chose: témoigner de mon amour. — Hervé Guibert


    Je regarde à la fois avec la passion de l’œil et du coeur, mais dans ce cœur ardent qui est le mien, il doit aussi y avoir un éclat de glace. — Sally Mann


    Collier Schorr : Qu’est-ce que tu vois quand je te regarde ?

    Angel Zinovieff : Quand je te vois en train de me regarder avec l’appareil photo dans ta main, ce n’est pas la même chose que ce que je vois quand l’appareil photo n’est pas là.

    C’est différent parce qu’avec l’appareil photo, il y a une troisième présence, un témoin. Le témoin bouge et se déplace entre nous trois, à tout moment chacun de nous peut devenir ce témoin, témoin de ce qui se passe entre les deux autres.

    Je te vois et je vois l’appareil photo, je suis témoin de la façon dont ton corps s’est constitué autour de son boîtier, de la façon dont ta morphologie fait désormais partie de lui et dont sa morphologie fait désormais partie de toi. J’en suis témoin et je vois ça comme de l’amour.

    Je te vois bouger à travers les multiples dimensions de cette relation, te sentir affranchie, sentir le poids de son histoire, la responsabilité d’être celle qui tient l’appareil photo à la main, ce sentiment complexe de culpabilité, et je te vois faire ce que tu aimes, être celle que tu veux être, ce n’est pas une situation statique, en partie parce que tu te débats constamment avec ta relation à l’appareil photo, avec son corps, avec ton propre corps, ses maux et ses douleurs, le prix à payer pour être dans cette relation. Je te vois qui me regarde à travers le prisme de cette relation, moi, cette personne que tu connais et que tu aimes, avec qui tu as une relation à la fois pleine d’amour et de souffrance, cette personne que tu ne veux pas blesser.

    Et toi, tu es témoin de ma propre relation à l’appareil photo, de la façon dont j’affronte le fait d’être vue, d’être un sujet, d’être regardée, à ce moment-là, à travers tout ce qui s’amorce dans ce lieu de vulnérabilité physique et psychique. Mon corps souffre parfois, mes muscles se tendent et se détendent, je me cache ou je cesse de me cacher, désireuse de m’ouvrir, disposée à ce que tout ce qui est à l’intérieur de moi surgisse et soit projeté dans la lumière de ce moment, sachant que c’est l’endroit où la honte, la beauté, la monstruosité peuvent être transfigurées.


    Untitled 2 from the series Tulsa (1963) © Larry Clark. Courtesy Luhring Augustine New York
  • Ici et maintenant

    Ici et maintenant

    S’arrêter maintenant
    Contempler toute une vie
    Encapsulée dans l’instant
    Photo : Montpellier, le 22 mars 2024
  • Le printemps

    Daniel Darc — C’est moi le printemps

    Tout est vide de sens
    Le monde
    Nos corps de chairs et d’os
    Et pourtant !

    Premier sourire
    Premier séisme
    Un désir fou
    C’est le printemps

  • Adrénaline

    I want to be considered a jazz poet blowing a long blues in an afternoon jam session on Sunday — Jack Kerouac


    C’est vrai, la musique joue un rôle important dans ma vie, et dans mon écriture elle est là, qui m’accompagne. Je n’écris pas en musique, mais j’élabore des playlists autour de mes projets, que j’écoute par exemple dans mes trajets quotidiens, dont je m’imprègne et qui nourrissent mes textes. J’y puise un rythme, des ambiances. Une poussée d’adrénaline qui me porte jusqu’au prochain moment d’écriture. En les écoutant, je vois des scènes se déployer, dont les chansons seraient en quelque sorte la bande-son.

    Alors évidemment, quand un écrivain met en musique ses textes (exercice auquel je me suis prêté quelques fois), j’y suis extrêmement sensible. 

    J’ai quelques disques qui me sont précieux près de moi : les enregistrements de Jack Kerouac avec Steve Allen, Al Cohn et Zoot Sims, Schizotrope, de Maurice Dantec et Richard Pinhas, le travail de Fred Griot avec parl#, ou encore le disque Ripostes, sur lequel Michel Bulteau, Krysztof Styczynski et Saul Williams lisent chacun un texte sur une musique de Serge Teyssot-Gay (« 3 poètes et une guitare pour une riposte électrique et poétique », rien que ça !).


    Olivier Martinelli vient de sortir La vie dévorée, un recueil de courts textes écrits après l’annonce de son cancer de la moelle osseuse, où on le suit au fil de l’évolution de la maladie.

    Un bouquin qui m’a tiré les larmes souvent, beaucoup fait rire et sourire aussi. Et il y a lui, Olivier, tout entier, derrière chacun des mots posés, affichant un sourire de défi à la vie. Au-delà de la qualité du texte, bien réelle, c’est la leçon de vie qui m’a impressionné, la force d’âme et de se battre contre la maladie, pour ses proches, et pour ses rêves.

    Un point commun que nous avons, Olivier et moi, c’est l’attrait pour le rock, et l’envie de mettre nos mots en musique. C’est ce qu’il a fait à l’occasion de la sortie de La vie dévorée, et son clip incroyable. L’album a été enregistré, qui sortira, espérons-le, prochainement, et qui a déjà sa place de réservée dans ma discothèque.

    Super-héros – Extrait de l’album « La vie dévorée » Texte : Olivier Martinelli (Extrait du roman « La vie dévorée » publié par Kubik Éditions) Musique : Vincent Martinelli Arrangements et instruments : Dominique Pascaud et David Neerman Production : David Neerman Clip pensé, dessiné et réalisé par Dominique Pascaud