Auteur : Philippe Castelneau

  • L’usine à cheese-cake

    Cheesecake Factory

    Michigan avenue. Devant nous, une femme traverse à pas rapides, enveloppée dans un manteau noir, les cheveux tirés, la tête baissée, cachée par un foulard et d’épaisses lunettes de soleil. Derrière elle, son garde du corps, la veste ostensiblement ouverte sur son holster, l’arme chromée bien visible, une oreillette à l’oreille, ne lâche pas des yeux sa cliente. Impossible de savoir qui était la jeune femme : à peine le temps de les voir qu’ils avaient disparu, comme une image dans un rêve, une vision fantasmée de l’Amérique.

    En arrivant devant le John Hancock Center, nous avisons sur le côté l’entrée de la Cheesecake Factory, un restaurant situé au rez-de-chaussée de la tour, et moi je ne résiste pas à un cheese-cake. Il est midi, nous n’avons pas déjeuné, et il nous faut de toute façon prendre des forces pour grimper les 94 étages qui nous séparent de l’observatoire (certes, oui, en ascenseur). Par chance, il y a peu de monde, et nous pouvons profiter pleinement de l’endroit et de son ambiance tamisée art déco du meilleur effet. Les hamburgers, délicieux, auraient largement pu suffire à nous rassasier, mais j’ai dit mon goût pour le cheese-cake, et cheese-cake il y eut… Allez vous lever après ça et reprendre comme si de rien n’était le cours de votre journée !
    Prendre de la hauteur nous fait du bien et la vue depuis l’observatoire est fabuleuse. Nous y restons un bon moment, jouant avec les écrans tactiles fort bien conçus qui permettent de nous situer en temps réel grâce à des webcams et des cartes interactives, prenant beaucoup de photos, nous reposant enfin autour d’une table et d’un café, Chicago sous nos pieds quelque chose comme 340 mètres plus bas.

    Une photo par jour : 212 — Serveur au restaurant Cheesecake Factory de Chicago
    Fragments d’un voyage : Chicago, octobre 2013

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  • The Magnificent Mile

    Jean Baptiste Pointe du Sable

    En sortant de l’hôtel le matin, nous nous sommes dirigés vers le bien nommé Magnificent Mile, cette portion de la Michigan avenue qui part du Du Sable Bridge pour rejoindre Oak Street et où sont quelques-uns des plus beaux immeubles et des plus hauts gratte-ciels : ainsi du Wrigley Building, dont l’architecture s’inspire de la cathédrale de Séville ou de la Tribune Tower, siège du Chicago Tribune, inspirée de celle de Rouen ; plus loin, c’est encore la Chicago Water Tower ou le John Hancock Center — 344 mètres de hauteur ! —, où nous profitons de la vue panoramique depuis l’observatoire du 94e étage.
    À la base de la Tribune Tower, les mûrs intègrent quelque 136 pierres provenant de monuments historiques rapportées du monde entier par les correspondants du journal au moment de sa construction, en 1925. Cela va de Notre-Dame à Paris jusqu’à la muraille de Chine, en passant par le mur de Berlin où les pyramides d’Égypte.

    À l’extrémité nord du pont qui porte son nom, un buste de bronze, réalisé en 2009 par le sculpteur Erik Blome, rend hommage à Jean Baptiste Point du Sable, un métis d’origine haïtienne, considéré aujourd’hui comme le fondateur de la ville, qui, dans les années 1780, installa un comptoir commercial à l’embouchure nord de la Chicago river, et y fit construire sa maison, devenant ainsi le tout premier habitant de ce qui allait devenir Chicago.

    Une photo par jour : 211 — Buste de Jean Baptiste Pointe du Sable
    Fragments d’un voyage : Chicago, octobre 2013

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  • The windy city

    Sous le métro aérien à Chicago

    Nous sommes arrivés à l’heure prévue et sans encombre à Chicago, aéroport O’Hare, puis, le temps de débarquer et de récupérer nos bagages, nous étions dans le métro, blue line, à 20 h 30, heure locale. Nous sommes arrivés 3/4 d’heure plus tard à Clarke/Lake, la station se trouvant à seulement quelques blocs de notre hôtel, sur East Wacker Drive, à deux pas de Michigan avenue. Il fait un froid terrible à Chicago, accentué par le vent omniprésent, of course : Chicago, the windy city.
    Nous sommes ressortis vers 22 h pour diner, mais les restaurants autour de l’hôtel étant tous hors de prix, et, trop fatigués et frigorifiés pour tenter notre chance plus loin, nous nous sommes acheté dans une supérette de quoi grignoter dans notre chambre. Nous avons mangé confortablement installés — et au chaud ! — sur notre lit, en regardant distraitement la télévision, et pour ce soir au moins, cela nous alla très bien (et nous a rappelé New York l’année dernière). Pour finir, nous nous sommes couchés relativement tard, peu après une heure du matin. Peut-être à cause de la fatigue accumulée, j’ai dormi d’une traite et d’un sommeil profond, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps.
    Je n’ai toujours pas d’idée précise sur la manière dont je vais utiliser la matière brute de ce journal — déjà 78 pages noircies ! —, mais j’ai l’impression qu’il en ressortira quelque chose de vraiment bien. Des pistes se dessinent, je crois que derrière ces notes un livre est en train de s’écrire. Quelque chose entre le récit de voyage (qui sera une sorte de fil conducteur) et un roman de fiction plus ample. Tout cela est en train de mûrir en moi, et c’est tout à la fois excitant et rassurant.

    Une photo par jour : 210 — Quelque part à Chicago, sous le métro aérien
    Fragments d’un voyage : Chicago, octobre 2013

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  • Speak, memory

    24 octobre, dans l’avion qui va d’Albuquerque à Chicago. Il est 18 h 30 dans l’Illinois, une heure de moins au Nouveau-Mexique.

    Bob, contrairement à son habitude, s’est réveillé tard, aux alentours de 8 h 30 — disons que c’est tard pour lui comme pour moi ! —, et je me suis occupé comme j’ai pu en l’attendant. Après avoir écrit dans mon journal, j’ai consulté les dernières informations sur le site du Monde, et pour finir, je suis sorti faire quelques photos de la maison.

    Bob levé, j’ai bu un café avec lui. Nous avons évoqué des gens que j’avais connus ici autrefois, et ce qu’ils étaient devenus. J’ai pris des notes, recopiant des noms, des dates, quelques anecdotes oubliées. Bob m’a aussi parlé de lui, des origines de sa famille : « Mes arrières-grand-parents, tant paternels que maternels, étaient, selon la rumeur, Indiens pur-sang. D’un côté Chactan, de l’autre Cherokee. Nous aurions eu également des ancêtres qui se seraient battus pendant la guerre d’indépendance des États-Unis, entre 1775 et 1783 ». Difficile d’en savoir plus : les registres ont disparu, effacés sans doute volontairement par un ancêtre qui, shérif, fut appelé à voyager d’un bout à l’autre de son territoire et qui préférait que l’on ne sache pas qu’il menât une double vie, deux fois marié avec des enfants de chaque côté, ni que l’une de ses femmes fût indienne. Et de toute façon, dans un pays où l’histoire s’écrit au présent, le XVIIIe siècle ressemble à la préhistoire.
    De son enfance, Bob me dira qu’il fut élevé avec ses frères dans un milieu très pauvre, par sa seule mère, dans l’immédiat après-guerre. « Mon père a été tué lorsque j’étais enfant. » Il n’en dira pas plus.

    Lorsque tout le monde fut levé, Bob et Angelina nous ont fait prendre place, non pas dans la cuisine comme nous en avions l’habitude, mais dans la salle à manger, réservée aux grandes occasions, pour un copieux breakfast : bacons, muffins et œufs pochés sont au menu. Ensuite, nous parcourons ensemble de vieux albums photo, avant de sortir pour une ultime promenade le long des berges du Rio Grande. En chemin, nous croisons un voisin, un vieux monsieur de 93 ans, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, qui s’entretient un moment avec nous. Il a fait le débarquement en Normandie et la bataille des Ardennes. « Ces cimetières américains que vous avez en Europe, il me dit, ils sont vides. Les morts, on les enterrait comme on pouvait, à la va-vite. Les morts, ou ce qu’il en restait… » Puis, tout à coup il sourit et se met à plaisanter. Angelina lui demande comment va sa femme. Il se penche vers elle, et sur le ton de la confidence, il lui dit : « Je crois qu’elle est à nouveau enceinte ! » et il éclate de rire. Je discute encore avec lui un moment, et il est vraiment très drôle, mais, me dira Angelina plus tard, il n’a plus toute sa tête.

    Alors que nous nous apprêtions à rentrer, un colibri est apparu, longeant la rivière, magnifique petit oiseau bleu volant vers nous dans la lumière du matin, comme un présage pour les temps futurs. À peine le remarquai-je, et déjà il avait disparu.

    De retour à la maison, le temps de boucler nos valises, et c’est le moment de partir. En route, nous nous arrêtons à Cosco pour faire développer une pellicule photo pour Bob et manger une pizza sur le pouce. À deux tables de nous, le vieux monsieur de ce matin apparaît comme par enchantement, et entame la discussion avec une parfaite inconnue. Décidément, cet homme me plait. Nous trainons un peu dans les rayons, et L. reste stupéfaite devant les palettes de médicaments disponibles sans ordonnance, présentés comme chez nous les lessives.
    Après avoir fait le plein d’essence, nous roulons encore une vingtaine de minutes pour rejoindre l’aéroport. Nous enregistrons nos bagages rapidement et nous attendons tous ensemble, la boule au ventre, devant la salle d’embarquement. Enfin, c’est l’heure d’y aller, et c’est encore le temps des adieux. L. pleure dans les bras de Bob et nous avons tous les larmes aux yeux.

    Après deux heures de vol, nous amorçons la descente vers Chicago. Il est temps de ranger mon carnet, de relever la tablette placée en face de moi et de redresser mon siège en vue de l’atterrissage.
    Une nouvelle page se tourne.

    Une photo par jour : 209 — Cactus, au bord du Rio Grande, NM
    Speak, Memory est le titre d’un livre autobiographique de Vladimir Nabokov, traduit en français par Autres rivages.
    Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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