Auteur : Philippe Castelneau

  • Carnaby Street

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    C’était en 1978 ou 1979. Le vendredi après-midi, le professeur de sports nous emmenait du collège boulevard des Batignolles jusqu’à la porte Dorée, courir autour du lac Daumesnil. Nous étions quelques-uns à nous laisser distancer par le groupe alors que nous allions en rang rejoindre la station Rome, et sitôt la tête du troupeau disparue dans l’escalier du métro, nous nous éclipsions discrètement dans les rues transversales. Nous prenions la rue Puteaux au pas de course, rejoignant la rue de Rome que nous descendions jusqu’à pont Cardinet. Nous nous arrêtions square des Batignolles, faisant ensuite une longue boucle qui nous conduisait jusqu’à place de Clichy, allant par deux ou trois, désœuvrés, nous aventurant dans les petites rues, les halls d’immeuble, avec devant nous trois heures à tuer. Parfois nous remontions jusqu’au collège, prenant alors la rue de Rome dans l’autre sens jusqu’à la place de l’Europe, certains jours jusqu’au boulevard Haussmann et les Grands Magasins. D’autres fois, nous poussions plus loin encore, prenant le métro et descendant au hasard, et nous dérivions dans les rues, portés par la chance, au risque de nous perdre.
    Lorsque j’étais seul, j’aimais pousser la porte des librairies. Il y en avait plusieurs sur mon trajet à faire de l’occasion, et comme j’aimais alors tenir entre mes mains d’enfant ces vieilles éditions des œuvres d’Hugo ou de Chateaubriand (je me souviens précisément de ces deux-là, peut-être pour en avoir lu déjà des pages en classe de Français), certes pas des ouvrages rares, plutôt des tirages bon marché, mais des livres suffisamment anciens pour m’impressionner positivement et me donner le goût du vieux papier.
    Au-dessus de la place de Clichy, rue Lecluse ou rue Biot, rue des Dames ou rue Nollet, j’en ai aujourd’hui perdu l’adresse, il y avait une librairie avec un fort rayon de bandes dessinées, et je me souviens des Tarzan chez Arédit, des Superman et des Batman que j’achetais avec mon argent de poche le mercredi après-midi, m’empressant de rentrer ensuite chez moi, boulevard de Leningrad, et si je n’avais pas les clés et que personne n’était encore rentré, je lisais assis dans l’escalier dans la lumière déclinante de la cage jusqu’à ce que ma mère revienne. D’autres fois, je descendais jusqu’à la rue de Lisbonne : la mairie du VIIIe abritait une bibliothèque de quartier où je passais des après-midi entières.
    Le vendredi soir, souvent je dormais chez mes grands-parents à Levallois, je prenais alors le métro ligne 3 jusqu’à Anatole France. Je ne lisais pas le temps du trajet, je m’installais à l’avant du train et regardais par la vitre de la cabine le tunnel qui s’ouvrait devant nous, mais arrivé à destination, j’achetais au kiosque à journaux le dernier numéro de Best ou de Rock’n’Folk, de Gloria ou d’Actuel que je lisais en écoutant radio Nova dans le salon du deux-pièces rue Édouard Vaillant. Je me souviens de Taxi Girl et de Bashung, de Japan, Siouxie et Robert Smith, de Manu Dibango et de la sono mondiale.

    Quelques mois plus tard, j’aurais quitté Paris pour la banlieue, et même dans cette petite ville, en ces années, il y a une radio libre. J’y vais un soir, une émission sur les comics, et l’on m’interviewe, un gamin de 14 ans aux rêves imprimés en quadrichromie sur papier bon marché, soudain perdu dans un monde entre deux rives, où l’on écoute Kraftwerk, Bauhaus et Cabaret Voltaire.
    Par petites touches et presque malgré moi, je me bâtissais un univers en propre, dont les figures mouvantes n’évoquaient rien même à mes frères, une galaxie dont les ramifications multiples semblaient toutes converger vers un même lieu, un centre à la gravité forte, le soleil noir de mes années sombres : ce lieu, c’était Londres ; c’était Kings Road, Denmark Street, Heddon Street ou Abbey Road, Waterloo Bridge, Montagu Square et Carnaby Street.


    Photo : Londres, octobre 2014
    Texte extrait d’un projet en cours d’écriture, provisoirement intitulé L’appel de Londres.


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  • Le dernier voyage

    Il est un petit volume pour lequel j’ai beaucoup de tendresse, c’est Le diable par la queue, de Paul Auster. Dans ce livre, publié en 1996, Auster revient sur ses années de vaches maigres, ses tentatives désespérées pour gagner un peu d’argent et faire, en vain, publier ses livres. Il raconte comment, sous le pseudonyme de Paul Benjamin, il écrit un roman policier, Squeeze Play (Fausse balle, en français), qui sortira éventuellement en 1982.
    Je me souviens m’être dit que c’était pour moi aussi peut-être une piste à creuser, et j’ai aussitôt noirci des carnets entiers avec des idées de machinations machiavéliques et de portraits de femmes fatales en pagaille. Je me souviens surtout avoir perdu une idée comme on en a peu dans une vie d’auteur, un matin sur un quai de gare, au moment de monter dans un train. Il faisait froid, et pour tout dire, je n’étais pas vraiment réveillé. Et voilà, elle est passée, l’idée, l’idée parfaite, l’intrigue imparable, et comme j’avais froid, je l’ai laissée tourner dans ma tête, reportant à plus tard le moment de la noter. Plus tard, c’était lorsque je serai assis dans le train, qui tardait à arriver. Il tarda si bien qu’il était bondé quand je grimpais à bord, et bien sûr, pas moyen de s’asseoir, ni même de sortir mon carnet au fond de mon sac. Alors j’ai laissé l’idée se déployer à sa guise, et lorsqu’enfin j’ai pu me poser et sortir mon carnet, elle avait tant vagabondé, mon idée, que je l’avais perdue.
    Je me console en me disant qu’elle n’était peut-être pas si bonne que ça, cette idée, mais la vérité, c’est que je n’en sais rien.

    le dernier voyageQuelques années plus tard, mon premier texte sérieux, Le dernier voyage, était tout naturellement un récit noir. La nouvelle est restée des années dans un tiroir, jusqu’à ce que j’entreprenne récemment de mettre un peu d’ordre dans mes dossiers.

    La voici, entièrement refondue, à seulement deux clics de souris.


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  • Donner du sens au chaos

    Suivant le conseil de son ami, Adam s’était mis en tête de laisser les choses venir naturellement à lui. Il errait ainsi depuis plusieurs heures dans les rues de Paris. Le matin il s’était rendu dans le quartier de la Butte-aux-cailles, espérant qu’en revenant là, quelque chose se passerait, mais l’endroit semblait ne plus être le même. La magie du lieu qu’il avait ressentie le premier soir avait disparu.

    Il était presque 15 heures Il n’avait cessé de marcher depuis le matin, il se sentait fatigué et il avait faim. Ses pas l’avaient conduit près du centre Beaubourg. La foule était dense, et il se fit bousculer à plusieurs reprises. Il repensa aux signes et réalisa que jusque-là il n’en avait vu aucun. Il s’arrêta un instant et laissa son regard errer dans le vague. Une affiche capta soudain son attention. Il s’approcha pour mieux la lire. Dessus était écrit : Le monde est plus magique que vous ne le pensez. Un sourire se dessina sur son visage.

    « C’est fort, hein ?
    — Pardon ?
    — L’affiche. Ce qu’elle dit. C’est ça que vous cherchiez, non ?»


    Parfois, lorsque j’étais enfant, il me semblait que le monde qui m’entourait me cachait quelque chose d’essentiel. Je regardais autour de moi, et les passants inoffensifs croisés quelques minutes auparavant devenaient tout à coup menaçants. Un visage se tournait vers moi, et je croyais l’avoir déjà vu plus tôt, mais sur une autre personne. Il n’y avait pas six milliards d’habitants sur la planète, mais une poignée seulement, quelques centaines tout au plus, changeant constamment de costumes et d’identités pour me donner le change. Mais je n’étais pas dupe : j’étais la victime d’une expérimentation, seulement j’en ignorai le but. Et si j’étais le cobaye, alors tous les autres étaient mes bourreaux. Comme David Vincent dans le feuilleton Les envahisseurs, je réalisais bientôt que je ne pouvais faire confiance à personne. Parfois, je voulais bien admettre que mes amis étaient comme moi des victimes. Mais quoi penser de mes parents ? pouvaient-ils ne pas savoir ?
    Je n’ai jamais rien dit à personne, et j’ai surmonté seul cette peur panique qui me prenait parfois. On peut mettre ça sur le compte des blessures profondes de la tendre enfance, une manière un peu tordue d’exorciser mes démons, une étape de la construction par laquelle nous passons tous à un degré ou un autre : avec les années, j’ai découvert que de nombreuses personnes se sont un jour posé ces mêmes questions.

    Depuis, toutefois, je n’ai jamais cessé de m’interroger sur le monde, sur les choses cachées derrière les choses, et le sens qu’il y a à être là, sur cette petite planète bleue perdue au milieu d’un espace qu’on dit infini.

    Je ne crois pas aux théories du complot. Je crois à la révélation. Je crois que nous ne voyons pas parce que nos yeux sont fermés, parce que notre cerveau ne sait pas interpréter ce qu’il y a devant nous et préfère l’ignorer. Nous sommes des fourmis qui s’agitent autour de leur fourmilière sans voir l’enfant penché au-dessus qui s’amuse de nous regarder faire.

    Mon livre La grammaire du chaos se classe dans la catégorie « roman ». C’est une œuvre de fiction. Si l’on voulait, on pourrait parler à son propos de fantasy urbaine : il y est question de forces obscures, on y croise des magiciens, une rock star qu’on croyait morte depuis longtemps, et une jeune femme que rien ne préparait à recevoir un pouvoir proprement extraordinaire.
    C’est une fantasy, et pourtant on n’y croise pas d’elfes ni de nains, et peu de créatures féériques.
    C’est une fantasy, et pourtant tout est vrai. Métaphoriquement, peut-être, mais tout est vrai. Il y a sept ans, j’ai vécu une expérience difficile, mais alors que je croyais toucher le fond, quelque chose s’est ouvert en moi ; le monde s’est ouvert à moi, et j’ai écrit ce livre. C’était mon premier, et il était sans doute maladroit. En le reprenant il y a quelques mois, j’ai eu l’étrange impression de lire un message qui m’était adressé d’un ailleurs que je ne voyais plus. J’y ai lu des réponses à mes peurs d’enfant, et j’ai ressenti le besoin de le retravailler.

    Il parait qu’il ne faut pas être trop long sur internet, au risque de perdre son lecteur. Si tel est le cas, alors nul doute que j’ai déjà dû perdre la plupart d’entre vous, aussi je m’arrêterais là.
    Pour ceux qui en voudraient plus, je les renvoie au livre. N’oubliez pas, tout est vrai dans ce récit initiatique, pour qui sait lire entre les lignes.

    Mais si vous voulez, allez, c’est une fantasy urbaine.


    Si vous souhaitez acheter le livre, il ne coûte que 2,99€ et il est disponible .

    grammaire du chaos


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  • Seuls au monde

    Seuls au monde

    St Paul’s, Covent Garden – Londres, octobre 2014


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