Auteur : Philippe Castelneau

  • Welcome to the barber shop

    DSC05684.jpg

    Ma tête ce matin, c’est Nicholson dans Shining. Je me penche vers l’évier, fais couler l’eau froide dans mes mains, l’eau glacée avec laquelle je frotte mes yeux pour me réveiller, sortir de la torpeur, le mal de crâne, l’ivresse des rêves, la nuit pas encore passée. Il faut relancer la machine, libérer les neurotransmetteurs dans l’espace synaptique, inverser transitoirement la membrane plasmique des neurones, libérer l’influx nerveux en lâchant dans les filaments du cerveau une séquence d’action potentielle, dépolarisation transitoire et locale de l’état de repos, repolarisation, hyperpolarisation des cellules non myélinisées, surmonter la première phase de la période réfractaire où toute stimulation est ignorée, les yeux dans le vide, l’eau froide sans effet ni sur les mains, ni sur le visage, attendre la deuxième phase, les nerfs qui deviennent hypoexcitables. L’information change de nature, le potentiel d’action dure entre 1 et 2 millisecondes. Relevant la tête, je croise mon regard dans la glace, je vois ma barbe de trois fois trois jours, les goûtes d’eau qui perlent dans les poils, les poils blancs par endroit alors que je n’ai pas un seul cheveu blanc. Les trains d’ondes de dépolarisation supportés par des courants électrochimiques sont convertis en codage par concentration de neurotransmetteurs dans la fente synaptique. Les voyants passent au vert. Il faudra encore le café pour que les idées se bousculent, un deuxième pour qu’elles viennent doucement jusqu’à mes doigts sur le clavier, qui les fixent sur la page blanche virtuelle comme des papillons épinglés sur le carton d’un lépidoptériste.
    Pour l’heure, dans le miroir le visage inconnu de la nuit, on sait qu’il faudra plus tard l’eau chaude pour dilater les pores et redonner tendresse aux poils, la mousse étalée machinalement sur le visage et plusieurs fois le passage du rasoir pour reprendre visage humain. Plus tard, peut-être demain. Un autre jour, le marqueur d’une année nouvelle. 2015, déjà. Demain, on rase gratis. Welcome to the barber shop.


    photo : Londres, novembre 2014.

    (Les notions relatives au fonctionnement des synapses, ici détournées de façon totalement arbitraire et non-scientifique, mais parfaitement assumée, sont empruntées à wikipedia).


    Licence Creative Commons
    Flattr this

  • le long dialogue

    DSC04896.jpg

    Le voyage à Londres est fini. L’écriture est finie, vient le temps de la décantation. Des choses s’annoncent pour demain, des idées, de belles idées à deux fois quatre mains. Après, ce sera le retour au précédent projet, le retour dans l’arène du Grand Jeu.
    Le Grand Jeu, je le sens qui occupe déjà les espaces laissés vides. C’est l’heure de la dévalaison. Le temps dangereux des zones troubles. Lentement, je me laisse glisser dans les eaux profondes de la mémoire, à la recherche de mon continent noir. Ici, je ne croise que des fantômes, je ne parle qu’à des ombres. Dans la voiture lancée à tombeau ouvert, avalant les ténèbres, Townes Van Zandt est le compagnon de route des nuits épaisses. Commence le long dialogue avec mes morts ; on discute toujours mieux avec les morts.


    Licence Creative Commons
    Flattr this

  • Portobello ReCollection

    Portobello ReCollection

    There’s a brick wall in Nottin Hill near Portobello market that I would rather look at for hours than go to Madame Tussaud’s and it’s totally free and full of history
    Joe Strummer

    La photo des Rolling Stones de l’album Out of our heads est prise en 1965 par Gered Mankowitz à St James, devant le 9, Mason’s Yard. Celle des Clash qui figure sur la pochette leur premier album est prise douze ans plus tard au Stables Market de Camden.
    Le Stables Market de 2014 n’a plus grand-chose à voir avec le marché underground de 1977. Le punk aujourd’hui n’effraie plus, il est devenu tendance, peut-être même vintage. Les boutiques à touristes qui occupent les anciennes écuries de l’époque victorienne l’ont recyclé et en vendent les artefacts : fringues et bijoux, t-shirts et badges, et tout est fait en Chine. Subsistent encore quelques authentiques disquaires, mais les prix y sont prohibitifs. Nous mangeons sur le pouce, fast food à l’iranienne, chelow kabab, koukou, addasse polow à emporter, à califourchon sur des fauteuils de vieux scooters installés en rang devant des tables en bois, ambiance mods tendance kitch. Nous nous promenons encore un peu dans les autres marchés, il y en a cinq en tout ici : le Stables Market, le Buck Street market, le Camden Lock market, le Camden Lock village et le marché couvert de l’Electric Ballroom. Au fil des ans, Camden a perdu son âme au profit du profit, mais vaut quand même encore pour le lieu, assez exceptionnel, et le souvenir d’une pochette datant de 1977.

    Nottin Hill, c’est pareil, on y passe parce que c’est Nottin Hill, et touristes contraints perdus au milieu des touristes, on y déplore le nombre de touristes. De Nottin Hill, je garde le souvenir de la petite boutique Rough Trade au 130 Talbot Road où j’achète en 2010 le magnifique et désespéré Grace/Wastelands de Pete Doherty, d’une librairie d’occasion où je trouve pour une poignée de pennies quelques vieux comics de Jack Kirby, et du mur du son de Portobello, un projet artistique réalisé par la plasticienne Natasha Mason et la photographe Teresa Crawley. Partant d’une citation de Joe Strummer évoquant l’héritage musical du quartier, elles transforment 100 mètres de Portobello Road en une étagère géante de vinyles, rangés sur la tranche, tous genres confondus, mais suivant un ordre chronologique, une sorte de discothèque idéale élaborée avec l’aide de DJ locaux, de musiciens, de producteurs et de disquaires.

    Photo : Portobello Road, Portobello ReCollection, novembre 2010
    Texte extrait d’un projet en cours d’écriture, provisoirement intitulé L’appel de Londres.


    Licence Creative Commons
    Flattr this

  • Une chance et un espoir (un conte de Noël)

    Il y a, en littérature, une tradition du récit de Noël qui remonte au moyen-âge. Il s’agit alors d’édifier l’auditoire avec des histoires ayant trait à la nativité.
    Dans sa forme moderne, le conte de Noël apparaît sous la plume de Dickens avec son Christmas Carol, publié en 1843 en Angleterre, à l’époque victorienne, et participe d’un retour à la célébration d’une fête un peu tombée en désuétude. C’est l’apparition, au même moment, du sapin décoré et des cartes de vœux.
    Hans Christian Andersen, Alphonse Daudet ou Guy de Maupassant s’essaieront également à l’exercice.
    Si la tradition s’est aujourd’hui un peu perdue chez nous, dans les pays anglo-saxons, il n’est pas rare de voir un auteur proposer à ses lecteurs, pour Noël, dans les pages d’un journal, une nouvelle ou un conte. J’ai pour ma part une affection toute particulière pour un texte de Paul Auster, le conte de Noël d’Augie Wren, publié le 25 décembre 1990 dans les pages du New York Times, et repris depuis en livre.

    Une chance et un espoirParce que j’aime profondément ces récits, l’idée m’est venue d’écrire une nouvelle célébrant l’esprit de Noël. Ceux qui ont lu La grammaire du chaos y reconnaitront certains des personnages, mais elle se lit indépendamment du roman.
    Elle est accessible en cliquant ici, et comme c’est Noël, elle est gratuite jusqu’à dimanche prochain.


    Licence Creative Commons
    Flattr this