Auteur : Philippe Castelneau

  • California Feelin’

    Arrêté une dizaine de jours au mois de mai dernier à la suite d’une opération chirurgicale (sans gravité, mais douloureuse), j’ai mis à profit le temps qui m’était donné pour relire le livre de Nick Kent, L’Envers du rock, l’édition de 1996 parue aux défuntes éditions Austral (le livre a depuis été réédité, sous une forme augmentée, aux éditions Naïve), puis j’ai lu In a lonely place, de Michka Assayas (2013, Le mot et le reste), et enfin L’Oreille d’un sourd — 30 ans de journalisme : L’Amérique dans le rétroviseur de Philippe Garnier (Grasset, 2011), trois livres compilant des articles écrits principalement pour le New Musical Express et The Face pour le premier, Rock’n’Folk et les Inrocks pour le second, Libé pour le troisième.
    Kent, Assayas, Garnier, des auteurs pourtant dissemblables, mais qui ont en commun une approche de l’écriture qu’on qualifierait de rock si le terme n’était pas galvaudé ; disons qu’ils empruntent tous trois, quoique de façon différente, au journalisme gonzo. Wikipédia fait remonter à Théophile Gauthier et son texte Le Haschisch paru le 10 juillet 1843 dans La Presse la naissance de cette forme de récit, journalistique par le sujet, littéraire par le traitement, subjectif par l’usage de la première personne du singulier.
    Moins connoté, on préférera à Gonzo la dénomination « journalisme en immersion » que reprend Garnier lorsqu’il parle de Grover Lewis, son modèle et ami, qui fit les grandes heures du Rolling Stone des débuts. Le livre qu’il lui consacre en 2009, Freelance — Grover Lewis à Rolling Stone : une vie dans les marges du journalisme est un petit bijou, qui mêle extraits d’articles magistralement traduits et éléments biographiques. Un livre unique et exemplaire, qu’on ferait bien de redécouvrir toute affaire cessante.

    Tout cela m’a donné l’envie de ressortir de mes tiroirs un vieux projet d’article consacré à Brian Wilson, du genre papier interminable, mêlant anecdotes et digressions, considérations personnelles et points de vue subjectifs. (Wilson a été traité brillamment par Nick Kent et Assayas dans les ouvrages cités, mais sous un angle différent).
    Deux mois plus tard, l’article de quelques pages est devenu un livre en gestation, les notes s’accumulent dans mon ordinateur, les ouvrages et revues entassés sur mon bureau débordent de post-it, et mon ipod regorge de playlists thématiques. Immersion dans le sujet, donc, à travers sa musique et ses interviews, à défaut de pouvoir, là, tout de suite, rencontrer Brian Wilson en personne.

    « Quand un type vous occupe 5 à 10 heures par jour, il est là avec vous par les dents et le rire » écrit François Bon, à propos de Lovecraft qui l’occupe en ce moment. À creuser ainsi, on emprunte bientôt des chemins de traverse peu fréquentés, on déterre des cadavres oubliés, des connexions en apparence improbables se font qui éclairent le sujet d’une lumière inédite. Reste à savoir s’il y a quelqu’un intéressé par ça. Garnier qualifiait son livre sur Grover Lewis d’entreprise kamikaze (de fait, l’ouvrage ne fut pas un gros succès de librairie).
    Au fond, cela compte peu : si le projet importe à son auteur, c’est qu’il est juste.


    Photo : Menton, juin 2015.
    Pas la Californie, donc, mais un rêve de Californie. Souvenir tout personnel, cette photo me rappelle mon arrivée à Los Angeles en décembre 1984. La lumière, peut-être.

    Le morceau California feelin’ proposé plus haut est la démo enregistrée en novembre 1974 par Brian Wilson d’une chanson dont il a écrit la musique sur des paroles du poète américain Stephen Kalinich.
    (C) 2013 Capitol Records, LLC. On peu acheter le fichier mp3 ici.

  • Les peurs

    Le réveil sonne, à peine une vibration, mais c’est comme un déchirement qui nous vrille le cerveau et nous jette hors du lit, on se lève machinalement, pas encore revenu des angoisses de la nuit ; on se cogne aux murs, la poignée de la porte de la chambre, on ne la trouve pas tout de suite, de même que le bouton de la lumière de la salle de bain ; on tâtonne dans le noir, les doigts glissent sur le carrelage froid, on trouve l’interrupteur, finalement, mais pas exactement là on l’on croyait. La lumière crue gicle du plafonnier et inonde la pièce, on éteint aussitôt, effrayé par le visage inconnu aperçu dans la glace — les yeux fous, la barbe hirsute, le teint blême —, on éteint pour lui laisser le temps de partir : les yeux s’habituent à la pénombre et on voit notre doppelgänger qui se glisse derrière notre reflet comme s’il enfilait un masque. On allume l’autre lampe, plus douce, dans la glace on fini par reconnaitre l’autre, on se reconnait soi. Comme une illusion d’optique, suivant la façon de regarder, parfois c’est soi, parfois c’est un inconnu, le visage ravagé. On se racle la gorge, quelque chose de chaud et métallique remonte, du sang, on le sait, on le crache dans l’évier. On fait couler l’eau, le sang est épais et gluant, il met du temps à disparaitre tout à fait. L’eau sur le visage aide un peu. Il y a du bruit derrière la porte, des bruits de pas. On repense à l’interrupteur qu’on n’a d’abord pas trouvé, on regarde la porte sans la reconnaitre tout à fait. Derrière, il devrait y avoir la cuisine, les bruits de pas devrait être ceux, familier, de la femme qui partage notre vie, qui se lève et prépare son petit déjeuner ; placard, vaisselle, sifflement de l’eau qui bout, tous les bruits rassurants du quotidien. Seulement on se souvient qu’enfant, on se cachait sous l’escalier, imaginant qu’au moment de sortir, si on se concentrait assez fort, on aurait changé de lieu, la configuration des pièces serait presque exactement la même, mais le papier peint aurait des motifs différents, le tissu des fauteuils une autre couleur, la personne assise qui se retournerait en nous entendant sortir de notre cachette aurait les traits de notre mère, mais ses yeux injectés de sang passeraient sur nous sans nous reconnaitre. Alors, d’un bond elle se lèverait, et ses mains…


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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  • Pousser la porte, prendre le large

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    La grande pièce sombre est vide, sinon pour deux plantes vertes et un tapis de type persan, posés près de l’entrée. Par les fenêtres et les ailes vitrées de la porte-tambour glisse doucement à l’intérieur la lumière triste et grise du jour qui se lève à grand-peine. Deux marches, et je pousse la porte pour rejoindre la terrasse qui semble surplomber la mer, mer peu agitée à forte, vent de force 5 à 6. Il faut descendre par des chemins, passer un mur, escalader encore quelques rochers pour rejoindre le rivage. Dans la maison, loin derrière moi, rien ni personne ne semble avoir bougé. Debout au bord de l’eau, sous le crachin, bercé par les vagues, me prend l’envie de disparaître au monde. Je reste immobile sur la grève, presque en déséquilibre, l’esprit déjà ailleurs, répondant à l’appel du large. Mon corps se dissout dans l’espace, les pieds dans l’eau, le corps dans les rochers, la tête balayée par des vents contraires. Libéré du temps, je vole avec la mouette ; poisson, je nage vers les grands fonds, je suis de ces nuages que le vent pousse toujours plus loin.
    Un pas en avant, je disparais dans l’écume soyeuse, un pas en arrière, et je retrouve le monde. Partir, c’est fuir, peut-être, mais on n’échappe pas à soi-même.
    Je m’en reviens par les rochers, les chemins, jusqu’à la maison, l’escalier résonne des pas et des rires des enfants. Derrière moi, la porte-tambour tourne à vide.


    Photo : Roquebrune-Cap-Martin, mai 2015

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  • Le journal de « L’appel de Londres »

    Go where we may, rest where we will,
    Eternal London haunts us still.
    Thomas Moore

    De passage à Londres en octobre dernier, je tombais dans une librairie sur un petit livre que je ne connaissais pas, Here is New York, d’Elwyn Brooks White. À l’origine, White doit écrire un article sur Big Apple pour le journal Holiday. Aussi, au mois d’août 1948, il s’enferme dans une chambre d’hôtel à Manhattan, et dans la chaleur moite de l’été, à une époque où il n’y a pas encore d’air conditionné, avec la fenêtre ouverte pour récupérer un peu d’air frais et capter les bruits de la ville, il écrit en quelques jours un court essai un peu nostalgique, une ode aux New-Yorkais et à leur ville. Une ville, déjà, qui semble disparaître sous ses yeux. Trop long pour un article, son texte paraîtra finalement en livre l’année suivante.

    De retour en France, inspiré par White, j’ai eu très vite envie d’écrire un livre court consacré à Londres, qui me fascine depuis l’enfance : si je ne suis pas Londonien de fait, je le suis assurément de cœur.
    Peu de temps auparavant, Thierry Crouzet s’était lancé le défi d’écrire un livre en trois jours : il n’y était pas complètement arrivé, mais au moins avait-il un premier jet solide. Séduit par cette idée d’écrire très vite un texte, je me fixais un objectif de 7500 mots (grosso modo la taille du livre d’E.B. White) et 15 jours pour le faire, sachant que je ne disposais que d’une à deux heures par jour.
    J’avais mon journal de voyage, un peu de documentation et pas encore de titre, mais une idée assez claire d’où je voulais aller (sans forcément savoir comment y arriver). Le premier jour, j’écrivais 667 mots. Le 8 novembre, je notais dans mon journal : autour de Londres, le projet d’écriture se poursuit. Écriture libre, sans trame ni but défini. Le défi, modeste : 7500 mots minimum pour un premier jet, terminé au plus tard le 15 novembre. À mi-parcours, 4095 mots. Pour le moment, ce qui compte, c’est avancer sans s’arrêter.

    Le 13 novembre, j’avais atteint mon objectif, et j’avais un titre : L’appel de Londres. Surtout, j’avais encore des choses à écrire. Je m’accordais quelques jours supplémentaires. Le 20 décembre, enfin, je notais dans mon journal : le voyage à Londres est fini. L’écriture est finie.
    J’envoyai bientôt le texte à publie.net accompagné d’une note d’intention : c’est Londres, mais c’est tout à la fois l’Angleterre, et c’est aussi Paris. C’est un récit de voyage et un rêve, un fantasme et une mélancolie, ce sont des larmes et du sang et quelques notes de rock’n’roll.

    Début mars, Guillaume Vissac et Matthieu Hervé commençaient avec moi le travail de relecture et d’édition. L’envers du décor, la tambouille interne : échanges, suggestions, Matthieu insistant sur la structure d’ensemble, Guillaume sur les détails, plusieurs semaines d’un long et stimulant travail pour aboutir au texte définitif. Depuis le 29 mai, le livre est disponible dans la collection publie.rock, sous une belle couverture réalisée par Roxane Lecomte, qui a également réalisé le fichier numérique du livre, absolument superbe. Il s’accompagne d’une page dédiée proposant une playlist, des vidéos, une carte, trois lectures du texte et une sélection de mes photos.
    Guillaume, Matthieu et moi avons chacun enregistré une lecture, toutes les trois différentes, et, pour celles de Matthieu et de Guillaume tout au moins, très réussies. D’habitude, je n’aime pas beaucoup entendre ma voix, mais cette fois, peut-être parce que je sortais d’une petite opération qui m’avait laissé un peu groggy, j’acceptais aussitôt la suggestion de Guillaume et me prêtais au jeu de l’enregistrement, et même, je proposais à un ami musicien, Lilac Flame Son, de mettre tout ça en musique. Je suis extrêmement heureux du résultat, tout à fait dans l’esprit du livre, avec un arrangement très années 80 : « petit délire synth pop… beaucoup d’eighties… on y entend Londres… on y entend Tokyo… Orchestral manoeuvre in the dark of the night, en quelque sorte », résume Lilac Flame Son.

    Sept mois se sont écoulés entre le jour où j’écrivais les 667 premiers mots et la publication de L’appel de Londres. À l’arrivée, le texte fait quelque chose comme trois fois la taille que je m’étais initialement fixée. Il est publié par un éditeur dont j’admire particulièrement le travail, et dans une collection qui m’est chère. Enfin, mon livre ne ressemble en rien au Here is New York de White, et ça, pour moi, c’est plutôt bon signe.

    Photo : Londres, octobre 2014