Auteur : Philippe Castelneau

  • Le troisième amour

    abandon

    Pour L.

    Tu es le troisième amour, arrivée au mitan de ma vie, arrivée tard, c’est vrai, trop tard pour l’insouciance, trop tard pour la folie, c’est vrai ; trop tard pour les courses folles, trop tard pour les départs précipités, trop tard pour les déchirures et les réconciliations violentes, trop tard pour les transports naïfs, trop tard pour les mensonges, trop tard pour la patience, trop tard, bien trop tard pour les années d’innocence données encore à perdre.
    Tu es arrivée dans la désillusion et les premières rides, dans le gouffre du temps perdu et le vertige du peu qui nous reste à vivre.
    Mais tu es là, tu m’as saisi au vol quand je partais seul, tu es la compagne de mes fortunes et de mes infortunes, tu es mon amante de mille feux, tu es ma raison et mon emportement, ma passion calme, mon désir, tu es mon dernier voyage, tu es mon cœur qui bat et mon stylo qui écrit, la page blanche, le troisième amour, peut-être, mais tu es mon seul amour.


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  • Un soir au pub

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    Dans un pub, non loin de St Christopher’s place, il y a une inscription au plafond que l’on ne peut vraiment lire qu’allongé sur le sol. C’est une citation attribuée à l’acteur Oliver Reed : S’ils peuvent se coucher sur le plancher sans avoir à se tenir, alors ils ne sont pas ivres, tout juste se reposent-ils. Au Hand and Shears, sur Middle street, les prisonniers étaient jugés à l’étage, et si le jugement était en leur défaveur, ils étaient autorisés à boire un verre au bar avant d’être conduits à la potence. Le Two Brewers, du côté de Covent Garden, s’appelait autrefois le Sheep’s Head, parce qu’on y déposait chaque jour à côté de l’entrée la tête d’un mouton fraichement abattu.
    Un chien, plus vrai que nature, portant sur sa tête une lampe surmontée d’un abat-jour, est installé au-dessus de la porte du Black Dog, à 200 mètres de notre hôtel, du côté de Vauxhall. C’est une grande pièce qu’un simple comptoir sépare des cuisines. On y sert des burgers et du fish & chips, et on y propose à la pression une dizaine de bières différentes.

    (L’appel de Londres – editions publie.net 2015)

    Le livre L’appel de Londres est disponible au format numérique et en édition papier en librairie et sur toutes les plateformes de vente en ligne.


    Photo : Londres, octobre 2014

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  • Journal de la nuit noire

    le jour

    Jusqu’où peut-on tirer la nuit ? Et le corps, il peut aller jusqu’où dans l’absence du sommeil ? Je tire sur la corde jusqu’à ce qu’elle casse, mais si ça ne vient pas, si elle résiste et qu’à la fin elle se tend d’un coup sec, le risque c’est de se balancer au bout, non ? Pousser le corps jusqu’aux limites, il y a longtemps que les clignotants sont passés du vert à l’orange, maintenant les lumières sont au rouge, les alarmes se sont toutes mises en route, au début ça vrille les tympans, mais après je ne les entends même plus, après c’est juste un léger mal de tête, le corps je ne sais pas, le corps il reste assis dans le fauteuil, il n’y a plus que le cerveau, les yeux et les doigts sur le clavier, les yeux de plus en plus fixes, au début ils se fermaient, maintenant non, ils sont comme fermés ouverts, avec un voile rose humide devant, ils enregistrent sans les voir les lettres qui tombent sur l’écran gris pâle, état second — état tiers même —, les portes de la perception chères à Huxley et Morrison éventrées, franchies depuis longtemps ; derrière moi les cadavres pourrissants, les murs qui suintent. Mon enveloppe charnelle décrépie, derrière aussi : le risque c’est d’y laisser ma peau, la bonne blague, ça m’arrangerait un peu, de pouvoir m’en défaire, la laisser derrière moi, cette vieille peau, comme une mue qui m’aurait accompagnée jusque là, pour me permettre de repartir à neuf, avec une peau nouvelle bien ferme, élastique, la vitalité retrouvée au-delà du sommeil. Pouvoir passer la barrière, étirer la nuit au-delà même du jour. Sortir du corps et plonger enfin dans l’abîme du temps.
    Alors, levant les yeux de mon clavier malade, par le toit défait je verrais la lumière.


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  • La piscine

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    On dirait un poster accroché sur un mur défait. On dirait l’un de ces lieux abandonnés où l’on entre par effraction pour y faire des photos et en capturer les fantômes. On dirait une affiche oubliée, une image grandeur nature comme il y en avait avant sur les murs des salons ou la porte des chiottes, la forêt en papier peint en plein cœur de la ville qui se détache aux coins, laissant voir la colle et le mur jaune et sale. Au premier plan de l’image, les gravats, l’herbe haute, et plus bas la piscine. Plus bas, la cabane en bois qui garde son mystère. On veut voir de plus près, on s’approche et sans s’en rendre compte on a franchi l’image, on a traversé le mur sans que ça résiste, juste que ça craque sous les pieds, les gravats, les petits morceaux minuscules de tuiles rouges, le verre brisé, les éclats de béton, le sable, ça craque doucement. La lumière est plus vive aussi, qui fait plisser les yeux, le vent léger sur le visage, voilà, c’est tout, deux pas, on rouvre les yeux et on est passé de l’autre côté du miroir. À gauche, derrière les cyprès, on devine un chemin qu’on imagine envahi de nids de poule, usé par les années d’abandon, avec une vieille barrière en bois fermée par une chaine rouillée.
    Au bord de la piscine, le dos collé à la cabane, on imagine possible ça qu’on avait rêvé. On en parle ensemble à voix haute. Il y a des images et il y a des textes qui viennent de ce lieu qu’on croyait vide. Les images et les textes se répondent et s’assemblent. On dirait une revue. Aussi, pour se souvenir de cet instant magique où l’on a franchi le miroir, ce moment où les rêves se sont réalisés, cette revue on l’appelle la piscine.
    Et quand depuis la piscine on lève les yeux, on voit comme posée plus haut, devant les cyprès, une affiche qui dessine une maison qui prend vie.


    La Piscine, revue graphique et littéraire
    Sur Facebook, Twitter et Instagram, en attendant le site et l’édition papier !
    Photo : septembre 2015


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