Auteur/autrice : Philippe Castelneau

  • Notes d’atelier #9

    7 décembre 2025 :

    The anxious avaricious tentacles of the self1 dont parle Iris Murdock, c’est avec ça que je me débats, cela dont j’essaie de me débarrasser. La méditation aide. Le sport aide. Les balades, l’appareil photo à la main.

    Mais je n’y arrive jamais vraiment, et cela me paralyse quand je dois écrire. Je procrastine, me dit Laurence. C’est juste, mais c’est aussi une manière d’être qui me permet de rester créatif. Paradoxal ? Sans doute. Hypocrite ? Certaines fois, mais pas toujours.


    The fact is that the materials of the fiction writer are the humblest. Fiction is about everything human and we are made out of dust, and if you scorn getting yourself dusty, then you shouldn’t try to write fiction. It’s not a grand enough job for you.2 — Flannery O’Connor


    C’est ce qui manque peut-être à mon récit post-apo, dont j’ai dit hier à Laurence que j’allais reprendre le manuscrit : de la poussière. Je dois y revenir en n’ayant pas peur de me salir les mains ; je dois y revenir en me mettant tout entier au service du texte, des personnages, m’oublier au profit du récit, prêt à verser pour lui sang et eau.


    Objective, external truth (admittedly unatteinable) is the standard by which we are to be redeemed, and not by what’s inside. Any attempt at wholeness will require humility in the face of the real.3 — Tim Carpenter


    Ceci, qu’écrit Tim Carpenter, vaut pour la photographie aussi bien que pour l’écriture.

    Je dois revenir au texte en poète.


    9 décembre 2025 :

    Reprise ce matin du manuscrit. Je crois en ce livre, la meilleure chose, peut-être, que j’ai écrite. Ce n’est pas un roman postapocalyptique, pas plus que La route de McCarthy pouvait l’être. C’est un cri d’amour à l’art, à la littérature, seuls à même de sauver le monde — de nous sauver de nous-mêmes.

    Je crois en ce texte. Très immodestement, je le crois bon, je crois que c’est un livre qui peut compter. Peut-être même, de ceux qui font un succès de librairie !


    11 décembre 2025 :

    J’avance dans la relecture du manuscrit. J’en ai terminé avec la première partie. Quelques modifications à la marge, mais l’ensemble se tient bien : j’ai ressenti un plaisir de lecteur au cours de ce travail, ce qui est sans doute bon signe. Il manquait un élément pour expliquer la soudaine disparition d’un des personnages, et je crois avoir réussi à résoudre le problème, en glissant dans le livre qu’emporte B. une lettre d’adieu, dont je suis assez fier, écrite pratiquement d’un seul trait.


    12 décembre 2025 :

    Mes voyages, mes souvenirs d’enfant, tout se colore l’un de l’autre, se met bout à bout, danse avec de prodigieux flamboiements et monte en spirale — Gustave Flaubert (lettre à Louise Colet, le 3 mars 1852)


    Je sais l’ambition qui m’anime. Je connais la valeur de mon écriture. Et je crois en mes projets. Je dois lutter pied à pied contre moi-même, et ne pas laisser le doute et le découragement s’installer.


    13 décembre 2025 :

    « … ma peau est devenue surface à écrire… » note Françoise Renaud dans son carnet de murmures, qui témoigne de son emménagement en terres limousines.

    Je n’ai pas déménagé de lieu, mais j’ai déménagé de corps. Celui que j’habite désormais est plus rugueux et fragile en même temps. Chaque jour, j’arpente les limites de ce nouveau territoire. Et j’apprends à l’aimer.

    Lisant les premières pages du beau livre de Françoise, je réalise que cet autre livre que je porte est déjà écrit4. Tout est déjà là, les mots ont été posés, qui m’attendent dans un fichier de mon ordinateur. Il n’y a plus à écrire : il y a à trouver un chemin, un agencement, et à donner un sens à tout cela.



    1. Les tentacules angoissés et avides de l’ego ↩︎
    2. Le fait est que les matériaux dont dispose l’auteur de fiction sont les plus humbles qui soient. La fiction traite de tout ce qui est humain, et nous sommes faits de poussière. Si vous méprisez l’idée de vous salir, alors vous ne devriez pas essayer d’écrire de la fiction. Ce n’est pas un travail assez prestigieux pour vous. ↩︎
    3. La vérité objective et externe (certes inaccessible) est la norme selon laquelle nous devons être rachetés, et non par ce qui est à l’intérieur. Toute tentative d’atteindre la plénitude exigera de l’humilité face à la réalité. ↩︎
    4. Il ne s’agit pas d’un roman cette fois, mais d’un récit, dont ma newsletter s’est fait l’écho tout au long de l’année 2025. ↩︎
  • Les choses qui subsistent, même quand tout s’effondre.

    Les choses qui subsistent, même quand tout s’effondre.

    Imagine le contexte. Le milieu des années 2020. L’anxiété climatique, des guerres partout, des fous qui prennent le pouvoir dans les démocraties, une technologie en plein essor, une société au bord de changements massifs, et Crouzet ne fait pas que vivre tout ça, il lutte aussi avec ses propres problèmes.

    Tu sens l’angoisse dans son écriture.

    C’est palpable.

    Pourtant il trouve le moyen de savourer les couchers de soleil, les promenades en ville, les balades à vélo. À se demander si on n’a pas perdu ça.

    Les choses qui durent.

    Les choses qui subsistent, même quand tout s’effondre.

    — Thierry Crouzet, RUSH (pvh éditions, 2025)



    Le meilleur appareil photo, c’est celui qu’on a sur soi. Hier soir, lors d’une longue balade avec Thierry, suivant des sentiers escarpés le long de l’étang de Thau, ce spectacle s’est offert à nous. Je n’avais que mon téléphone avec moi. Un paysage qui, ce matin, résonnait en moi en écho aux premières pages de son livre, RUSH, sorti en octobre dernier.

  • En 1975, Brian Eno est coincé dans un lit d’hôpital. Une amie lui met un disque de harpe du XVIIIe siècle, mais le volume est trop bas. Il ne peut pas se lever pour l’augmenter. Cette écoute forcée va changer sa conception de la musique.

    De cette révélation naîtra l’ambient : une musique qui ne demande pas toute votre attention, qui suspend le temps plutôt que de le structurer.

    Dans cette newsletter : comment ce principe traverse mes textes, le cinéma de Wim Wenders, et pourquoi ralentir est un acte de résistance.

    Signal/Bruit #98 est disponible en ligne. Abonnez-vous pour recevoir chaque mois ma newsletter dans votre boite mail (c’est gratuit !).

  • JULIA

    C’était, je crois, en février. Je me souviens qu’il faisait froid. Je m’étais installé dans l’arrière-salle d’un café pour travailler au calme. J’étais occupé à relire des notes quand ils sont entrés et se sont installés à deux tables de moi.
    Je levai un instant les yeux vers eux, décidé à me replonger presque aussitôt dans mes brouillons, mais la jeune femme parlait avec un très bel accent sud-américain et je n’arrivai pas à me détacher de sa voix.
    Aussi, je bus de mon thé, et décidai de l’écouter encore un peu. Des quelques bribes entendues, je faisais déjà une histoire, sans préjuger de ce qui précédait, sans rien savoir de ce qui suivrait. Peu m’importait, cette scène-là était à moi.

    Je ne savais pas leurs noms. Appelons la Julia. Appelons le Pierre.

    Pierre était bien mis et plutôt sûr de lui. Il était plus âgé qu’elle, de dix ans peut-être. Il parlait beaucoup. Il voulait l’aider, disait-il. Il voulait la séduire, ne savait pas comment l’exprimer, et l’exprimait trop. Il était gentil, mais elle n’aimait pas sa façon de vouloir la prendre sous son aile, comme si elle était trop fragile pour se débrouiller seule. Elle était fragile, mais elle ne voulait pas lui donner ce pouvoir sur elle. Il n’était pas laid, non, et même, plutôt séduisant, mais elle n’imaginait pas ses seins fermes pétris par des mains flétries par les années, les mains dont les doigts tapotaient nerveusement le paquet de cigarettes posé sur la table. Elle ne voulait pas jouer ce jeu-là. Elle ne voulait pas le voir soudain rayonnant, heureux et beau, tout à coup plus jeune, parce que cette jeunesse retrouvée, il la lui aurait forcément volée.

    — Et tu voudrais faire quoi, ensuite ? lui demanda Pierre après un long silence.
    — Je ne sais pas, fit-elle. Libraire ?
    — Libraire, c’est dur, dit-il.
    — Oui, répondit-elle aussitôt, avec un sourire de défi.
    — Et ça ne paye pas, ajouta t-il.
    — Oui. Mais c’est romantique.
    — Oui, c’est romantique, concéda t-il. Si tu n’as pas besoin d’argent, alors c’est parfait.
    — Oui. C’est parfait.

  • Notes d’atelier #8

    24 novembre 2025 :

    Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. — Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852

    Il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis ! Tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies. […] Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. Je passerai trois hivers à user quelques escarpins. Puis je rentrerai dans ma tanière où je crèverai obscur ou illustre, manuscrit ou imprimé. Il y a pourtant au fond quelque chose qui me tourmente, c’est la non-connaissance de ma mesure. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même. Il voudrait savoir jusqu’à quel cran il peut monter et la puissance exacte de ses muscles. Mais demander cela, c’est être bien ambitieux, car la connaissance précise de sa forme n’est peut-être autre que le génie. — Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 1er février 1852

    Dans mon exemplaire de Préface à la vie d’écrivain de Flaubert, l’édition de 1963, il y a, de plusieurs mains, des passages surlignés, des notes raturées. De ces notes, une seule est lisible page 65, qui dit : je suis ici, et qui m’émeut. À 60 ans de distance peut-être, je suis là, et j’en suis là, moi aussi, avec cette personne inconnue, là où était Flaubert ce 1er février 1852. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même.

    5 décembre 2025 :

    Alors que les nouvelles sont bonnes, le moral ne l’est pas. Découragement, anxiété. Peut-être de voir se profiler des échéances que je m’étais fixées et que je n’atteindrai pas ?

    Le froid, la pluie, la fatigue — fatigue et douleurs chroniques, lancinantes, qui m’accompagnent désormais, du fait des traitements —, cela n’aide pas à me sentir mieux. Mais je connais ma valeur, et ma force de résilience. Je reviendrai demain, plus fort.

    6 décembre 2025 :

    Il a plu cette nuit. Les feuilles mortes envahissent le jardin. Il faudrait tailler le murier. Et j’ai un livre à écrire.