Auteur : Philippe Castelneau

  • Un conte de Noël

    D’abord, je voulais écrire un conte de Noël. Mais le monde est bien triste ces temps-ci, qui n’a que la misère et l’horreur à offrir : les hommes souffrent et meurent, les bêtes souffrent et meurent de la main des hommes, la terre se meurt de notre trop-plein de souffrance.

    Alors Noël… Pour qui travaille dans le commerce, les fêtes de fin d’année sont un drôle de cirque. Je me souviens d’un dessin de presse paru il y a quelques années (dont j’ai oublié l’origine et l’auteur, on me pardonnera), qui montrait un type entrant dans une librairie.

    Le libraire : « vous voulez quoi ? »
    Le client, visiblement agacé : « N’importe quoi, c’est pour offrir. »

    La caricature me frappe encore tant elle est juste.

    Parfois, dans le flux des visages crispés, contraints, pressés, de belles rencontres tout de même, des échanges brefs, trop brefs, et pourtant riches. Et puis, soudain, une image : dans l’auditorium du magasin, transformé en espace jeunesse, quatre enfants, 5 à 7 ans, pas plus, emmitouflés dans leurs écharpes et leurs blousons, couchés sur le sol, occupés à déchiffrer un livre de comptines. Ils sont seuls, sans leurs parents. Ils ne me voient pas les observer. Leurs lèvres bougent à peine tandis qu’ils cherchent à faire sens des lettres inscrites sur le papier, et voilà tout à coup leurs visages qui s’illuminent, et de leurs bouches s’élèvent un chant naïf et tendre adressé au père Noël.

    On m’objectera qu’il ne faut pas mentir aux enfants quant à l’existence du père Noël ; il y avait tellement de ferveur dans ce chant fragile, tellement de magie, que je veux bien moi aussi y croire encore.
    Le plus beau cadeau que ces enfants ont reçu hier soir, c’était de découvrir qu’il y avait dans les livres un monde qui pouvait prendre vie sous leurs yeux, un monde qui leur appartenait en propre. Et quand plus tard ils auront découvert que le père Noël était une fable, il leur restera la magie apprise dans les livres. Peut-être alors de ce savoir ils construiront une société meilleure.

    On ne se refait pas. Je crois toujours aux mythes ; je crois, moi, aux contes et aux récits merveilleux, appris à 5 ou 7 ans dans des livres d’enfants.

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  • Le grand braquage

    Pardonne ma faute : elle est grande ! (Psaumes — 25, 11)

    La nouvelle civilisation intelligente fabrique des crises à répétition tandis que des astronautes voyagent vers des constellations inconnues. La vie sur Mars est hors limites, mais ils verront bientôt des pyramides se dresser aux confins de la Voie lactée.
    Des géologues, prisonniers sur la Lune, interrogent le Très-Haut dans une boule de cristal. Ils lui demandent ce qu’il y a qui survit quand on devient poussière. Que devient le savoir ? Est-ce que l’âme existe et flotte-t-elle libre et sans visage, ou tout ceci n’est-il qu’un mensonge de plus ?
    Nous voilà devenus extraterrestres, insensibles à la vie. Nos cerveaux stériles ne conçoivent que le mal, et l’exploitation de nos connaissances a tué la planète bleue. Nous-mêmes sommes des morts en sursis. Y a-t-il seulement encore une sentinelle qui veille sur nous à l’aube de notre disparition ?

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  • L’échappée belle — du lieu, 2 | le mouvement, mais sans verbe

    Août 1975. La famille presque au complet réunie pour un repas dominical. Les grands-parents, la fratrie, les oncles, tantes et cousins, neveux et nièces, 15 ou 20 personnes peut-être, la table dressée dans le jardin depuis le matin, à l’ombre du cerisier. Bientôt midi, son frère en chemin, la campagne, routes désertes, le voilà sur son vélo à sa rencontre. Quelques kilomètres à peine, une longue ligne droite jusqu’à Cessoy, un embranchement avant de se croiser et revenir ensemble. Cessoy, rue principale. Le bar, en angle, face à la place. Trois étés auparavant, frangins et cousins, tous plus âgés, autour du baby-foot. Les petits, la soeur et le frère, 3 et 5 ans respectivement, sur la margelle du puits. Image si proche, quelque chose comme du présent étiré, pas même encore un souvenir pour l’enfant en bicyclette traversant le village ; pareil, le tintement des verres de Picon-bière, la balle en liège claquant contre les parois du baby-foot et les éclats de voix joyeux en provenance du café. Les pensées parasites, les noms mélangés dans sa tête, droite, gauche, la valse-hésitation, le vélo lancé, tant pis ; embranchement raté, le rendez-vous manqué, un tour quand même direction Donnemarie-Dontilly avant de rentrer. Le garçon seul, cheveux au vent, sourire aux lèvres, savourant les derniers instants de liberté avant la réunion de famille, la table et les rires gras des adultes. La nationale, les véhicules à vive allure, klaxons, embardées, gravier, sueur froide, mais le vélo toujours debout. Un sentier, à droite ; au bout, fermé par des barbelés, une usine à bois. Odeurs de sève et d’huile, hangar à ciel ouvert, les machines aux lames tranchantes, tapis roulants à l’arrêt ; l’enfant sa bécane à la main, seul, heureux, dans le bourdonnement rassurant des insectes du sous-bois avoisinant, et le vrombissement assourdi des voitures désormais loin. Passé Montereau, Longueville, Sainte Colombe et les environs de Provins, passé La Chapelle-Saint-Sulpice, Saint Loup de Naud, passé les champs, les rouleaux de foin, les vaches et le cimetière, un virage et au bout de la rue, enfin, la maison familiale. Vertiges, jambes flageolantes, combien de temps depuis midi ? 5 ou 6 heures au moins. Les gendarmes devant la bâtisse, gyrophares au ralenti, les voisins, les cousins, la grand-mère Clémentine, bras levés en voyant le vélo. « Bravo », elle s’écrie, applaudit, les larmes aux yeux. Mon père, sa main sur mon épaule, m’attire à lui et dit : « allez, viens. On va pouvoir appeler ta mère. » « Bravo », elle en parlera longtemps de sa réaction ce jour-là, Clémentine. « J’étais bête », elle dira, et chaque fois, elle aura les larmes aux yeux. Mon père, lui, n’en reparlera jamais.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • Rêverie, ô cigare invisible du sage !

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    Rêverie, ô cigare invisible du sage !
    — Victor Hugo


    Photo : Montpellier – octobre 2016.

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