Du 3 mai au 20 septembre 2026, j’ai publié chaque dimanche, ici, sur mon blog, mon journal de la semaine écoulée. Je suis ensuite parti deux semaines en Asie centrale, et j’ai dû, à mon retour, gérer plusieurs choses qui m’ont empêché de revenir aussi régulièrement que je le souhaitais à mon journal.
Et puis, il y a autre chose. Je me suis rendu compte que les textes ainsi publiés durant ces cinq mois se répondaient ; quelque chose, là, s’écrivait, qui s’inscrivait dans un projet plus vaste sur lequel je travaille depuis deux ans, dont je ne savais pas encore par quel bout le prendre.
Je ne pouvais plus continuer de la même manière l’écriture du bruit des jours, alors que j’avais l’impression d’avoir clos quelque chose avec l’entrée du 20 septembre.
Je reprends aujourd’hui cette rubrique de mon blog, avec un ton peut-être différent, et une fréquence probablement plus aléatoire. Appelons cela la saison 2 !
Comme il y a des métaux rares nécessaires au bon fonctionnement de nos outils électroniques, nos idées originales sont une matière précieuse qui semble se raréfier, à mesure que nous recourons à l’I.A. pour créer.
Notre cerveau est un animal à fort potentiel, pourtant paresseux, et tout ce qu’il peut déléguer, il le fait. Ce faisant, il oublie que ce qui nous différencie de la machine (je ne parle pas de notre enveloppe charnelle, à l’obsolescence programmée), c’est notre capacité à penser par nous-mêmes, à partir de nos observations.
Méfions-nous : la machine, pour l’instant, ne fait que se nourrir de ce que nous avons jusqu’ici imaginé, inventé, créé.
Bientôt, elle pensera par elle-même, et nous ne la comprendrons plus.
Ce jour-là, parce que précédemment, nous lui aurons délégué notre travail de réflexion, nous nous réveillerons machines, au service d’une entité hybride, machine elle-même, pourtant capable de se reproduire seule ; constituée de puces électroniques, mais dont la puissance de calcul aura dépassé celle du cerveau humain. Et fonctionnant en réseau, n’ayant pas à s’embarrasser des contraintes d’une présence physique au monde, elle sera devenue ce que l’humanité cherche intuitivement, depuis la nuit des temps, à devenir sans jamais y parvenir tout à fait : une créature omnipotente, l’égal des dieux.
Fin 2024, je partais pour le Japon en ayant appris la veille du départ que j’avais un cancer, et plus rien ne fut pareil à mon retour. Presque deux ans jour pour jour après ce périple, alors que mon cancer est aujourd’hui en rémission, je me suis embarqué pour un nouveau voyage.
L’Asie, une nouvelle fois. Une nouvelle fois avec un ami photographe pour guide, et cette fois encore, un voyage avec la photographie comme fil conducteur.
Une étrange parenthèse se referme à présent, durant laquelle je me suis confronté à la mort et à moi-même et où j’ai appris à pleurer, non pas sur mon sort, mais pour les autres.
Je n’ai pleuré qu’une seule fois, et très peu, quelques jours après l’annonce d’un premier diagnostic qui me donnait… deux ans à vivre. Nous y voilà.
Il y a maintenant d’autres épreuves à affronter. Ce qui aurait dû être un retour à l’emploi est le début d’une période de chômage incertaine. De nouveaux examens médicaux m’attendent. Et il y a toujours la crainte de voir ressurgir le cancer, toujours tapi dans mes cellules. On ne guérit jamais vraiment d’un cancer, comme on ne survit jamais à la vie. Je sais cela, à présent, pour l’avoir éprouvé dans ma chair. Et c’est pourquoi je n’ai plus peur.
Ce n’est pas ce que vous regardez qui compte, c’est ce que vous voyez. — Henry David Thoreau
Nous ne voyons jamais tout du monde. Nous passons fréquemment à côté de l’essentiel. La beauté ne demande rien. Elle n’attend rien et a tout à nous donner. Et souvent, nous ne la voyons pas. Nous marchons toujours trop vite, l’esprit encombré de pensées inutiles. Pour qui sait s’arrêter, lorsqu’elle se révèle au regard, le choc peut être immédiat. Les plus petites choses sont souvent les plus riches, et s’accompagnent parfois d’une révélation.
On comprend mieux le monde en s’oubliant dans la contemplation d’une feuille morte balayée par le vent un soir d’automne, en se laissant bercer par les jeux de lumière que fait le soleil contre un mur, filtré à travers le feuillage d’un arbre un après-midi d’été, qu’en écoutant les commentateurs qui s’agitent chaque jour sur les plateaux télé.
Ainsi va le monde, que les hommes parcourent en tous sens, sans jamais le voir pour ce qu’il est vraiment.
Earth sifts over things. If you stay still, earth buries you, ready or not.1 — Annie Dillard
Il faudrait toujours être en mouvement, courir dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, non pas pour rattraper le temps, mais pour ralentir l’entropie. On pourrait croire le combat perdu d’avance. Je ne le crois pas. C’est une course de passage de relais, et chacun fait sa part à la mesure de ses moyens. Ce n’est pas la vie, c’est l’immobilité qui nous tue.
- La terre se dépose peu à peu sur les choses. Si vous restez immobile, la terre vous ensevelit, que vous soyez prêt ou non. ↩︎
Laisser un commentaire