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  • Rêver Banksy

    Dans un récent article, Om Malik s’en prend vivement aux récentes enquêtes journalistiques prétendant démasquer l’artiste Banksy et le créateur du Bitcoin, Satoshi Nakamoto. Il estime que ces révélations ne relèvent en rien de l’intérêt public, car ces individus ne dissimulaient aucun acte répréhensible. Au contraire, l’anonymat constitue l’essence même du message artistique de Banksy et l’architecture protectrice fondamentale du système décentralisé de Satoshi.
    Tout en soulignant le sérieux des deux enquêtes, Malik dénonce cette volonté de lever le voile comme une démarche destructrice et égoïste, largement alimentée par la culture des réseaux sociaux et l’économie de l’attention. En cherchant absolument à dissiper le mystère pour transformer ces personnes en informations jetables et générer des clics, notre société réduit les êtres humains à de simples objets de consommation et perd ainsi une part de sa propre humanité.

    Tous droits réservés Banksy/Instagram

    Je suis entièrement d’accord avec Om Malik ici. Mais il y a une dimension qu’il n’évoque pas, c’est celle du rêve. Ne pas savoir qui est Banksy me permet de le rêver. C’est toujours la même chose avec les artistes dont j’apprécie l’univers : savoir qui ils sont vraiment ne m’intéresse pas ou peu.
    J’aime en revanche me perdre dans leur univers artistique, imaginer des vies que je sais être fausses, mais qui stimulent mon imagination, et qui parfois même peuvent faire naître des personnages pour mes romans.


    Adolescent, j’étais fan du groupe Frankie Goes to Hollywood. Ils étaient alors au faîte de leur gloire. J’avais tous leurs disques, 33T, 45T et remixes, et j’achetais compulsivement chez W.H. Smith, rue de Rivoli, toutes les revues, nombreuses, où ils apparaissaient.
    Seulement, rien n’égalait à mes yeux le monde interlope et transgressif que je retrouvais dans leurs chansons et leurs clips. J’avais 15 ans, et ce monde-là, je l’inventais autant que je le recevais, et de bien des manières, il m’a aidé à me construire.

    La vie réelle de David Bowie, autre passion née à cet âge, ne m’intéressait pas. Major Tom, Ziggy Stardust, le Thin White Duke, en revanche, ont nourri et nourrissent encore mon imagination.

    David Bowie est mort. Ses personnages vivent encore.


    Cela vaut aussi pour mes passions littéraires : la vie de Nabokov est bien plus merveilleuse quand on la lit dans Autres rivages que dans le compte-rendu méthodique qu’en a fait Brian Boyd dans sa biographie en deux volumes ; je préfère le Julien Gracq en embuscade derrière le personnage d’Aldo, amoureux de Vanessa Aldobrandi et sur le point de déclencher une guerre ouverte entre le Farghestan et Orsenna, à Lucien Poirier, professeur d’histoire-géographie. Ça ne veut pas dire que la vie de ces artistes ne m’intéresse pas. Mais elle compte moins pour moi que leur travail. Une œuvre pour exister a besoin de lecteurs qui acceptent de la prolonger en la rêvant.

  • Paperolles et fiches Bristol

    Je pourrais écrire des pubs pour les déodorants ou des étiquettes pour les bouteilles de ketchup, s’il le fallait. Le miracle qui consiste à transformer des idées en pensées, et des pensées en mots, et de donner vie aux mots par le métal et l’encre d’imprimerie, ne perd jamais de sa force pour moi. — John Updike

    Le miracle qui consiste à transformer des idées en pensées, et des pensées en mots, et de donner vie aux mots par le métal et l’encre d’imprimerie, ne perd jamais de sa force pour moi.

    Une phrase que je vais imprimer sur une carte et afficher sur mon tableau 1, pour la relire chaque matin jusqu’à la connaître par coeur…

    J’assume mes contradictions : hier, cherchant comment un auteur autre que moi pourrait aborder les tâches qui m’attendent, espérant y trouver la motivation nécessaire, je suis tombé dans un trou de souris qui m’a conduit à disserter tout le temps que j’avais disponible sur Updike et Nabokov, trouvant certes chez eux la confirmation de ma méthode — rigueur, routine quotidienne — sans pour autant la mettre immédiatement à profit.

    J’exagère, comme toujours : peut-être s’agissait-il d’une étape nécessaire. J’ai tout de même travaillé à mon récit de non-fiction ensuite, une petite heure, disons, d’abord à la main, sur le tapuscrit du journal intime, puis dans IAWriter, en retravaillant le prologue déjà écrit, puis en posant les bases des trois premiers chapitres. En travaillant sur le tapuscrit, j’ai vu des correspondances avec l’autre journal, celui tenu au Japon en novembre dernier, des ponts plutôt, qui permettront de lier l’un à l’autre de manière fluide. N’est-ce pas ce que je recherchais depuis le début ?

    Mais une fois encore, je tâtonne sans arriver à débloquer mon dilemme : dois-je commencer par le voyage ou par le récit proprement dit ? Les deux en même temps, peut-être ? Est-ce que j’y verrais vraiment plus clair, en ayant les deux tapuscrits imprimés et sous mes yeux ? 

    Proust n’écrivait pas son œuvre de façon linéaire. Il composait par séquences isolées qu’il montait, démontait et remontait, en ajoutant sans cesse des éléments nouveaux au texte initial. Cela se traduisait physiquement par l’usage des paperolles, sortes de « patchs » de papier collés sur les pages pour intégrer ses ajouts.

    C’est tentant, évidemment. Finir de relire d’abord le journal intime, continuer dessus le travail qui consiste à élaguer ce qui n’apporte rien au texte, supprimer les lourdeurs et les répétitions. Puis le réimprimer, ainsi que le récit du voyage sur lequel j’aurai fait le même travail. Comme Proust, ensuite, couper et coller (physiquement !) des paperolles dans un document commun…


    Nabokov’s creative processes involved writing sections of text on hundreds of index cards, which he expanded into paragraphs and chapters and rearranged to form the structure of his novels, a process that many screenwriters later adopted. (Wikipedia) 2


    Nabokov et Proust. Les fiches cartonnées et les paperolles. Trouver ma méthode, qui s’inspirerait des deux. Construire avec ça les deux projets qui m’occupent. Deux projets sur le feu, on le sait, c’est la meilleure façon d’avancer. Les paperolles pour le récit de non-fiction. Les fiches pour le roman, afin d’en mieux établir la structure.


    La neuvième édition de Bruit/Blanc, mon journal photographique, est en ligne. Vous pouvez y accéder en cliquant ici ou sur l’image.


    1. J’ai, posé devant moi sur mon bureau, un tableau en liège où sont quelques photos, des post-it et les listes de mes projets en cours. À la fois
      Pending board et Motivation board, si l’on veut : l’inspiration et le rappel des
       tâches en attente. ↩︎
    2. Les processus créatifs de Nabokov consistaient à écrire des sections de texte sur des centaines de fiches, qu’il développait en paragraphes et en chapitres et qu’il réorganisait pour former la structure de ses romans, un procédé que de nombreux scénaristes ont adopté par la suite. ↩︎