Étiquette : silence

  • Small talk (Projet 52 – épisode 7)

    Sortons, dit-elle. Sortons, si tu veux bien. J’ai envie de fumer.
    Une fois dehors, elle allume sa cigarette et tire longuement dessus. Il l’observe en silence.

    — Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça ? dit-elle.
    — J’ai toujours eu envie de toi, dit-il.

    Elle sourit. Tu as trop bu, dit-elle. Il dit : autant que toi. J’ai bu autant que toi.
    — Tu es marié, dit-elle.
    — Et toi tu as quelqu’un, dit-il.
    — Oui, quelqu’un que tu as longtemps considéré comme ton meilleur ami, dit-elle.
    — C’est peut-être pour ça, dit-il.
    — Pour ça quoi ? dit-elle. C’est parce qu’il n’est plus ton ami que tu me dis ça ce soir ?
    — Non, dit-il. C’est parce qu’il l’a longtemps été que je n’ai rien dit avant.
    — Mmm… Quoi qu’il en soit, j’ai quelqu’un, dit-elle.
    — Tu as quelqu’un, mais le fait qu’on ait cette discussion prouve que tu restes ouverte à d’autres propositions.
    — On a cette conversation parce que tu as trop bu, dit-elle. On se connaît depuis combien de temps ? 10 ans ?
    — Suffisamment longtemps pour ne plus se mentir, tu ne crois pas ? dit-il.
    — Assez en tout cas pour que je ne t’envoie pas promener tout de suite, dit-elle. Mais tu te trompes si tu penses que j’ai envie de coucher avec toi.
    — C’est toi qui l’as dit, dit-il.
    — Dit quoi ?
    — C’est toi qui parles de coucher ensemble, dit-il. Moi j’ai seulement dit que j’avais toujours eu envie de toi.
    — Tu joues sur les mots, dit-elle, amusée, en le fixant avec un air de défi.
    — Surtout quand tu me regardes comme ça, dit-il.
    — Eh bien ? dit-elle.
    — Quand tu me regardes comme ça, j’ai envie de toi, dit-il.

    Elle tend le bras et lui prend la main. Il se penche et l’embrasse. Furtivement, une première fois, puis à nouveau, plus longuement. Après, ils restent un moment assis côte à côte.

    — Tu as raison, finit-il par dire : j’ai trop bu.
    — Moi aussi j’ai trop bu, dit-elle.
    Elle sourit, mais ce sourire ne semble pas être pour lui. Elle sourit comme pour elle-même.
    Il baisse les yeux et ne dit rien.

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  • Souffle #18

    la pluie

    Voir s’accumuler les cumulus
    Entendre gronder le ciel
    S’imaginer ailleurs :
    N’importe où, oui,
    Mais dans tes bras

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  • Souffle #17

    mon corps est meurtri
    et mon âme en feu
    je veux m’allonger
    et sentir sur moi
    la pulpe de tes doigts

  • L’envol (Projet 52 – épisode 3)

    Ils sont assis tous les deux et c’est la femme qui parle. Elle lui parle et maintenant, son ton est un ton de reproche. Il l’écoute, oui, mais ne dit rien. Il s’apprête à parler, se retient, commence de soupirer, se retient, elle le voit, le lui dit. Ok. C’est tout ce qu’il dit : ok, et à nouveau, il retient un soupir. Tu vois, elle dit. Tu vois, tu soupires. Mais non, se défend-il, et il soupire. Elle continue. Il l’écoute. Il fait semblant de l’écouter. Il regarde le ciel. Il tâche de ne pas lever les yeux au ciel, mais son regard est attiré par ce ciel si parfaitement bleu, un ciel sans nuage, un ciel d’été. Tu ne m’écoutes pas, elle dit. Bien sûr que je t’écoute, tu vois bien que je t’écoute, insiste-t-il, et il regarde le ciel. Tu pourrais me regarder quand je te parle ! Oui, oui, il fait et il continue de regarder le ciel. Il est fasciné par ce bleu. Il aime quand le ciel est comme ça. Il aime à s’asseoir comme ça, en fin de journée, quand le soleil ne brûle plus et qu’il fait encore chaud, s’asseoir dehors et ne rien faire sous le ciel bleu, se laisse engourdir et ne rien faire et ne rien dire, simplement profiter du moment ; il lui faudrait parler pourtant, désamorcer la dispute qui gronde. Il voudrait le lui dire, lui dire que ça n’est rien. Regarde plutôt le ciel, voudrait-il lui dire, tais-toi et regarde comme c’est beau, mais il ne sait pas comment le dire sans aggraver son cas, alors il soupire. Il voudrait lui dire ça suffit, tu as raison, j’accepte tous mes torts, et lui prendre la main, la serrer dans ses bras et l’obliger à regarder le ciel avec lui, lui dire regarde comme c’est beau tout ce bleu, mais il y a ce soupir qu’il vient de lâcher, et elle n’entend que ça. Il soupire parce qu’il ne sait comment reconnaître ses fautes, et elle entend tout autre chose.
    Il y a un avion qui maintenant traverse le ciel. Il voudrait le lui dire. Il voudrait partir. Se lever et partir. Partir…
    Il est dans l’avion. Il ne sait trop comment il est arrivé là, mais il vole à présent. Il n’a rien pris, son passeport et son portefeuille pour tout bagage. Il ferme les yeux. Il s’endort dans le fracas des réacteurs et le remous des turbulences. Il ne sait pas combien de temps il dort, et lorsque l’avion se pose, il ne sait pas où il est. Le ciel dehors est toujours bleu, mais ce n’est plus le même bleu. Ce n’est plus le même ciel, ni les mêmes odeurs, et les gens sont différents. Il s’avance, tend ses papiers à l’officier qui les lui demande. On lui souhaite la bienvenue dans une langue qui lui est étrangère. Il sort de l’aéroport. Les voitures, comme les gens, son différents. Il prend un taxi. Le chauffeur lui demande quelque chose qu’il ne comprend pas, il acquiesce d’un mouvement de tête et la voiture démarre. Il arrive en ville. Il ne sait pas quelle ville. Il marche au hasard. Il marche longtemps, avant de trouver un hôtel pour la nuit. Il ne demande pas où il est, on ne lui demande pas qui il est. Il est heureux de s’être ainsi perdu. Il est dans la chambre qu’il a louée et il regarde depuis la fenêtre le soir qui tombe, le ciel orangé. C’est beau, dit-il à haute voix. C’est beau, quand même, ce ciel.
    Tu vois, soupire la femme assise à côté de lui, tu vois que tu ne m’écoutes pas.

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