Atomes d’argent

cross

Prendre un film de plastique recouvert d’une couche de gélatine sur laquelle sont couchés en suspension des cristaux d’halogénure d’argent. L’exposer à la lumière : une image latente se forme en gouttelettes. Plonger ensuite le film plastique ainsi exposé dans plusieurs bains chimiques, qui provoquent une accélération de la réduction des ions Ag+ en atomes d’argent.*
Pour le profane, le procédé photographique dit argentique ressemble à s’y méprendre à une formule alchimique, aussi mystérieuse qu’elle est poétique.

J’ai grandi dans un monde analogique où Instagram s’appelait Polaroïd et où les selfies, on les faisait dans la cabine photomaton du Monoprix. L’ordinateur — cette étrange machine constituée d’armoires métalliques émettant des lumières clignotantes vertes et rouges et enfermées dans des salles réfrigérées où le commun des mortels n’avait pas accès —, était cantonné, pour ce que j’en savais, aux films de science-fiction et aux salles de contrôle de la NASA. On n’imaginait pas que l’informatique viendrait un jour coloniser notre quotidien. On n’imaginait pas pouvoir téléphoner depuis la rue autrement qu’enfermé dans une cabine téléphonique à pièces ou à carte. On n’imaginait pas un appareil photo sans pellicule dont on pourrait voir aussitôt les clichés.
Avec nos petits appareils compacts ou jetables, nos Kodak Ektra 250, nos Olympus XA, nous fixions sur pellicule notre quotidien par tranche de 24 ou 36 poses, qu’on faisait développer ensuite par un labo — mais pas toujours : combien de films encore dans des placards, oubliés, les souvenirs qu’ils contiennent s’effaçant progressivement comme ils disparaissent de notre mémoire ? Les sachets de papier avec les tirages, mat ou brillant, et les négatifs finissaient ensuite la plupart du temps dans des boites à chaussures stockées sur le dessus d’une armoire.

Revenir à la photographie argentique aujourd’hui c’est à la fois retrouver de vieux procédés dont on avait presque tout oublié, et en même temps tout apprendre, les mesures et les réglages, le tout manuel, quand le Sony numérique nous facilite quand même grandement la tâche, et qu’avant, avec nos appareils entrée de gamme, jetables ou non, il suffisait d’appuyer sur le gros bouton carré pour avoir une image, et on se souciait peu de savoir si elle était réussie ou non, sur ou sous-exposée.
Revenir à la photographie argentique aujourd’hui n’est pas sans épreuves, si je puis dire : ma première pellicule, je l’ai mise de travers dans mon Nikon FE, et je me suis trimballé jusqu’en Californie avec, prenant des images qui ne se fixaient que pour un instant sur la rétine de mon œil. Le film, lui, restait vierge. J’essayais ensuite avec une pellicule vieille de 20 ans, espérant un miracle (Saul Leiter n’utilisait-il pas lui-même à ses débuts des films périmés, produisant des effets de couleurs incroyables ?). J’obtins mes 36 photographies, mais il n’y eut pas de miracle : les clichés sont trop sombres et tirent trop sur le vert pour être véritablement exploitables.
Il en fallait plus pour me décourager, et j’installais une pellicule Kodak Gold 200 dans mon Ricoh KR -10, cet appareil acheté 4 € dans un vide-grenier que je voulais tout de même tester. Avec, je photographiais tout et n’importe quoi, non sans une certaine impatience, mais enfin, de cette pellicule, avec un appareil bien inférieur au Nikon, je réussissais à faire quelques photos plaisantes. Oh, pas plus de trois ou quatre, sur une pellicule de 36 poses, mais assez tout de même pour me donner envie de continuer.
Cette croix qui semble exprimer une certaine perplexité, je l’avais déjà prise en photo, au tout début de mon projet 365, et voilà qu’elle réapparait alors que ce projet touche à sa fin. On mesurera, ou non, les éventuels progrès réalisés. Je note seulement qu’il y a un an, jamais je n’aurais pensé un jour photographier en argentique, et ça, pour moi, c’est déjà quelque chose.

Une photo par jour : 330 / Appareil Ricoh KR-10 – Pellicule Kodak Gold 200 / Mars 2014

* Les passages en italiques sont extraits de l’encyclopédie en ligne wikipedia

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Chic, je shoote en argentique !

argentique

Rappelez-vous, il y a quelques mois, j’avais acheté dans un vide-grenier un Ricoh KR-10 argentique quelque peu cabossé, mais à peu près en état de marche. L’appareil à présent nettoyé, il était plus que temps de rentabiliser mon important investissement (4€ quand même, hein !).
Du coup, j’entrepris d’en parler à mon voisin et ami, le formidable mister C., ancien photographe professionnel à la retraite qui, après avoir inspecté mon appareil avec une moue dubitative, puis s’être assuré de ma motivation, m’ouvrit son coffre aux trésors… Il y avait là, entre autre, un Mamiya, deux Hasselblad datant du début des années 60 et des objectifs en veux-tu en voilà ! Une vraie caverne d’Ali Baba, vous dis-je. Pour finir, il sortit de son emballage un Nikon FE, qu’il me confia pour que je mène à bien mon apprentissage de l’argentique.
Inutile de vous dire que j’ai été très touché de son geste ! L’appareil est magnifique (c’est celui sur la photo), d’une prise en main relativement aisée, et il ne me reste plus qu’à me familiariser avec les réglages pour me lancer (eh oui, là, on shoote en mode manuel, ça ne rigole plus !).
Finalement, hier j’ai pu trouver le temps d’aller m’acheter deux pellicules 36 poses, une noir et blanc (Kodak Tri-X 400 ISO) et une couleur (Kodak Gold 200 ISO).

Alors voilà, maintenant, y’a plus qu’à…

J’aime bien les vide-greniers

J’aime bien les vide-greniers. Comme les hirondelles, les vide-greniers annoncent parfois le printemps, les premiers beaux-jours, le soleil qui perce la grisaille et les petits bonheurs du dimanche matin. J’aime bien me lever tôt, prendre la voiture et parcourir les quelques kilomètres qui me séparent du village voisin, flâner dans les allées, une fois, deux fois, ne rien trouver, regarder d’abord les gens s’agiter, les marchands d’un jour un peu gênés parfois de déballer ainsi, au milieu des vieux jouets usés, cassés des enfants devenus grands, leurs goûts passés, les 45 tours à foison de tubes presque oubliés, mais que l’on retrouve une fois, deux fois, trois fois à mesure que l’on avance d’un étal à l’autre ; les livres, les SAS en veux-tu en voilà, les encyclopédies moisies, les best-sellers jaunis aux couvertures gondolées. Les vêtements aussi, à foison, et là je passe, comme je passe la vaisselle dégarnie, la porcelaine ébréchée, les lampes Ikea d’il y a 20 ans, les sculptures africaines, les puzzles contre-collés sur des plaques de bois, les K7 vidéo VHS aux jaquettes découpées dans le programme télé. Je m’arrête, par réflexe, sur les vrais livres anciens, les reliés, les couvertures cuir et le vieux papier, mais presque toujours en vain. Quelques belles surprises, quand même parfois : ainsi cette fois où j’ai trouvé du Mandiargues, du Breton, du Soupault. Un stock de Minuit aussi : Duras, Claude Simon, Echenoz, et même un Goethe, Le serpent vert, de 1922 aux éditions du monde nouveau, collection Esoterica, numéroté 74 sur un tirage de 500. Mais rien de tout cela aujourd’hui. Les cagettes de livres n’offraient rien qui aurait pu m’intéresser, les cartons de vinyles n’avaient que du Clayderman, du Serge Lama, du Gérard Lenormand à offrir. Pas comme ce jour où je suis tombé sur un type qui finalement m’entraina chez lui, jusque dans son garage rempli de disques, héritage de son père disquaire depuis longtemps décédé, et dont il ne savait que faire. Il y avait de tout, alors, empilés à la va comme je peux, mal rangés, les étagères effondrées, les disques abimés, cassés, les pochettes déchirées, la poussière épaisse recouvrant l’ensemble, du rock, du jazz, du classique, de la variet’ aussi en pagaille, beaucoup de choses sans intérêt en trois, quatre exemplaires, les invendus d’antan, et je me laissais tenter, prenant le risque de repartir avec un disque rayé, mais pour quelques euros la pile, le risque on s’en moque. C’est la récompense de la chasse au trésor, le prix à payer pour le petit rush d’adrénaline lorsque l’on découvre sous nos doigts un vieil Ellington, un Armstrong, ou même Harvest de Neil Young que l’on n’avait jusqu’alors qu’en CD. Mais aujourd’hui, rien qui vienne taper dans l’oeil et l’on se prend presque à regretter de ne pas être rester au lit, et puis voilà, posé sur une toile cirée à fleurs, un lecteur à bandes AKAI 4000 DB, moi qui rêvais depuis tant de temps d’un Revox je me dis que ça le ferait quand même bien, le AKAI, avec ses gros boutons, ses vu-mètres et son boitier en bois, je m’arrête et je demande le prix, et le type, l’air gêné m’annonce un vingt euros quand je m’attendais au moins à cinq fois plus. J’ai un peu honte, mais c’est le jeu ici, c’est ça qui donne le rush que j’évoquait plus haut, et je lui dit 15 euros, ça peut le faire ? Et il dit oui, que depuis le temps qu’il cherche à le vendre il peut bien le lâcher à 15, et moi je sais qu’il n’a pas du quand même beaucoup chercher, ou alors pas là où il aurait dû, parce qu’il est pratiquement comme neuf, son magnéto, et il me sort la notice, les micros et les bobines d’un sac, tout bien emballé, précieusement rangé, et je devine les heures passées à jouer avec, que ça devait être important pour lui quand il l’a acheté, son AKAI, il y a 35 ou 40 ans. Il est content de s’en débarrasser, parce qu’il est pragmatique et que ça prend de la place dans le garage, ce truc-là qui ne sert plus à rien et qui pèse si lourd, et en même temps il a ce petit pincement au coeur, à laisser partir les années passées, les souvenirs d’alors. Mais j’en prendrais soin, moi, de son AKAI, d’ailleurs il est déjà branché sur ma chaine hi-fi à l’heure où j’écris ces lignes, il a trouvé sa place dans mon bureau, j’en sais déjà l’usage que j’en ferais.
Et puis, avant de partir, je décide de refaire un tour dans les allées, je laisse le AKAI au monsieur après l’avoir payé, je me dis que maintenant j’aimerai bien trouver un Leica. Un Leica pourquoi pas, après tout : on peut rêver non ? Comme le AKAI 4000 DB est venu remplacer le Revox que je cherchais, aujourd’hui c’est un Ricoh KR-10 qui fera office de Leica. Oui, bon, pas de quoi s’extasier, mais le Ricoh est un modèle assez rare, sorti en 1980, un appareil automatique avec priorité à l’ouverture débrayable et motorisable, doté d’un obturateur Copal. Ne pavoisons pas, donc, d’autant qu’il a souffert, le boitier, et son objectif SMC Pentax-M 1:1.7 50 mm, n’en parlons même pas, la peinture par endroits partie, les chocs visibles, mais tout marche quand même a priori, reste à le nettoyer et ça c’est une autre histoire, mais pour 4 euros, on se fait plaisir à bon compte et il fait déjà joli mon premier argentique patiné posé pour le moment à côté du AKAI dans mon bureau.
Après je rentre, les bras chargés de mes trésors de pacotilles, et la maison que j’avais laissé endormie au petit matin est illuminée du soleil qui rentre par le jardin, les fenêtres ouvertes et les chats qui viennent vers moi, tandis que je retrouve dans la cuisine ma chérie, amusée, qui m’attend pour déjeuner.

AKAI 4000 DB

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Une photo par jour : #6

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Ouch ! Oui, l’objectif en a pris un coup, et le boitier lui-même n’est pas en très bon état. Mais à 4 euros au vide-grenier, difficile de résister. Et sitôt rentré, l’appareil vite nettoyé, on lui rend un peu de sa fierté passé en lui tirant le portrait, simulant en numérique un film argentique n&b Fuji Neopan 1600 au grain si particulier.

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