Étiquette : rêve

  • Embouchure

    Rêvant encore
    Pour ne pas troubler ton sommeil
    Je me lève en silence

    Nous étions la nuit dernière, Florian et moi, dans cette petite ville près d’une embouchure de la Tamise, à une bonne heure de train de Londres. Les rues étaient désertes. Le jour commençait de se lever. Un vent glacial nous fouettait le sang. Alan Moore nous accompagnait. Je n’étais plus très sûr de l’adresse exacte. À un moment, Alan a dû nous quitter, mais nous étions déjà presque arrivés. Il me désigna une fenêtre à l’étage, celle du bureau de Warren Ellis. Aucune lumière n’était allumée, et Warren n’avait pas l’habitude de se lever tôt. Il dormait encore, à moins qu’il ne soit pas encore rentré. Prenant congé d’Alan, nous décidâmes de nous rapprocher du centre et d’attendre le milieu de matinée à l’abri dans un pub.

    Je regardais ma montre : 5 h 39. J’avais réglé mon alarme à 7 h. Londres et la Tamise n’étaient déjà plus que fumeroles piégées dans les brumes de mon sommeil. Je me levais sans bruit pour ne pas te réveiller.


    (Illustration : image générée par I.A.)

  • Les princes

    « Le temps est déréglé, non ? Un jour, c’est comme en été, et le lendemain le parebrise de ta voiture est recouvert de givre. Après, il pleut sans discontinuer, et le ciel est lourd, comme pendant un hiver nucléaire… Remarque, ajouta-t-il, qu’est-ce que j’en sais, moi, de l’hiver nucléaire ? Ce n’est pas le climat, ce sont les hommes qui sont détraqués. La terre ne tourne plus rond, je dis qu’il faut quitter la ville. Il nous faut fuir cette putain de civilisation, le combat de coqs des politiques, l’arène des gladiateurs à quoi ressemble un open space, les petites querelles intestines, les ego jamais à leur juste place ; et puisque tout fout le camp, autant prendre soi-même la tangente, non ? »

    — Qu’est-ce que tu crois ? Je lui ai dit. Tu crois que tu peux partir comme ça ? Regarde ton acte de naissance : Le présent contrat est conclu pour avoir effet en tous lieux tout le temps : la libération est loin. Les princes de la noirceur ont le verbe majuscule, mais les fous n’intéressent que les enfants tristes. Tu peux bien aller où tu veux, tu ne feras jamais que courir ; ce sont les dieux qui dansent au-dessus de la mêlée. Nous, on paye notre place au paradis en indice boursier, à fort taux d’intérêt. Non, mais, regarde-toi : tu étais un champion en pleine gloire et voilà que tu vas d’un repaire l’autre comme une bête traquée.

    — Le chasseur a usé presque toutes ses cartouches, mais sa dernière balle sera pour moi, je sais. Seulement, vois-tu, je voudrais que ma tristesse s’éloigne quand je ferme les yeux.

    On est resté longtemps en silence à contempler nos verres, puis il a marmonné : « un jour, j’ai croisé une muse et j’en ai tiré mon parti. Elle a cru que j’étais quelconque, mais j’ai bu son venin ; je vais par des chemins tortueux son poison dans mes veines. Sa beauté s’est fanée, la voici seule et moi je suis le vent, je suis la terre battue, le feu qui embrase les cœurs tendres, je suis l’eau des rivières, mais on me retient prisonnier au fond d’une bouteille ».

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  • Le grand braquage

    Pardonne ma faute : elle est grande ! (Psaumes — 25, 11)

    La nouvelle civilisation intelligente fabrique des crises à répétition tandis que des astronautes voyagent vers des constellations inconnues. La vie sur Mars est hors limites, mais ils verront bientôt des pyramides se dresser aux confins de la Voie lactée.
    Des géologues, prisonniers sur la Lune, interrogent le Très-Haut dans une boule de cristal. Ils lui demandent ce qu’il y a qui survit quand on devient poussière. Que devient le savoir ? Est-ce que l’âme existe et flotte-t-elle libre et sans visage, ou tout ceci n’est-il qu’un mensonge de plus ?
    Nous voilà devenus extraterrestres, insensibles à la vie. Nos cerveaux stériles ne conçoivent que le mal, et l’exploitation de nos connaissances a tué la planète bleue. Nous-mêmes sommes des morts en sursis. Y a-t-il seulement encore une sentinelle qui veille sur nous à l’aube de notre disparition ?

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  • There goes my everything

    J’ai parlé cette nuit avec Elvis Presley. Je lui ai dit : Elvis, tu as dû voir passer du monde, ces derniers temps. Tes chansons nous ont été données pour combler un besoin d’amour. Seulement, personne ne s’intéresse vraiment à la musique. J’affirme, moi, qu’il y a une plus grande vie que celle qu’on nous promet. Nous sommes des agneaux déconcertés par le spectacle télévisé. Entendez comme ça chuchote de toute part. Si vous voulez savoir, je crois qu’on a perdu la foi. La machine à penser est cassée, le trône est vide, les instructions s’affichent désormais dans une langue qui nous est étrangère.
    Mais je me lève encore chaque nuit en rêve pour bâtir une nouvelle église. Je vole s’il le faut, je fais couler le sang, ma parole déchire le voile qui recouvre le monde. Les plafonds des cathédrales s’effondrent et sous le ciel étoilé je renverse les autels pour y mettre le feu.

    Mais quand l’aube se dessine, des bras envoyés par vous me maitrisent et je suis condamné aux flammes : le juge punit généralement le mauvais type, celui qui a les yeux des fous. La foule réjouie se réunit pour le sublime divertissement, mais je n’ai pas peur de la mort et c’est là mon secret. Je n’ai demandé qu’une chose, c’est d’habiter tous les jours de ma vie. Je n’ai pas fait grand-chose d’autre que me tromper souvent, mais je me suis levé en rêve et dans la nuit la lune était d’or et d’argent. Tant pis, je sais que tout finira mal, mais je continue de croire en mon étoile et je ne suis plus seul. Je marche avec mes morts et nous sommes les disciples des songes inachevés portés par un élan magique. J’ai toujours agi de mon mieux et si ce soir un homme est décédé par hasard, renversé par le clair de lune, c’est la petite affaire de Dieu ; moi, je n’y suis pour rien.

    Allez, j’ai déjà écrit ce texte un bon million de fois, vous n’étiez pas obligé de me lire. Vous pouvez retourner vous coucher.

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