Danae

S’il te semble que l’apre vérité du monde ne s’affiche pas au grand jour, mais se cache dans quelque recoin obscur, qu’elle s’enfante le plus souvent dans la souffrance et la mort, tu n’en ignores pas la lumineuse volupté.

N’es-tu pas sensible au crissement du gravier sous tes pas, alors que tu pousses la grille qui conduit au parc ? Et tu prends plaisir à écouter peser, lourd, le ciel sur la ville. Tu souffres avec l’oiseau qui chante son amour éperdu pour la jeune femme et que la jeune femme n’entend pas, assise à quelques pas de là. Mais tu n’es pas l’oiseau, et à toi, elle sourit.

La nuit a passé. Elle repose nue, encore endormie sur le lit défait. Les draps, agités après l’amour, ne forment plus que de rares vagues qui s’échouent, languissantes, sur la délicate soie de sa peau rose thé. Son corps est comme un rocher qui retient ses algues cheveux, et ses lèvres sont d’écorces de fruits amers.

Le soleil qui jusqu’alors paressait au pied du lit, se levant enfin, baigne bientôt son visage, l’obligeant à ouvrir les yeux. Son regard, d’abord perdu dans la blancheur matinale (elle cligne rapidement plusieurs fois des paupières, lissant ses longs cils roux contre la lumière), quitte la lucarne pour se déplacer obliquement le long du mur blanc, s’attarde sur la chaise en bois clair à sa gauche — ses vêtements, dessus, jetés à la hâte (elle se souvient à cet instant qu’elle est nue, elle sent son corps gonflé, usé par le tien) —, et se tourne enfin pour se poser sur toi.

Elle se redresse doucement et timidement te sourit. Puis elle se lève, s’enroule dans le drap et, nonchalante, vient se blottir dans tes bras.

Et vous restez ainsi, longtemps, l’un contre l’autre.

Le bonheur, ce sont ces instants d’éternité volés à la mort.

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Gustave Klimt – Danae (1907)

Julia

C’était, je crois, en février. Je me souviens qu’il faisait froid. Je m’étais installé dans l’arrière-salle d’un café pour travailler au calme. J’étais occupé à relire des notes quand ils sont entrés et se sont installés à deux tables de moi.
Je levais un instant les yeux vers eux, décidé à me replonger presque aussitôt dans mes brouillons, mais la jeune femme parlait avec très bel accent sud américain et je n’arrivai pas à me détacher de sa voix.
Aussi, je bus de mon thé, et décidai de l’écouter encore un peu. Des quelques bribes entendues, je faisais déjà une histoire, sans préjuger de ce qui précédait, sans rien savoir de ce qui suivrait. Peu m’importait, cette scène là était à moi, image mouvante volée au temps.

Je ne savais pas leurs noms. Appelons la Julia. Appelons le Pierre.
Pierre était bien mis, plutôt sûr de lui et sans doute assez à l’aise financièrement. Il était plus âgé qu’elle. Plus âgé que Julia. Peut-être dix ans de plus. Il parlait beaucoup, il voulait l’aider, disait-il. Il voulait la séduire, ne savait trop comme l’exprimer. Il ne l’exprimait que trop. Il était sous son charme, mais elle n’était pas attirée par lui. Il l’amusait, il était gentil, mais elle n’aimait pas sa façon de vouloir la prendre sous son aile, comme si elle était trop fragile pour se débrouiller seule. Elle était fragile, mais savait qu’elle ne devait pas lui donner trop de pouvoir sur elle. Elle comprenait qu’il y aurait sinon un prix à payer. Qu’il réclamerait son dû. Elle ne le voulait pas. Il n’était pas laid, non, et même, plutôt séduisant, mais elle n’imaginait pas son corps sous le sien, lourd et déjà usé. Elle n’imaginait pas ses seins fermes pétris par ses mains tachées, flétries par les années, ses mains dont les doigts tapotaient nerveusement le paquet de cigarettes posé sur la table. Elle ne voulait pas que sa bouche, pleine de goudron et de fumée, vienne embrasser ses lèvres charnues. Elle ne voulait pas jouer ce jeu-là. Elle ne voulait pas le voir soudain rayonnant, heureux et beau, tout à coup plus jeune d’avoir bu à sa source, parce que cette jeunesse retrouvée, il la lui aurait forcément volée. C’est ce qui lui faisait peur. C’est pour ça qu’au fond, elle ne l’aimait pas. Et pour cela aussi que ce jour-là, elle refusa délibérément son aide.

— Et tu voudrais faire quoi, ensuite ? Lui demanda Pierre après un long silence.
— Je ne sais pas, fit-elle. Libraire ?
— Libraire, c’est dur, dit-il.
— Oui, répondit-elle aussitôt, avec un sourire de défi.
— Et ça ne paye pas, ajouta t-il.
— Oui. Mais c’est romantique.
— Oui, c’est romantique, concéda t-il. Si tu n’as pas besoin d’argent, alors c’est parfait.
— Oui. C’est parfait.