Étiquette : projet 52

  • Portrait-robot

    Partir à l’aventure, carnet du jour
    Disparaître immobile
    Réchauffer un moment les frissons sur la peau

    Reste la route de nuit
    Le voyage qui avale l’obsession
    Photo classée, quelques notes et il faut partir
    Remplacer le marteau par un souffle

    Le matin compte encore
    Le temps finira par finir
    Le bleu, parfois le blues
    La musique déserte quelques souvenirs portables

    Besoin de vieux récits
    Quatre Stones et risque maximum
    Toujours quatre démons tranchants
    Ébauches d’épisodes avalés

    Je veux déjà noter les rêves
    Je veux juste une messe, un abri
    L’enfer est fait de ces textes qui viennent du cœur


    J’aime les jeux d’écriture (pas comptable, mais littéraire), les cut-ups, l’écriture automatique, les libres associations d’idées. Je pensais à cela en lisant hier soir la proposition d’écriture à partir d’un texte de Jacques Roubaud que donne François Bon sur son site (les ateliers d’écriture sont des expériences magiques, les propositions de François Bon sur tiers livre sont un trésor), et je me suis souvenu avoir noté l’autre jour des bouts de phrases qui me venaient en regardant le Wordle généré à partir de l’url de mon blog.
    Simplement mis en forme (arbitrairement en vers non rimés, mais il ne s’agit pas nécessairement d’un poème), et en supprimant quelques redondances, le texte, qui m’a paru s’écrire seul, brosse pourtant un portrait qui pourrait être le mien, comme un portrait-robot.

    Une photo par jour : 319 Robots – mars 2014 / Projet 52 épisode 18

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  • Une photo qui n’existe pas ailleurs qu’en moi

    Ça commence comme ça, avec un texte de François Bon qu’on lit au petit matin, assis dans l’obscurité, le jour naissant, le café chaud et noir dans la tasse qui réchauffe les mains. Il fait froid dans la cuisine, le chauffage est cassé. Par la fenêtre sale, le jour se pointe, il a plu toute la nuit et il pleuvra encore tout le jour, mais à cet instant il ne pleut plus. À cet instant le temps est suspendu aux mots et au café, à la fatigue accumulée, et on hésite encore entre trouver la force de continuer ou aller se recoucher. On regarde l’arbre dehors où est le nid de frelons que les oiseaux découpent depuis des semaines, on l’observe se transformer en ruine, Babylone de rien des insectes prédateurs, on prend une photo, vite fait, une photo de rien, pareil, une photo qui ne veut rien dire en soi, une photo pour soi, une photo qu’on regarde plus tard, après la route, une photo du soir qui nous ramène loin en arrière, une photo qui vaut pour ce qu’elle porte d’une image cachée, la photo de l’hiver 67, une photo de Zimmerman à Woodstock pour un disque enregistré à Nashville le mois où l’on est né, la photo qui n’existe pas de l’hiver 85 à Topeka, on a tout juste 18 ans, assis sur le porche d’une maison en bois, jean et t-shirt et une cigarette contre le froid, une photo de l’hiver 1988 à lire Lennon au coin d’une cheminée, plongé dans une torpeur induite par la fumée, une photo, encore, qui n’existe pas ailleurs qu’en moi, qui n’existe pas ailleurs que là, sur la feuille blanche de l’écran noircie par l’encre électronique pulsée par mes doigts qui courent sur le clavier.

    Une photo par jour : 248 / Projet 52 : épisode 12 – janvier 2014

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  • C’est un voyage (Projet 52 – épisode 11)

    C’est un train de banlieue. C’est un voyage dans le temps. C’est le souvenir des années depuis longtemps passées. C’est la première rencontre d’un ami sur le quai d’une gare et nous avions 14 ans. C’est l’histoire de cette amitié. C’est la ligne D du RER si souvent empruntée, les 2,3 km qui conduisent de chez moi à chez lui, Yerres — Montgeron-Crosne et retour. C’est le trajet jusqu’à Paris, le jeu de cache-cache avec les contrôleurs, la course sur les quais, les sauts du train presque à l’arrêt pour espérer leurs échapper, les noms des gares que l’on connait par cœur : Villeneuve Saint-Georges, Villeneuve Triage, Villeneuve Prairie, Le Vert de Maisons, Maison Alfort-Alfortville et Gare de Lyon, c’est le métro ligne 1 direction La Défense jusqu’à la Porte Maillot, c’est remonter le boulevard Pershing jusqu’à la rue Émile Allez, et toutes les heures passées dans cette librairie (qui a depuis migré à Saint-Michel).
    C’est mon père, me conduisant chez cet ami — mon seul ami —, et c’est mon père revenant me chercher. C’est l’intime d’une famille partagé, les drames cachés, les larmes ravalées, les souffrances gardées pour soi, à peine visibles. C’est la déchirure chez l’autre que l’on ne sait pas voir, la famille démembrée, explosée, le cœur atomisé. C’est la première moitié des années 80. C’est Thriller de Michael Jackson, ce sont les 39 heures et la cinquième semaine de congés payés, c’est le début du Minitel, la première fête de la musique, c’est Séville et la défaite de la France face à l’Allemagne en demi-finale du mondial, c’est Harald Schumacher et c’est Patrick Battiston. C’est le suicide de Patrick Dewaere. C’est François Mitterrand, Ronald Reagan et Margaret Thatcher, c’est Léonid Brejnev et Iouri Andropov. C’est Solidarność et Yves Montand à la télévision. C’est le plan de rigueur, c’est deux millions de chômeurs et la montée de l’extrême droite. C’est le premier moonwalk, c’est Sugarhill Gang, Kurtis Blow, Afrika Bambaataa et c’est Grandmaster Flash, c’est Futura 2000 et les Paris City Breakers : c’est Sidney tous les dimanches à 14 h sur TF1, et c’est aussi Starsky et Hutch. C’est la première mobylette, les premiers disques et les premiers concerts. C’est Malcolm Mc Laren et The World’s Famous Supreme Team. C’est Frankie goes to Hollywood. C’est U2, The Cure, les manteaux longs et les visages sombres. C’est la première petite amie, la première gueule de bois, le premier joint. C’est la première voiture, les premières soirées et les premières blessures. Ce sont les tâtonnements et l’heure des premiers choix. Les années qui passent et nous éloignent. C’est l’adolescence qui nous congédie, les regrets, la nostalgie, on n’y peut rien, c’est comme ça, c’est la vie qui va et la vie qui s’en va.
    On veut se retourner et tout a disparu ; on se retourne et là où nous étions il y a nos enfants, qui nous regardent comme on regardait nos parents. Mais il y a nous, toujours, et s’il ne nous reste que ça, alors viens mon ami, viens, serrons nous dans les bras. Allons trinquer au bon vieux temps. Trinquons à l’amitié, buvons au temps qui passe et au temps qu’il nous reste.

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  • L’idée, c’était ça (Projet 52 – épisode 10)

    L’idée, c’était ça : se lever tôt pour écrire. Se faire un café, et sortir sur la terrasse, à une heure où il fait relativement frais. Sortir dehors, avec l’ordinateur sous le bras, et écrire, assis sous le mûrier. À ce moment, le soleil n’est pas encore tout à fait levé et la luminosité ne gêne pas le travail sur écran. Et quand cela ne sera plus possible, quand le soleil brillera haut dans le ciel, il sera toujours temps de rentrer. La chaleur, de toute façon, incitera alors à rechercher une fraicheur toute relative à l’intérieur.
    Mais, pour le moment, il fait bon, et les premières gorgées du café viennent dissiper les derniers voiles du sommeil. La maison, elle, dort encore. On sait les enfants dans leur chambre, couchés tard la veille. On se prend à imaginer leurs songes, on sait que l’on se trompe sûrement : leurs rêves ne sont en rien semblables aux nôtres quand nous avions leur âge. On pense alors à sa compagne endormie, qui peut-être nous cherche distraitement du bout des doigts dans le lit. On regarde les chats, levés bien avant nous, qui paressent sur les pierres, et si l’un d’eux nous tourne un peu autour, réclamant quelque attention, les autres semblent ne pas faire grand cas de notre présence.
    On allume l’ordinateur, et c’est la messagerie que l’on regarde tout d’abord — il n’y a rien, c’est fou comme en définitive les gens profitent de la nuit pour dormir ! —, avant d’ouvrir Le Monde : rien de neuf non plus depuis la veille (on s’était couché tard, on se lève tôt, rappelons-le) : Le Caire poursuit sa révolution, un train a explosé au Québec, un avion s’est écrasé en Californie, un ex-agent de la NSA se terre encore à Moscou ; ici et là, quelques conflits font toujours rage. Enfin, de guerre lasse, on clique sur la petite icône du traitement de texte, mais la page blanche reste la même, qu’elle soit de papier ou de cristaux liquides emprisonnés entre deux plaques de verre, et nous voilà bien embarrassé, levé tôt pour écrire et sans inspiration ni la moindre idée de départ. Pas le plus petit fil conducteur, rien, l’esprit parasité par mille pensées furtives, le regard distrait par le ballet des papillons qui tournoient autour de nous, et des fourmis dans les jambes qui commencent de nous tirailler. Il est temps de se faire un autre café, se dit-on. Un second café nous redonnera du cœur à l’ouvrage, la substance psychoactive de la caféine, se plait-on à croire, devrait bien contribuer à nous guider dans l’écriture de notre texte.

    Ressortir sur la terrasse, donc, une tasse de café frais à la main. Se rasseoir pour le boire, et tient, pourquoi pas, prendre ce livre qui traine et dont on a déjà lu la moitié hier soir, avant que le sommeil ne nous oblige à le poser. Prendre le livre et lire deux ou trois pages, puis cinq, puis continuer plus loin, laisser la fiction reprendre ses droits, les phrases se délier en et devant nous, se laisser porter jusqu’au bout par l’histoire. Et puis, le livre terminé, étendre ses jambes et s’étirer longuement, alors que la maison commence de s’agiter. L’idée, c’était ça : se lever tôt pour écrire. Mais lire seul, dehors, dans la fraicheur du matin, ce n’est pas mal non plus.

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