Poèmes du hasard

Fenêtre ouverte, volets fermés, pour que rentre le frais et ne se sauvent les chats, je lis à la lueur d’une lampe de poche posée sur le bureau, un peu comme à la bougie. J’attrape dans la pénombre des livres sur l’étagère derrière moi, où sont les recueils de poésie.
Je les ouvre et je lis au hasard.

Cherchant par ailleurs un synonyme de hasard, j’ai trouvé risque et péril, fatalité, fortune, occasion et aubaine. Nul doute qu’il y a tout ça dans la poésie.
Et le merveilleux.


Car ce monde, nous savons toujours l’aimer, nous qui dénichons
Un chaton affamé sur une marche, et connaissons
Des retraites qui le soustraient des fureurs de la rue,
Ou de tièdes coudes déchirés en guise d’abri.

(Hart Crane — Chaplinesque)


Dans le café près de la synagogue orientale
Tu me sembles toi aussi venue d’Espagne.
Tu écris — une mèche brune caresse le papier,
Le cajole,
S’en éloigne pour mieux le frôler.
Ton visage disparaît derrière tes cheveux,
Tes doigts repliés s’agrippent au crayon de bois
Et je sais
Que malgré tous les signes tracés,
Malgré toutes les traces,
Nous n’écrivons rien.

(Mathias Enard — Dernière communication à la société proustienne de Barcelone)


J’ai rencontré un homme sur South Street, grand —
une dent nerveuse de requin oscillait sur sa chaine.
Ses yeux pressaient contre le verre verdâtre
— des verres verdâtres, ou c’étaient les lumières du bar qui les faisaient
ainsi —

briller —

en VERT —

ses yeux —

Sortirent — oublièrent de vous regarder
ou vous laissèrent à quelques pâtés de là —

(Hart Crane — Cutty Stark)

Tant pis pour le sommeil

Les yeux clos les mots font sens
Tout devient clair
Si clair que je m’efface

Mes doigts appellent
Tant pis pour le sommeil
Je me lève et j’écris

Le son est faible
Une note dans le lointain
Mais c’est l’espoir que j’entends


Trois textes, extraits du livre L’été entre deux sommeils disponible ici.

Photo : Vintimille, Italie, avril 2017

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L’été entre deux sommeils

— quoi ? y a-t-il encor ce que l’on appelle « les rêves » ?
Pierre Vinclair

Il me semble, peut-être naïvement, que la poésie parle d’abord au cœur. On m’opposera, tout aussi arbitrairement, l’affirmation contraire. C’est que la poésie est une affaire intime. Elle est le poète mis à nu, qui s’en vient déshabiller celui ou celle qui reçoit son poème. La poésie est le dernier refuge, la fortune cachée, le seul vrai trésor encore à découvrir : par la force d’un vers, une vie se retourne. Et parce qu’elle est notre bien le plus essentiel, presque plus personne ne la lit. Le monde va trop vite, dit-on ; il ira toujours moins vite et bien moins loin qu’elle.

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De juillet 2015 à juillet 2016, inspiré par la lecture d’un petit livre, The haiku year, compilation de poèmes brefs, écrits quotidiennement, au cours de l’année 1996, par sept amis (Tom Gilroy, Anna Grace, Jim McKay, Douglas A. Martin, Grant Lee Phillips, Rick Roth et Michael Stipe), j’ai publié chaque jour sur twitter un texte d’inspiration poétique, sous le mot clé #haikuyear.
Je dis « texte d’inspiration poétique », parce que j’ai en trop haute estime la poésie pour prétendre m’en réclamer. Moi, je trafique des phrases dans mon coin, je tâtonne dans le noir, j’assemble du mieux que je peux des idées et des mots, j’essaie tant bien que mal d’écrire quelques livres.

En relisant ce travail en vue de le publier, j’y ai retrouvé des joies minuscules et précieuses, des peines inconsolables, des espoirs immenses et des craintes inutiles, méditations de bric et de broc, haïkus sans rime ni raison, livre ouvert sur l’intime aux heures où le jour chez moi s’éveille ; une année résumée en fragments, postés chaque matin depuis le même endroit, à approximativement le même horaire.

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Ayant supprimé sur twitter l’ensemble de ces contributions, j’ai voulu en reprendre quelques-unes en recueil, 253 au total, qui forment un livre écrit au moment où la nuit étreint le jour et où l’esprit, pas encore tout à fait réveillé, est justement propice à l’éveil.
Alors, poésie ? Je ne sais pas. Éclats de rêves ? Oui, assurément.
 
 
 
Le livre, qui s’intitule L’été entre deux sommeils, est disponible ici, et il coûte 10 €, frais de port compris.


Photo : cimetière marin de Sète

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Poésie ? Faites le 1.

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Samedi 31 décembre, 18 h 45. En rentrant du travail, dans la voiture, j’écoutais On trace de Fred Griot & parl#. Il y avait, dans un sac posé sur le siège passager, la belle édition bilingue, achetée l’après-midi, de l’œuvre poétique complète de Richard Brautigan, au Castor Astral. Plus tôt dans la semaine, j’avais dégoté chez Emmaüs, pour 4 euros, 4 anthologies poétiques éditées par Seghers.
Ainsi paré, j’enjambais les heures pour passer le temps, enfilant les vers blancs et les rimes riches, jusqu’aux premières heures de 2017.


Dial-A-Poem : une oeuvre de John Giorno
Photo : Exposition Beat Generation, centre Beaubourg, Paris, août 2016.

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